Ces métiers malmenés – 2) agriculteur éleveur

Alors que les agriculteurs nous nourrissent et perpétuent le sens ancestral de la terre, leur métier est peu valorisé par la société. Semaines chargées, revenus bas, exigences multiples et croissantes. Pourquoi une telle ingratitude envers ce chaînon de base des grandes sociétés humaines ? Ce deuxième entretien esquisse la beauté mais aussi la dureté du milieu agricole, ses contraintes, et les enjeux d’une conversion en bio.

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Et si la nourriture venait à manquer un jour ? Stocker des pâtes s’est révélé vain durant la crise Covid, pourtant l’épidémie aura ravivé cette crainte ancienne du rationnement et de la famine. La France produit sur son sol environ 4/5 de ses besoins en nourriture – certes, nous exportons beaucoup de blé, mais nous sommes loin de tout produire. Notre existence dépend donc directement des agriculteurs, qui représentent 1,5% de la population (voir ces quelques chiffres intéressants de l’INSEE). Disons grossièrement qu’en France chaque agriculteur nourrit 65 personnes.

Or justement, ces hommes et ces femmes qui se cachent derrière nos assiettes, et dont la moitié ont plus de 50 ans, les récompensons-nous à la hauteur de leur utilité sociale ? La question s’est posée pour les soignants, guère pour le milieu agricole. En sourdine, nous entendons depuis longtemps parler des suicides d’agriculteurs, du célibat, de la mécanisation à outrance, du gigantisme des parcelles, du prix du lait trop bas. Par ailleurs, nous avons beaucoup d’attentes envers eux, concernant la transparence, l’utilisation des pesticides, le bien-être animal. Le milieu semble bien tourmenté. Or, si nos grands-parents ou arrière-grands parents vivaient probablement à la ferme, peu d’entre nous connaissent la réalité des métiers agricoles en 2022.

Comment vivent les agriculteurs et comment voient-ils leur rapport à la société ? Quel est leur quotidien ? Qu’en est-il des jeunes qui souhaitent s’installer ? Je suis allé rencontrer Sylvain Lacombe, 33 ans, éleveur de brebis laitières dans l’Aveyron depuis 2018. Il nous éclaire sur les ficelles du milieu, raconte son choix de reprendre l’exploitation familiale après ses études universitaires, ainsi que sa conversion en bio amorcée récemment. Il évoque les lourdes charges financières, l’incitation au rendement, les grosses semaines de travail, mais aussi la beauté d’un métier en prise avec la nature, les animaux, l’air pur, et surtout le sens. Petite plongée dans un monde qui n’a jamais eu l’habitude de se plaindre.

TC : Salut Sylvain. Tout d’abord tu veux bien nous décrire ton exploitation en quelques mots ?

SL : Salut Thomas. Je suis éleveur de brebis laitières près de Rignac, dans l’Aveyron. Nous sommes situés sur le plateau du Ségala qui est rural et vallonné. Pour les brebis j’exploite 44 hectares de terrain [en Surface Agricole Utile], j’ai également 6 hectares de châtaigniers que mon père a plantés il y a 20 ans dans des travers [des terrains en pente]. Mon activité principale est la vente de lait de brebis. La transformation des châtaignes, entières ou en crème de marron, apporte un complément de revenu de l’ordre de 12-13% du chiffre d’affaires. L’activité moins visible est la culture, puisque je produis mon foin, mon maïs, mon orge et ma luzerne pour nourrir les brebis. L’exploitation appartenait à mon grand-père et détient ses terres autour, mes parents ont fait construire plusieurs bâtiments. J’ai intégré le GAEC il y a 4 ans, ma mère est mon associée. Mon père en est retraité depuis peu, il continue à travailler bénévolement avec nous.

TC : Tu es en agriculture conventionnelle ou bio ? Ou raisonnée ?

SL : Alors, le terme « raisonnée » signifie qu’on fait attention à utiliser moins de produits phytosanitaires, mais il n’a pas de critères objectifs de définition. Officiellement, je suis donc en conventionnelle, ou plutôt j’étais, car bonne nouvelle : j’ai pu il y a peu entamer ma conversion en bio sur 3 ans ! Je suis en année 1, je t’en dirai plus tout à l’heure. J’ajoute que mes deux activités forment un tout, comme bien souvent en agriculture, car le fumier des brebis constitue de l’engrais pour les châtaigniers. C’est un point crucial : les bêtes sont utiles aux cultures. C’est pour cela que les cultures uniquement céréalières rencontrent des problèmes d’apport de matière organique, car elles n’ont plus d’animaux et donc plus de fumier.

TC : Avant cela, quelles ont été tes études ?

SL : J’ai passé mon bac général à Rodez dans l’Aveyron, j’ai obtenu une Licence de droit à Toulouse. J’ai commencé mais pas fini un Master de droit à Lyon, ensuite j’ai fait des boulots à droite à gauche, dont un peu de journalisme, qui ne m’a pas emballé. J’ai vécu un an à Londres. Bref, j’ai vadrouillé. Finalement, j’ai passé mon BPREA : le Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole, qui est nécessaire pour se lancer – ou plus précisément pour pouvoir toucher les aides agricoles.

Je trouve dans mon métier plus de stimulation intellectuelle que dans les boulots de ville que j’ai pu faire

TC : Après ce parcours et cette ouverture à l’international, qu’est-ce qui t’a fait revenir sur les terres familiales ?

SL : Pour moi ça a bien sûr du sens pour l’histoire familiale. Pour la qualité de vie aussi. Ici on est au bon air, on mange de bons produits, on voit des animaux sauvages, on fait pousser ses légumes. L’élevage est un beau métier, au contact de la nature, des bêtes qu’on apprend à connaître et à comprendre, on nourrit les hommes. J’avais aussi besoin d’activités manuelles, je suis servi ! On a de plus une satisfaction de l’instant que bien des métiers n’offrent pas. Voilà, c’est déjà beaucoup.

J’ajoute que je trouve dans mon métier plus de stimulation intellectuelle que dans les boulots de ville que j’ai pu faire. On doit sans cesse résoudre des problèmes, se projeter, comprendre des dynamiques. Enfin, même si je ne me dis pas écolo et suis loin d’un tel mode de vie, je voulais pouvoir être acteur et participer à certains changements à mon échelle.

TC : Beaucoup de jeunes de nos âges cherchent plus de flexibilité, de temps libre, de disponibilité pour leur famille et leurs amis. Je ne suis pas sûr que l’agriculture ait jamais offert cela ! Tu t’y retrouves, côté vie privée ?

SL : Pas évident en effet, notamment pour la vie de couple, car on a peu de temps pour soi. Encore, j’ai la chance de ne pas être célibataire et que ma compagne me soutienne. Ce n’est pas toujours facile, mais on y arrive. Pour beaucoup de partenaires, un métier agricole est rédhibitoire car nous sommes très sédentaires, attachés à un lieu. Et les bêtes n’ont pas de week-end ! Ici, j’arrive à me libérer environ 1 week-end tous les 2 mois, et des vacances jusqu’à 15 jours maximum, mais c’est uniquement possible grâce à mes parents qui prennent le relais.

Cela dit, un autre avantage est d’être mon propre patron, je suis plutôt flexible dans mon organisation. Il m’arrive d’aller au ciné. Je dois anticiper, mais c’est possible. Côté amis, paradoxalement je m’en sors bien. Je suis certes loin des villes et peu dispo pour aller boire des canons tous les soirs, mais grâce à l’espace disponible, mes parents ont aménagé des chambres qui servent aussi de gîtes. J’ai donc souvent des amis qui rendent visite et restent deux-trois jours, une semaine, voire se mettent au vert pendant un mois, comme lors des récents confinements. Ils nous filent des coups de main. Je maintiens donc une vie sociale convenable.

J’arrive à me libérer 1 week-end tous les 2 mois, grâce à mes parents qui prennent le relais

La principale contrainte est le volume horaire, puisque je travaille en moyenne 10 heures par jour, soit 70h/semaine. En période d’agnellage [naissance des agneaux], il m’arrive avec mon père de dépasser 120h/semaine, je te laisse faire le calcul par jour. Là, on n’a plus le temps de penser au bar du village.

TC : 70h/semaine en moyenne ? C’est beaucoup ! C’est deux fois notre fameuse durée légale. Et plus que la moyenne nationale des agriculteurs, qui déclarent 55h/semaine. Est-ce qu’il te reste le temps et l’énergie de t’intéresser à autre chose que la ferme ?

SL : Oui, j’y fais attention. Depuis mes études de droit j’essaie de rester ouvert sur l’actualité, l’économie. Mes amis qui passent apportent de bonnes discussions. Mais j’avoue que je planche surtout sur des sujets agricoles, car nous sommes toujours amenés à étudier de nouvelles méthodes, de nouvelles cultures, on doit se renseigner. La réalité est qu’on réfléchit beaucoup seul, on tente, on prend ses responsabilités.

TC : Tu penses « sur ton tracteur », si tu me pardonnes le cliché ?

SL : Parfois oui, car en effet je fais du tracteur ! Si le semis ou le labour durent 1 ou 2 heures, j’écoute des émissions de radio : Affaire sensible, Rendez-vous avec X, 2 000 ans d’histoire. Mais il faut garder une oreille attentive, les bruits sont importants dans le métier, pour signaler la bonne marche ou au contraire les problèmes. Nos machines sont puissantes donc dangereuses, les accidents souvent graves voire mortels. La traite aussi demande de la vigilance.

TC : De quoi tes semaines sont-elles remplies ?

SL : Les tâches sont multiples. En fait, sur une exploitation agricole ça ne s’arrête jamais vraiment, il faut arriver à se mettre des limites. Mais principalement j’élève, je soigne et je trais les bêtes, je fais pousser et je récolte leur nourriture, je vends leur lait. Je sors mes brebis tous les jours pendant 7 ou 8 mois par an, environ de fin mars à fin octobre. Pendant cette période elles doivent être traites chaque jour, ça on ne peut pas y couper ! En général matin et soir, puis je passe en monotraite à partir de début septembre. Le lait, c’est pratique, il est ramassé à la ferme par camion.

Les châtaignes m’occupent surtout à l’automne pour la récolte (mais pas que), puis la transformation que je fais dans un atelier dans les Cévennes. Il faut aussi les vendre ou les placer chez des revendeurs. Pas évident car les Aveyronnais consomment peu la châtaigne.

Je précise qu’il ne suffit pas de mettre quelques béliers pour qu’un troupeau se reproduise et se régule – en tout cas pour un élevage rentable. Outre l’agnellage dont je parlais, la reproduction implique tout un travail de suivi de la fécondation. On a classiquement recours à l’IA.

TC : L’Intelligence Artificielle ? Tu déconnes.

SL : Eh non, pas encore, haha. Non, chez nous, l’IA c’est l’Insémination Artificielle. En bio je ne la ferai plus, mais jusqu’à maintenant j’achetais du sperme à une entreprise locale spécialisée, Ovitest, qui réalise l’insémination à la ferme une fois par an – ça semble brutal dit comme ça, mais sache que dans la nature le bélier en rut ne laisser guère de choix à la brebis, le côté forcé de l’IA est donc à relativiser. Son succès est d’environ 70%. Avec des béliers (1 pour 50 brebis), ça marche mais moins bien, et c’est plus de travail pour organiser les rencontres. L’IA s’est développée pour assurer la diversité génétique des troupeaux, mais elle permet aussi d’éviter les maladies véhiculées par les béliers, qu’on amène nécessairement d’autres troupeaux pour la reproduction.

Bref, j’en reviens aux occupations. En parallèle de tout ça, il y a le travail invisible ! Remplacer les clôtures, réfléchir aux rotations des cultures, déplacer et gérer les stocks de matière, entretenir et réparer les machines, s’informer des méthodes et produits auprès des techniciens agricoles, réaliser des travaux de bâtiments. J’ajoute encore la comptabilité, les dossiers de subventions et les négociations avec la banque.

Aujourd’hui un agriculteur est un véritable chef d’entreprise. Mais un jeune qui a connu ses 35h pour 2000€ et s’installe sur une ferme bossera deux fois plus pour gagner moins

TC : Ton métier est donc très complet, et exigeant !

SL : Ben, ça me semble pas exagéré, oui. De plus, il faut rester en bonne santé, on peut difficilement s’arrêter. Aujourd’hui, un agriculteur est un véritable chef d’entreprise, qui doit maîtriser l’agronomie, comprendre la compta et la fiscalité, avoir des bases de mécanique et d’électricité, naviguer dans les prêts bancaires et les subventions – le tout en maniant les bêtes dans mon cas !

TC : Tu parles des banques, vous avez souvent affaire à elles ?

SL : Oui, les agriculteurs empruntent beaucoup. Les investissements sont encouragés par les banques, mais aussi par les subventions. On investit en permanence dans le matériel. Parfois, il est plus intéressant de payer des mensualités de crédit sur des tracteurs neufs, que de payer l’entretien des tracteurs anciens, et ça permet aussi de vendre un capital à la retraite. Tu vois, je crois que tous les bâtiments de notre ferme sont hypothéqués, peut-être même des terres. Je ne sais pas si c’est bien, le milieu est organisé ainsi.

TC : On sait qu’on manque de jeunes pour reprendre ou créer des exploitations agricoles, puisque notamment la moitié des exploitant(e)s ont plus de 50 ans. Quel est l’obstacle à l’installation des jeunes selon toi ?

SL : La charge de travail, clairement. Ou plutôt, la faiblesse du revenu si on le ramène au taux horaire. Un jeune qui a vu autre chose que la campagne et goûté au confort du salariat choisit logiquement ses 35h pour gagner 2 000€ net, plutôt que de bosser deux fois plus pour gagner moins. Mais ça, chez les décideurs du monde agricole, c’est un message qui est dur à entendre.

TC : Si on pense à la traite, on comprend bien que plus de brebis c’est plus d’heures de travail. Est-ce envisageable pour toi de réduire ton troupeau pour travailler moins ? D’ailleurs, combien as-tu de têtes ?

SL : J’ai 500 brebis adultes, et 140 agnelles – les agneaux me sont achetés à 1 mois et élevés au moins 2 mois de plus pour la viande. Les agnelles intègrent chaque année le troupeau, tandis qu’un même nombre d’adultes le quitte pour la viande.

C’est en effet un sacré boulot que de traire 500 brebis 2 fois par jour ! Il faut de plus les mener aux prés, mais également les soigner, car on doit veiller aux maladies comme aux blessures. Si je réussis à passer en bio, où le lait est acheté plus cher, je pourrai descendre à 350 brebis en traite et 100 agnelles pour le remplacement, ce qui reste conséquent. Ce serait bien car actuellement je suis en surpâturage, c’est-à-dire trop de bêtes par rapport à ma surface, les terrains tendent donc à être abîmés par les pattes et moins garnis.

Certes, moins de brebis ce serait moins d’achats de paille (80t/an) et de tourteau de soja (50t/an). Mais outre les matières, il y a des charges qui ne baisseront pas avec le nombre de têtes. Pour l’instant, si je réduis mon troupeau, je ne peux plus payer mes mensualités de crédit sur les engins et les équipements. J’ai par exemple investi récemment dans un séchoir à foin pour mieux nourrir mes bêtes. Au fond, c’est l’équilibre économique qui me dicte la taille du troupeau.

Je ne veux pas trop me plaindre, car notre exploitation s’en sort pas mal, mais pour te donner une idée, en 2019 le GAEC a eu 200 000€ de recettes. Ça paraît beaucoup, dit comme ça. Mais nos dépenses ont été de 210 000€, correspondant aux achats de matières (dont le tourteau de soja qui est assez cher), au gasoil (appelé « GNR »), à la transformation des châtaignes, et aux mensualités de crédit du matériel et des bâtiments. Sans les primes, qui cumulaient à 50 000€, l’exploitation était donc en déficit. Je te rassure, ce n’était pas notre meilleure année, mais sache par exemple que les charges sociales nous ont coûté 36 000 € pour 2 personnes cette année-là – et au bout les retraites sont faibles, car il y a peu de cotisants.

TC : Si je comprends bien, ce sont les aides agricoles, les « primes », qui vous font vivre. Le revenu de votre travail sert tout juste à équilibrer les dépenses !

SL : Cela dépend des années, mais comme tableau général c’est assez vrai. C’est un peu choquant quand on le découvre, et pourtant courant. Dans le milieu, tu entendras souvent : « les primes, c’est le revenu ». Ce n’est pas un équilibre souhaitable, mais c’est la réalité de l’agriculture en France. Sans les primes, les exploitations viables sont celles où le conjoint ou la conjointe apporte un salaire extérieur suffisant. Pas mal d’agriculteurs ont un revenu de misère.

TC : Donc le prix du lait ne suffit pas à faire vivre des éleveurs.

SL : Oui, malheureusement. Le prix du lait détermine beaucoup de choses. Actuellement, mon lait est acheté par la coopérative SODIAAL [le 3è groupe français du secteur assez loin derrière Danone et Lactalis, et dirigé par un producteur de lait aveyronnais, Damien Lacombe, 60 ans. Un homonyme mais pas de la famille !]. Pour mon lait de brebis, je touche 0,93€/L, ce qui est un prix moyen sur le marché. En comparaison, le litre de lait de vache vendu environ un euro en supermarché rapporte à l’éleveur 0,36€/L, soit presque trois fois moins. Dans le milieu on est un peu « les riches », la filière de brebis laitière est enviée car elle gagne mieux. C’est pour ça que je ne me plains pas. En bio je toucherais entre 1,10 et 1,30€/L, mais il faut tenir compte d’un moindre rendement.

TC : Les fameux rendements ! Tu nous en dis plus ?

SL : Plus de brebis c’est plus de lait, mais aussi plus de matériel, de dépenses et surtout de travail. La taille du troupeau trouve donc sa limite. Une fois le maximum de brebis atteint, le deuxième facteur auquel pense l’éleveur pour augmenter son revenu, c’est le rendement laitier. Si tes brebis donnent plus de lait, tu gagnes plus. Moi, mes brebis donnent chacune 300 litres par campagne [la période annuelle de traite]. Les éleveurs qui bossent pour le Roquefort sont mieux payés et peuvent descendre à 260L/brebis, avec une campagne plus courte, plutôt 6 mois quand moi j’en fais 8. Eux ont une pratique d’élevage assez souhaitable. À l’inverse, des éleveurs moins bien payés cherchent à obtenir 350L/brebis, parfois même au-delà des 400 ! Pour pousser les rendements, on optimise la ration de nourriture et la reproduction, et on sort les brebis moins souvent dans les prés.

TC : Qu’est-ce qui peut motiver à moins sortir les bêtes ?

SL : Cela coûte moins cher, les bêtes attrapent moins de parasites, on s’assure qu’elles aient une alimentation plus régulière et optimisée, et surtout c’est moins d’efforts. Personnellement, c’est un modèle que je refuse. On perd le sens du métier, les bêtes sont faites pour vivre dehors et brouter les prés. De plus, je pense que ça mène à une perte de rusticité. C’est-à-dire que les brebis deviennent moins résistantes à la température, aux intempéries et aux maladies, et plus exigeantes sur la nourriture. Le lait est apparemment de moins bonne qualité. D’ailleurs les gens qui sélectionnaient des races toujours plus productives se sont calmés, ils ont enfin réalisé qu’en optimisant sur un unique paramètre, la quantité de lait, on perdait sur les autres. C’est pourtant du bon sens.

Beaucoup d’éleveurs sont en difficulté financière, la tentation de céder à ces mauvaises pratiques est grande

TC : C’est ce qu’on voit avec ces races de chiens sur-sélectionnées pour des critères esthétiques, mais qui peinent à se reproduire, voire à respirer.

SL : Exactement. Bref, tout ça c’est moche, mais c’est le même phénomène que pour les poulets en batterie. Des prix bas amènent assez fatalement vers un élevage industriel.

TC : Donc, si les éleveurs poussent les rendements, ce n’est pas tant pour être riches, mais plutôt pour s’en sortir ! D’ailleurs, toi, tu t’en sors ? Combien gagnes-tu ?

SL : Oui, beaucoup d’éleveurs sont en difficulté financière. La tentation de céder à ces mauvaises pratiques est donc grande, la société nous y pousse.

Mon revenu, puisque je dirige mon GAEC, je le choisis pour conserver l’équilibre de l’entreprise. Quand j’ai commencé, je me versais 800€/mois. Aujourd’hui c’est mieux, j’arrive à me sortir 1 500€/mois.

TC : Ah ouais… Il faut donc s’occuper de 650 brebis, détenir des terres, des bâtiments, tous ces équipements, et faire des semaines de forçat, pour que 3 personnes ensemble gagnent 2 SMIC ?! Là Sylvain, avec toutes les contraintes dont tu m’as parlé, c’est presque de l’héroïsme.

SL : Ben, non ça va. On bosse beaucoup oui, mais on n’est pas les plus à plaindre, pense aux éleveurs de vache laitière. Je suis d’accord avec toi que notre situation n’est pas enviable pour autant, dès qu’on regarde ailleurs. J’essayais de le dire récemment à une réunion d’agriculteurs, avec un ami de mon âge. Je disais que c’était pas anormal qu’on gagne si peu, en comparaison du travail fourni. Mais tu sais, les vieux sont durs à la tâche, ils nous ont fait taire, disant qu’à la campagne on avait toujours bossé beaucoup, que c’était normal, que les jeunes se plaignent, etc. Alors on hésite.

TC : En prenant du recul, comment est-ce que tu comprends cette problématique des prix bas, qui cause tant de travers ?

SL : Évidemment, on aimerait être pas chers pour nos consommateurs, par exemple pour mes châtaignes, je ne veux pas de prix abusifs – qui de mon côté seraient pourtant normaux. Notre revenu est pris en étau entre les coûts, qui restent élevés voire augmentent à cause des machines et des investissements, et les consommateurs, qu’on habitue à des prix trop bas. Les gens nous reprochent d’utiliser trop de produits phytosanitaires, mais ne veulent pas payer plus cher. Or sans phytos, les prix sont plus hauts, car on produit moins ! Le bio sera toujours plus cher que le conventionnel. Le problème de fond est que le consommateur ne paye pas la nourriture au prix réel, et ça ne date pas d’hier.

Après 1945, au sortir de la guerre, les gouvernements ont mis en place des politiques de subventions sur l’alimentation, avec la volonté que la population puisse se nourrir facilement. [Rappelons que les tickets de rationnement de nourriture ont duré jusqu’en 1949.] C’était louable, mais le système a perduré et s’est perverti. Par ailleurs, les industries de guerre se sont redirigées vers d’autres secteurs, dont l’agriculture. La mécanique des chars d’assaut a permis de faire de meilleurs tracteurs, la chimie des bombes de produire plus d’engrais d’azote, potassium et phosphore. Notre plateau du Ségala ici porte ce nom car avant il y poussait surtout du seigle. Avec les engrais, le Ségala est devenu plus fertile. En parallèle de cette industrialisation des pratiques, on a regroupé les parcelles. Ce remembrement a certes rendu le travail plus pratique, mais aussi transformé les paysages car on a rasé les haies. Tout ça a permis l’intensification de l’agriculture.

Aujourd’hui, les subventions nationales et européennes, comme la fameuse PAC par exemple, perpétuent cette politique de prix bas en bout de chaîne. C’est bien pour le pouvoir d’achat du consommateur, mais cela entretient les agriculteurs dans une dépendance très forte vis-à-vis des pouvoirs publics. On peut carrément dire que nous sommes asservis aux subventions. Je te disais que les primes c’est le revenu. Sans primes, il nous est difficile de vivre. Et c’est un cercle vicieux car les subventions requièrent toujours plus d’équipements et de productivité.

TC : Ça me rend triste quand je t’entends, Sylvain. L’agriculture nous fait tous vivre et la société vous maltraite, c’est de l’ingratitude absolue. Et ces subventions, comment vous faites pour les toucher ?

SL : Pour les aides de la PAC, qui sont le plus gros apport, on remplit tous les ans une déclaration en ligne qu’il ne faut surtout pas oublier. Comme les impôts, mais à l’envers ! Les montants dépendent du type d’exploitation, de certains facteurs environnementaux (nombre de haies, présence d’arbres), mais avant tout ils sont déterminés par la surface agricole. Pour caricaturer, un céréalier qui travaille seul sur d’immenses parcelles en monoculture avec des grosses machines touchera le pactole, alors qu’une petite exploitation à cinq personnes qui travaillent à la main et vendent en direct aura des clopinettes.

Les subventions comme la PAC sont un cercle vicieux car elles requièrent toujours plus d’équipements et de productivité

TC : La PAC encourage donc le gigantisme des exploitations ?

SL : Oui, et les pratiques associées – sans parler de la déshumanisation. C’est le reproche qui revient souvent.

Pour les subventions, cela dépend du calendrier de mesures annoncées par l’État, la région ou le département. Ça porte par exemple sur l’irrigation, ou sur l’autonomie alimentaire de l’exploitation. Une subvention annoncée encourage toujours à l’investissement… de crainte qu’elle ne se représente pas ! Les vendeurs d’équipements sont très au courant, ce qui facilite la veille sur les annonces, mais parfois on se dit que les subventions entre nos mains ne font que transiter de l’État vers eux.

Bref, on remplit des dossiers. Encore du boulot en plus. La plupart du temps elles ont des conditions, l’argent public a ses exigences. D’investissement, mais aussi de mise aux normes, ce qui pousse certains petits exploitants à arrêter leur production, car ils n’ont pas les moyens de s’équiper. Des conditions de choix de cultures aussi, ce qui est parfois bien pour orienter les pratiques, mais parfois en décalage total avec la réalité. Par exemple, tu vas recevoir des primes pour cultiver des champs avec une seule légumineuse, comme la luzerne. Or, selon les agronomes, le semis pur est une aberration pour l’équilibre écologique des parcelles. Il vaut mieux semer ensemble une luzerne, un trèfle blanc, un trèfle violet, et quelques autres espèces, mais là tu n’auras pas ta prime. En bio, tu as aussi des subventions mais elles sont assez aléatoires, il faut tomber à la bonne période.

TC : Et tes parents qui ont toujours travaillé sur votre ferme familiale, trouvent-ils que les conditions se sont améliorées ou dégradées depuis 30 ans ?

SL : Mon père est parti de très loin car mon grand-père avait des soucis de santé, ça a été difficile de redresser l’exploitation. Avec ma mère, ils ont fini par y arriver – moyennant des passages à la banque comme je te disais. Lui trouve que le confort s’est amélioré, par exemple dans la cabine du tracteur on a maintenant la clim et un siège qui amortit les chocs. Mais il se plaint de la concurrence mondiale, des accords de libre-échange. Il observe aussi beaucoup de différences de traitement entre les exploitations, avec l’impression qu’elles s’accroissent. Les mesures décrétées en haut retombent de manière inégale sur nous.

TC : Toi, en Aveyron, tu as à voir avec l’international ?

SL : Oui, car le tourteau de soja dont je te parlais, et qui fait partie de la ration de mes brebis, vient en majorité d’Amérique du Sud. Quand on entend que l’agriculture française dépend du Brésil, c’est vrai. Ce tourteau, c’est une nourriture plus concentrée en azote que les fourrages, qui permet d’assurer une bonne nutrition des bêtes et simplement de faire du lait. Évidemment je ne suis pas ravi d’acheter à un autre continent, mais avec les niveaux de prix actuels, il est difficile pour un éleveur de s’en passer. Et encore, j’ai déjà les moyens de donner à mes bêtes de la luzerne déshydratée, un aliment que j’achète. Ceux qui n’ont pas ce luxe achètent plus de tourteau, c’est moins cher. Le grand séchoir à foin dans lequel je viens d’investir va me permettre de réduire la quantité de tourteau. Je fais ce que je peux.

TC : Allez, pour finir sur des notes plus positives, parlons de tes projets et de ta conversion en bio.

SL : Oui, je suis vraiment heureux que ça se concrétise. J’avais deux projets en tête, l’un, de réduire mon troupeau et transformer mon lait pour vendre du fromage, l’autre, de passer en bio. Le fromage peut me permettre de bien vivre, mais il faut s’équiper et surtout trouver à vendre ses produits. Ce sont de nouvelles compétences, ça demande des années pour roder le commerce. Pour l’instant, je n’ai pas encore trouvé le bon angle d’attaque. Pour le bio en revanche, dans 2 ans j’y serai !

TC : Qu’est-ce que ça va entraîner comme changements pour toi et ton exploitation ?

SL : Tout d’abord, un troupeau plus petit, environ 350 brebis en traite comme je te disais, au lieu de 500. Cette réduction d’effectif est d’ailleurs dans le cahier des charges. Je produirai moins de foin, environ -20%, car les rendements sont toujours plus bas sans produits phytos. Mais les dépenses phytos ne seront pas un gros poste d’économie, j’en utilise assez peu comparé aux céréaliers ou aux viticulteurs. [La vigne en France représente environ 3% de la Surface Agricole Utile mais 15% de la consommation de pesticides]. Enfin, mon prix de vente du lait va augmenter d’environ 30%. Globalement, j’ai bon espoir que mon temps de travail s’allège et que ma vie perso s’épanouisse.

TC : Tout ça a l’air de n’apporter que du mieux, alors pourquoi tout le monde ne passe pas en bio ?

SL : Oui, on nous le demande souvent ! Ben, c’est la quantité, et le prix.

Pense d’abord qu’un producteur bio produit moins, c’est normal puisqu’on sort de l’agriculture intensive. Si tout le monde passe en bio, il faudra fatalement plus d’agriculteurs. C’est d’ailleurs une crainte de l’agriculture conventionnelle, que trop de gens passent en bio d’un coup et que ceux restés en conventionnel doivent cravacher pour compenser les quantités manquantes. Ou alors il faudra importer. Attention donc à ne pas changer trop vite, l’équilibre doit se créer sur du temps long.

En France, le marché du bio est saturé actuellement. La transition doit se penser sur le temps long

Par ailleurs il faut trouver des acheteurs. Faire du bio c’est bien joli, mais est-ce que les consommateurs sont prêts à acheter tes produits plus cher ? Ça dépend des régions, des milieux, de l’éducation des consommateurs. En France le marché du bio est saturé actuellement, faute d’acheteurs, il n’y a donc pas de place pour de nouveaux producteurs. Pour savoir cela, tu peux commander à la Chambre d’Agriculture une étude appelée Pass Expertise Bio, qui amène une approche technique et économique pour identifier ce qui serait viable en bio pour ton exploitation. Ça coûte 1 200€, mais la Chambre peut en subventionner 1 000.

Pour moi, l’acheteur ça a été un coup de chance. Le lait bio est acheté par des coopératives ou des entreprises, Le Petit Basque est une des plus connues. Il se trouve que cette entreprise ramasse déjà du lait de brebis par ici, et que notre ferme est quasiment sur le trajet de leur camion. Voilà avant tout ce qui me permet de passer en bio. Il existe aussi des aides à la conversion en bio sur 3 ans. J’ai posé ma demande, ça devrait marcher même si ce n’est pas encore confirmé. Mais donc mon cas, c’est de l’ordre de 5 000€, pas significatif à l’échelle de l’exploitation. Avant tu avais aussi des aides au maintien, pour éviter qu’un converti récent ne rebascule en conventionnel, après de premières années bio difficiles. Mais elles ont été supprimées.

TC : Comment tes parents voient-ils cette conversion en bio ?

SL : Ni réticents, ni enthousiastes. Dans l’agriculture, quand on a trouvé un équilibre économique, on réfléchit à deux fois avant de changer. Mon père a travaillé dur pour en arriver là et il n’a pas été habitué à décider à plusieurs. Par ailleurs, quand nos avis divergent sur les choix à la ferme, c’est souvent lui qui a raison, l’expérience parle. Bref, changer de mode de travail prend du temps, il faut y aller prudemment.

Aussi, tu sais, souvent une « reprise » d’exploitation n’est pas effective tant que la génération précédente est encore là. Beaucoup de jeunes enthousiasmés par un retour à la terre se confrontent à cela. Tu bénéficies de bâtiments séculaires, de relations commerciales durables, d’outils développés par ceux du dessus, de terres durement acquises, tu ne peux pas arriver la fleur au fusil et décréter la révolution. Il faut accepter cet héritage et ses particularités.

TC : Sylvain, bravo à toi pour ton courage, pour ces beaux projets. Je te souhaite plein de réussite dans les années à venir !

SL : Merci, on va essayer de faire ça bien !

Propos recueillis début 2022


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Ces métiers malmenés – 1) médecin généraliste

Consultations trop rapides, désert médicaux, parfois marathon des actes techniques. Par ailleurs, des soignants pressurisés et en sous-effectif, des médecins se plaignant de leurs conditions d’exercice. Le métier de médecin n’est-il pas malmené ? Quels en sont les dysfonctionnements ? Le premier entretien de cette série nous en apprend plus.

Lecture 18 minutes

Avez-vous récemment pris rendez-vous chez un(e) dermato ou un(e) ophtalmo ? Un délai de 4 à 6 mois n’est pas rare, et une fois en salle d’attente le temps est long. À Rodez en Aveyron, les gynécos n’acceptent plus de nouvelles patientes, tant ils sont débordés. La tension est inégale selon les régions, mais touche toutes les spécialités. De nombreuses personnes en France ne trouvent pas de médecin traitant. Et une fois en consultation, c’est parfois la déception : entretien trop rapide, pas le temps de s’exprimer, on se sent « expédié », pas écouté, des médicaments ou examens prescrits en un tour de main, et suivant. Signe qui traduit le malaise : bien des patients se tournent vers des pratiques alternatives comme ostéopathie, acupuncture, magnétisme, herbothérapie, rarement remboursées mais qui se développent. De l’autre côté, on entend des médecins en manque de valorisation de leur travail, de jeunes passionné(e)s bientôt déçu(e)s par la réalité du métier en 2022.

La médecine conventionnelle n’est-elle pas malade ? Qu’est-il arrivé à ce beau métier qui se veut un art, une pratique mélangeant soin et humanisme ? Pourquoi les jeunes médecins rechignent-ils/elles à s’installer dans les campagnes ? Pour y voir plus clair, je suis allé rencontrer Antoine Jouve, 36 ans, médecin généraliste dans l’Aveyron depuis 2015. Il nous guide dans un petit panorama de la médecine actuelle en France et raconte son choix d’installation en département rural.

TC : Salut Antoine. Pour commencer, pourrais-tu nous situer en quelques mots ta situation actuelle de médecin ?

AJ : Salut Thomas, alors je ne suis pas installé à mon compte, je fais depuis 6 ans des remplacements de médecins généralistes libéraux. J’exerce principalement dans les villes aveyronnaises de Rodez, Luc-Primaube, Villefranche, Decazeville, Baraqueville. Je travaille dans des maisons de santé ou centres de santé qui regroupent 3 à 6 médecins.

Pour mieux situer – car les patients ne savent pas toujours bien ce qu’est un remplaçant – j’utilise les ordonnances du médecin titulaire, avec son nom de médecin, son numéro RPPS [un identifiant unique], son matériel. Le titulaire encaisse l’argent de mes consultations et m’en reverse 80%. En résumé, j’enfile véritablement sa blouse.

TC : Quelles sont tes journées types ?

AJ : Je travaille de 9h à 18h avec 1h de pause midi. Je vois 20 patients par jour pendant 4 jours par semaine. Je dis 18h, mais c’est l’heure à laquelle je vois le dernier patient. Ensuite il me reste à faire la compta de la journée, traiter les messages de secrétariat, rappeler des patients à propos de leur biologie… Donc 1h en plus, à laquelle s’ajoute 1h de trajet en voiture. Je précise que je fais quelques visites à domicile, qui sont une activité que j’affectionne, mais qui prend beaucoup de temps par rapport au temps effectif de consultation. C’est donc impossible d’en faire souvent. Je fais aussi des téléconsultations, on peut en reparler.

TC : Des journées bien remplies donc ! Et pourrais-tu nous résumer ton parcours d’études ?

AJ : Après le bac j’ai fait mon externat à Montpellier (6 ans) puis mon internat à Marseille (3 ans). Je dois dire que je n’avais pas le profil type du bon élève ! Je m’y suis repris à deux fois pour obtenir mon concours de fin de 1ère année à Montpellier.

J’ai trouvé ces études très longues, très hospitalo-universitaires, avec un grand manque de contact avec les patients. On nous forme surtout à être médecin à l’hôpital. Pour donner une idée, pendant l’externat nous faisons 4 ans de stages en hôpital et 1 seule semaine de stage chez un généraliste. C’est totalement disproportionné, quand on sait que la moitié de la promotion (8000 étudiants par an en internat) sera médecin généraliste, à l’issue du fameux Examen Classant National qui marque l’entrée en internat et correspond au « choix » de la spécialité. Cet examen est par ailleurs un concours sur questions, qui sont loin de refléter toute la subtilité du métier de médecin. Dans l’ensemble, j’ai trouvé qu’il y avait trop de méritocratie, ou du moins que nous étions mal évalués. Bref, je changerais volontiers quelques petites choses à ce cursus !

TC : Pourquoi as-tu choisi la médecine générale ?

AJ : Au lycée je voulais être pédiatre, puis pendant l’externat je me suis rendu compte qu’à travers les enfants, on soigne aussi les parents, ce qui m’a plu. Finalement, je me suis dit que je préférais traiter des personnes capables de décrire leur souffrance ! Le fait que le cursus du spécialiste dure plus longtemps a joué aussi : après les 6 ans d’externat, il reste encore 6 ans au spécialiste, et « seulement » 3 ans au généraliste.

Un généraliste voit des cas plus variés, j’étais attiré par l’idée de traiter la globalité de la personne

Par ailleurs le contenu du métier est différent, car un généraliste est confronté à des cas plus variés, plus flous parfois. J’étais attiré par l’idée de traiter la globalité de la personne, donc l’exigence d’être complet et de prendre en compte aussi des aspects au-delà du médical. Le métier de spécialiste me semblait plus ciblé et plus technique.

TC : Quelle a été ton expérience professionnelle pendant ton internat à Marseille ?

AJ : Multiple ! J’ai travaillé à l’hôpital public : en neurologie à Avignon, en médecine interne à l’Hôpital Nord de Marseille. J’ai travaillé en cabinet de généraliste à l’Estaque ainsi qu’à Martigues. J’ai fait un passage en PMI [Protection Maternelle et Infantile] à Salon de Provence ainsi qu’en EHPAD [maison de retraite]. Enfin j’ai passé quelque temps dans une clinique privée à Marignane, en service d’urgences. J’ai donc goûté assez tôt aux deux facette privé/public de la médecine hospitalière.

TC : Quelles sont leurs spécificités d’après toi ?

AJ : Le public et le privé ont bien sûr un rapport différent à l’argent, et donc au patient. Un hôpital public est une institution, visant le bien public. Les personnels sont payés un salaire fixe quelle que soit leur activité effective. Même si c’est difficile en pratique à cause de la forte demande, un médecin est théoriquement libre de prendre le temps qu’il souhaite avec ses patients, et n’a pas comme dans le privé la tentation d’aller plus vite pour gagner plus d’argent. Ce qui pêche, c’est souvent les moyens : manque de lits, de personnel soignant, manque de médecins aussi. On a tous fait l’expérience de prendre un rendez-vous pour dans 3 ou 6 mois à l’hôpital ! Mais globalement, la mission de l’hôpital public est de soigner les personnes, qui qu’elles soient, quel que soit leur état de santé et quoi qu’il en coûte, ce que je trouve beau.

Un hôpital privé est une entreprise, visant plutôt le chiffre d’affaires, un travers est donc de favoriser les patients venant pour des actes « rentables », quitte à donner une moindre priorité aux autres. Un exemple extrême est celui des opérations bien rodées donc peu risquées, et bien payées, comme l’opération de la cataracte qu’un médecin peut réaliser 20 fois par jour et facturer 400€. Un autre travers est de se dédouaner en renvoyant les patients « compliqués » vers l’hôpital, j’ai pu l’observer et c’est pour moi ce qui explique que plus de gens meurent à l’hôpital qu’à la clinique. Cela dit, l’incitation financière des personnels peut être vertueuse, en conduisant une clinique à prendre en charge un grand nombre de patients, ce qui est un service à la population. Parmi les bons côtés, j’ai observé aussi des conditions globalement plus confortables, un personnel plus épanoui et moins stressé que dans le public, plus de temps pour parler avec le patient ou entre collègues – donc une meilleure prise en charge humaine – et une meilleure considération des internes.

L’hôpital public est conscient de l’attractivité du privé pour les médecins. Pour éviter une fuite des compétences, il leur accorde donc le droit de consulter à titre privé environ 4h par semaine, à tarif plus élevé. C’est pour cela qu’une consultation privée à l’hôpital propose des rendez-vous à 1 ou 2 semaines et non à 3 mois !

TC : Mon impression de la médecine actuelle est un peu « toujours plus de technique, toujours moins de clinique ». Toi qui as vu différents services à l’hôpital, portes-tu le même regard ?

AJ : Oui, plutôt. Traditionnellement le médecin disposait avant tout de son œil, son stéthoscope et sa sagacité pour examiner un patient. L’observation et l’interrogatoire étaient clé dans sa pratique. Voilà ce qu’on appelle la « clinique », ou examen clinique. Aujourd’hui en 2021, tout un panel d’examens techniques s’offre au médecin, qui lui permettent par exemple d’aller regarder l’intérieur du corps du patient sous de multiples facettes avec l’imagerie médicale (échographie, IRM, radiologie, scanner à rayon X, TEP-scan, etc.) ou de mesurer une myriade de paramètres chimiques et biologiques avec l’analyse médicale. Si ces techniques sont parfois nécessaires pour un diagnostic, la tentation d’y faire appel systématiquement est grande, par paresse, par habitude, ou pour réduire l’incertitude.

La facilité qu’offre la technique est fabuleuse et permet aujourd’hui de véritables exploits chirurgicaux. Un exemple parlant est pour moi l’infarctus, c’est-à-dire une artère qui se bouche près du cœur. On peut réaliser rapidement un électrocardiogramme (ECG), une radio du cœur avec produit de contraste (coronarographie) qui permet de localiser l’artère bouchée, on insère ensuite un guide dans l’artère fémorale, depuis ce point de la jambe on glisse un petit ressort « stent » jusqu’à l’artère bouchée du cœur, ce qui rétablit la circulation. Alors qu’avant le risque de décès était élevé, aujourd’hui un patient peut rentrer chez lui trois jours après sa première douleur de poitrine, en s’étant à peine rendu compte qu’il a frôlé la mort !

Mais le revers de cette facilité est que le médecin se pose moins de questions, approfondit moins l’examen clinique, ou simplement se réfugie derrière la technique. Avec la dérive de vouloir tout mesurer, en oubliant la personne malade. J’en ai été témoin dans un service de gériatrie, l’approche y était ultra-technique, on réalisait des myélogrammes – un examen douloureux qui implique de percer le sternum – à des patients de 90 ans ; à d’autres on faisait subir un scanner 2 fois par semaine, avec la fatigue que cela entraîne.

Un autre risque est que plus on cherche, plus on trouve ! C’est le phénomène des faux positifs, c’est-à-dire détecter un problème là où il n’y en a pas. Cela arrive, et peut être suivi d’actes invasifs non nécessaires, ou de plus de stress pour le patient. Parfois enfin, j’observe qu’on donne du sens a posteriori : on fait l’examen technique, puis on voit à quoi on peut répondre. La bonne pratique voudrait qu’on sache a priori à quoi on veut répondre, et qu’on ne fasse l’examen technique que si nécessaire.

Les techniques sont ultra-performantes, mais nous ne devons pas nous y perdre

Les techniques à notre disposition sont ultra-performantes, même si l’accès en reste inégal. Et les machines aiment tourner à plein régime, on l’a vu avec les tests PCR pour la Covid. Mais nous ne devons pas nous y perdre.

TC : On a l’impression que la confiance envers la médecine conventionnelle s’est amenuisée ces dernières décennies. On a vu pendant l’épidémie de Covid que l’autorité médicale était contestée. Par ailleurs, les cabinets de praticiens alternatifs fleurissent, je vois souvent dans la rue des plaques d’ostéopathes, chiropracteurs, naturopathes, phytothérapeutes, acupuncteurs, magnétiseurs, on dirait que leurs affaires vont plutôt bien ! Est-ce que tu as constaté chez les patients cette perte de confiance ?

AJ : Pas directement constatée – j’imagine parce que les mécontents viennent moins nous voir. Mais je la comprends. Je crois que d’une part la médecine conventionnelle va souvent trop vite. Les médecins enchaînent les consultations, parfois 10 minutes seulement, et les patients ne se sentent pas écoutés. Or l’écoute est centrale dans le traitement ! Se concentrer sur les actes techniques et sur l’efficacité fait perdre de vue le contact humain. D’autre part, il y a eu bien sûr des scandales sanitaires à répétitions, plutôt imputables aux entreprises pharmaceutiques mais qui ont entaché l’image d’intégrité et d’autorité du médecin. Cette défiance est bien palpable dans les discussions autour des nouveaux vaccins à ARN messagers pour la Covid. Ces deux facteurs amènent des patients déçus à se tourner vers des médecines alternatives. Elles sont plus chères, souvent non ou mal remboursées, la qualité des soins n’est pas forcément garantie par un diplôme, mais au moins les praticiens prennent le temps, et c’est peut-être, au fond, le cœur de métier qu’a oublié la médecine conventionnelle.

TC : Bon, tu as donc vu l’hôpital public, l’hôpital privé… et finalement te voilà dans la campagne aveyronnaise.

AJ : Oui. Je préférais vivre en milieu rural, où les gens me semblaient plus sympas et la vie plus apaisée. C’est moyennement compatible avec l’hôpital ! Cela dit, une différence majeure à avoir en tête quand on choisit l’exercice libéral est que la responsabilité médicale est personnelle, alors qu’elle est institutionnelle en hôpital ou en clinique. Cela signifie qu’un médecin libéral qui commet des erreurs est moins protégé.

TC : Est-ce que tu trouves que les médecins de campagne, étant loin de l’agitation des métropoles, prennent plus leur temps ?

AJ : Non, pas vraiment. C’est un problème systémique de la médecine. On dit que l’on manque de médecins et c’est vrai. Particulièrement en milieu rural. Partout des médecins partent à la retraite qui ne sont pas remplacés, les cabinets ne trouvent pas repreneur, les mairies parfois se battent pour attirer les médecins, jeunes comme vieux. Mais c’est vrai aussi en ville. À Paris les médecins généralistes sont saturés et ne prennent plus de nouveaux patients, bien des gens sont sans médecin traitant. Idem à Rodez [50 000 habitants] : aujourd’hui une femme qui vient y vivre ne trouvera pas de gynécologue.

Par souci du devoir, les médecins et leur personnel ont tendance à accepter plus de patients qu’ils ne peuvent raisonnablement en suivre. Pour satisfaire tout ce monde, ils sont forcés de consulter plus vite, trop vite, au détriment de la qualité. Je l’ai vécu et je le vis encore dans mes remplacements. Ça a été une assez forte désillusion pour moi. À tel point que parfois je peine à voir du sens à mon métier, et je veux que l’à-côté puisse avoir du sens en soi.

TC : Toi-même, en tant que remplaçant de médecins généralistes libéraux, tu es confronté à cette pression sur la cadence des consultations ?

AJ : Je peux choisir le nombre de patients que je vois. Mais quand le médecin titulaire s’efforce d’accueillir autant de patients qu’il peut, difficile de ne pas faire de même.

Par ailleurs, puisque je ne suis pas salarié, mon revenu dépend directement de mon nombre de consultations. Quand tu me donnes 25€ pour une consultation, 5€ vont au médecin titulaire, ensuite je mets de côté au moins 10€ pour payer mes charges (URSSAF etc.), mon revenu net est donc au mieux de 10€ par consultation – moins de la moitié de ce que donne le patient. Je peux décider de passer une heure avec chaque patient, ce qui me rapporte à peu près un SMIC. À l’extrême inverse, je peux décider de voir 6 patients par heure et travailler beaucoup d’heures par semaine, ce qui me fait gagner beaucoup d’argent, mais je ferai mal mon métier. C’est une pratique dont j’ai été témoin lors d’un de mes remplacements.

TC : Ça ressemble à quoi, un généraliste qui fait mal son métier ?

AJ : Il n’écoute pas le patient, ne cherche pas la qualité. Il fait de la médecine facile en traitant les symptômes et non les pathologies, c’est-à-dire qu’il va te donner du Doliprane pour un mal de tête récurrent, mais ne cherchera pas l’origine de ton mal, et donc ne résoudra pas ton problème. La caricature est le médecin qui te prescrit par défaut antibiotique et cortisone, un cocktail de facilité traitant les petits maux à l’aveugle : au pire il n’y en avait pas besoin et tu iras bien, au mieux c’était utile. Mais, ce faisant, le médecin néglige les effets secondaires. Autre comportement typique, il dit toujours oui aux gens, ça prend moins de temps. Pas besoin de justifier pourquoi on refuse d’accorder un arrêt de travail, par exemple.

Ce n’est pas ma conception de la médecine. Pour moi l’idéal est de voir environ 3 patients par heure, donc une vingtaine de minutes par consultation. C’est un bon compromis entre la qualité du soin et de l’écoute, l’efficacité de prise en charge de la population, et le revenu du médecin.

TC : N’y a-t-il pas de moyens d’encadrer ça ?

AJ : Tous les médecins ont une obligation de Formation Médicale Continue, avec au moins 2 formations par an pour mettre à jour leur savoir, ce qui est censé veiller à la qualité. Mais en pratique, c’est peu vérifié et beaucoup de médecins, débordés, ne le font jamais, restant ainsi sur leur formation initiale qui finit par être datée.

Il existe par ailleurs les ROSP [Rémunérations sur Objectifs de Santé Publique], des primes versées par la sécu quand les médecins satisfont un ensemble de critères de qualité de soin. Par exemple, dans le suivi des diabétiques qui ont besoin d’examens réguliers. Un médecin qui va trop vite ne peut obtenir ces ROSP. Mais c’est un système d’incitation qui a ses limites et dérives.

TC : Si je comprends bien, le métier de généraliste en campagne ne ressemble pas à ce que tu imaginais ?

AJ : Certains aspects oui, mais pas tout, loin de là. Trop de patients à voir je l’ai dit, mais aussi beaucoup de paperasse, et peu d’attrait pour ouvrir son propre cabinet de médecin, ce qui est un problème pour les jeunes diplômés comme moi.

TC : Tu nous en dis plus ?

AJ : Actuellement je suis médecin remplaçant. C’est censé être une situation provisoire, mais en fait je ne suis pas pressé de la quitter. Le médecin titulaire fait bouclier devant les lourdeurs administratives, c’est lui qui rend des comptes à la Sécu, gère les aspects matériels, les ressources humaines. Au final, le remplaçant, même s’il n’a pas sa propre patientèle et n’exerce pas toujours à sa manière, est plus libre, plus tranquille d’esprit. Signe qui ne trompe pas : le législateur réfléchirait à limiter le nombre d’années autorisées comme remplaçant, pour que les jeunes diplômé(e)s ne traînent pas à s’installer.

J’ai en tête deux pharmaciennes titulaires qui peinent à se sortir 1600 à 1800€ de salaire, c’est moins que leur employés

Évidemment je ne suis pas naïf, travailler à son compte ne va pas sans responsabilités. Mais je trouve qu’un médecin libéral qui s’installe aujourd’hui ne s’y retrouve guère. Outre le poids de l’administratif, côté pécuniaire la récompense n’est pas forcément là en raison des fortes charges financières. J’ai en tête l’exemple de deux pharmaciennes titulaires associées, près de Rodez, qui peinent à se sortir 1 600 à 1 800€ de salaire chacune, et sont moins bien payées que leurs employés dont le salaire est garanti. Le revenu des titulaires devient la variable d’ajustement. Au final, il vaut mieux être salarié ou remplaçant, ce qui n’est pas normal. Je pense que ces deux facteurs, charges financières et temps consacré à l’administratif, sont majeurs dans le manque de médecins en milieu rural.

TC : Que changer pour y remédier ?

AJ : Baisser les charges, simplifier la paperasse. Les tâches administratives et de gestion sont un gros frein à l’installation en libéral. Ça me fait penser au concept de « travail du consommateur ». Aujourd’hui, le particulier doit lui-même imprimer son billet de train, passer ses articles à la caisse de supermarché, se servir son essence, assembler ses meubles. Un médecin remplit beaucoup de formulaires administratifs qui pourraient l’être par d’autres personnes, ça le détourne de son métier. C’est ce qu’ont bien compris certaines municipalités, qui offrent un soutien sur ce plan non médical afin d’attirer de nouveaux médecins. La mairie de Séverac-le-Château, par exemple, est même prête à salarier des médecins et leur faciliter les aspects matériel et administratif.

TC : Ça te tente ?

AJ : Haha, oui franchement j’y réfléchis. S’ils me prennent en charge la gestion des rendez-vous, des paiements, du courrier, je m’installe demain !

Plus sérieusement, une autre mesure récente d’incitation a été la création des ZRR [Zones de Revitalisation Rurale], dans lesquelles un nouveau médecin peut recevoir dans le meilleur cas 50 000€ de prime pour participer aux frais d’installation, et sera non imposé pendant 5 ans, puis aura une imposition croissante sur 4 ans. C’est une réelle mesure qui peut aider les coins les plus reculés à recruter les médecins qui leur font si cruellement défaut.

TC : On entend de plus en plus parler des fameuses Maisons de Santé, est-ce que ça peut être une solution ?

AJ : C’est une solution intéressante, puisque les tâches administratives et logistiques sont déléguées à la structure. C’est donc moins lourd pour un médecin libéral de s’installer là que tout seul à son compte. Le médecin est payé à l’acte par les patients, et reverse à la Maison de Santé un loyer qui est typiquement fixe, ou parfois indexé sur son chiffre d’affaires. Dans de rares cas, il peut être salarié par la structure. Les horaires de travail sont décents, il y a de plus l’avantage d’être regroupé avec d’autres professionnels de santé, ce qui favorise une prise en charge multidisciplinaire. Ces Maisons de Santé se développent aussi en milieu rural, ce qui attire les jeunes médecins dont l’administratif et les charges sont allégés. On peut espérer que ces maisons s’installent dans de nombreux villages, en bonne entente avec les mairies. Je dis Maisons de Santé, mais c’est un terme vague, il y a également des Centre de Santé, ou tout simplement des cabinets à plusieurs médecins, sans forcément de différence tranchée. En résumé, ces regroupements facilitent l’installation et l’exercice.

TC : Tu envisages de t’installer en Maison de Santé ?

AJ : Pour le moment je me tourne plutôt vers la téléconsultation, que j’ai commencé à pratiquer à raison de quelques heures par semaine. C’est une pratique récente, dont le développement est bien sûr accéléré par la Covid, mais qui est utile aussi hors contexte d’épidémie. Vous avez peut-être déjà vu ces cabines de type visioconférence, dans des pharmacies notamment. Un patient qui a pris un rendez-vous en ligne peut s’y asseoir pour bénéficier d’une consultation à distance avec un médecin. Le médecin est en lien avec une entreprise qui gère les aspects non-médicaux de la prise en charge du patient. Soit il en est salarié, soit il est à son compte et reverse un pourcentage des honoraires.

Bien sûr, cela n’offre pas toutes les possibilités de la consultation classique et il n’y a pas d’examen clinique – quoiqu’avec du matériel mis à sa disposition, le patient peut même effectuer des gestes faciles comme prendre lui-même sa tension artérielle, pour aider à la consultation. Mais pour les consultations de routine comme certains renouvellements d’ordonnance, c’est très pratique. Le patient obtient un rendez-vous plus vite et a moins d’attente.

TC : Est-ce que ce type restreint de consultations pourrait néanmoins devenir un emploi à plein temps ?

AJ : En effet, c’est un exercice limité de la médecine, en tout cas pour le moment. Mais on fait déjà bien plus que renouveler des ordonnances ! Pour ma part, je vois cela comme un complément de revenu et une diversification de mon activité. J’y vois aussi un intérêt pour ma vie personnelle. Je m’apprête à suivre un Diplôme Universitaire d’Ostéopathie et à mener quelques projets personnels. Ce sera difficile si je ne fais que des remplacements, mais pas si j’ai le confort et la flexibilité qu’offre ce type de salariat, où mes horaires et mon volume de travail sont faciles à choisir puisqu’un grand nombre de médecins se partagent les consultations. Je pense que ce type d’exercice est intéressant aussi pour les urgentistes qui veulent retrouver un peu de médecine générale.

TC : Est-ce qu’il n’y a pas un risque d’ubérisation de la médecine ? Ce phénomène qu’on a vu avec Uber pour les taxis, AirBnb pour les hébergements, Deliveroo pour les repas. Une plateforme en ligne met en relation le consommateur avec le service dont il a besoin, c’est organisé par des algorithmes, ça contourne la fiscalité et les procédures administratives, et une entreprise qui prend ses commissions au passage cherche à devenir leader mondial, puisque le modèle fonctionne partout où l’on capte Internet. Ça ne t’inquiète pas pour le devenir de ton métier ?

AJ : Effectivement cela peut y ressembler. Cela dit, il y a plusieurs profils de plateformes proposant de la téléconsultation. Certaines y voient le profit et d’autres un début de solution au manque de médecins. Certaines plateformes sont financées par des fonds de pension dont on devine aisément les intentions, d’autres sont la création de médecins associés à des ingénieurs pour créer des entreprises françaises dont le siège social est en France. Certaines créent aussi des centres de santé en France, ce qui permet d’allier les deux activités médicales en téléconsultation et en présentiel, ainsi que créer une implantation territoriale.

J’ai été très réticent au début en raison des grosses dérives possibles de ce système. De manière générale, rien n’est tout blanc ou tout noir dans la vie. Il est impensable que la médecine devienne exclusivement télémédecine – par définition, c’est impossible. Je milite pour cela, pour prendre soin du patient, ce qui est et doit rester la base du métier de médecin. La qualité ne doit en aucun cas être remplacée par la quantité. Si un patient téléconsulte et que j’ai pu répondre à sa demande de soins dans la limite du respect de la qualité, je suis satisfait. Ce système de téléconsultation est complémentaire, parallèle au circuit classique du patient via son médecin traitant.

Avec la téléconsultation, des gens qui renonçaient aux soins trouvent un médecin à qui parler

Le fait de faire aussi des centres de santé avec des consultations en présentiel apporte une offre de soins adaptée, qui a pleinement du sens. Si toutes les plateformes avaient cette double volonté de faire de la téléconsultation et des créer des centres de santé, je pense qu’on aurait un début de solution à la pénurie d’installation de médecin.

L’Ordre des Médecins garde bien sûr un œil attentif sur cette pratique, puisqu’il est garant de l’intégrité du métier. Je ne doute pas qu’il imposera des garde-fous si nécessaire. Le législateur, pour le moment, laisse la pratique exister sans guère la contraindre, car une des forces de cette téléconsultation est de s’exercer partout, y compris dans les déserts médicaux.

C’est pour moi un intérêt majeur, car soudain des gens qui jusqu’alors renonçaient aux soins trouvent un médecin à qui parler, j’en ai déjà vu quelques-uns en téléconsultation. Ces gens-là, on sous-estime leur nombre, car on ne les voit pas, on ne les entend pas, mais ils sont nombreux. L’exercice via un écran a bien sûr ses limites : l’autre jour j’ai eu un patient qui avait besoin de soins, mais qui vivait à 30km de l’hôpital le plus proche et ne conduisait pas. Que faire pour de telles personnes ? Certains sont en errance médicale, voire en détresse médicale. Il y a dans certaines zones un réel manque de médecins, que la téléconsultation ne pourra que partiellement pallier.

Propos recueillis à l’été 2021


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30 minutes pour reprendre en main sa vie privée numérique : le comment

Pour protéger vos données personnelles, vous pouvez réaliser de petits changements à grand effet. En 2021, une foule de solutions faciles existent, trop souvent méconnues. Ce deuxième article vous indique concrètement comment vous y prendre. Sans plus attendre, empoignez votre ordinateur ou smartphone et changez.

Ont contribué à ces deux articles : Pierrot, Pauline, Zucchi, Joran, Kim, Loïc, Jean, Léon, Rémi, Guillem.

Vous avez compris en lisant l’article compagnon – ou bien vous étiez déjà convaincu(e) – que protéger votre vie privée numérique est important pour vous comme pour la communauté. Vous savez que laisser nos données personnelles se disséminer aux quatre vents, c’est mettre en danger notre quotidien (intimité, santé), nos projets (emploi, crédits), notre démocratie (surveillance, influence), et alimenter une économie mondiale de la donnée, toujours plus intrusive et puissante.

Mais alors, comment se protéger ?

Beaucoup peut être fait en seulement 30 minutes ! Au lieu de regarder un 953è épisode d’une série dont l’intrigue vous échappe (voire même de le re-regarder), consacrez donc la prochaine demi-heure de votre vie à reprendre en main vos données personnelles, une bonne fois pour toutes.

Pour les solutions concrètes à appliquer de suite, sautez directement à la deuxième moitié de cet article. Je vous y propose un bouquet de 8 changements faciles, qui prennent 30 minutes mis bout-à-bout, avec liens à cliquer, démarche à suivre, conseils. Vous pourrez ensuite utiliser Internet et ses logiciels de manière plus sécurisée.

La donnée la mieux protégée est celle qui n’est pas transmise

Vous raterez cependant, entre autres, les infos de comment vous informer sur l’espionnage de vos données. La première moitité de l’article indique des méthodes générales de protection, des principes qui vous seront utiles au-delà de la lecture de cet article. Si vous n’en reteniez qu’un, ce serait celui-ci, paradoxal peut-être : la donnée la mieux protégée est celle qui n’est pas transmise. Dire un message en face-à-face, non via un téléphone…

Vous constaterez que nombre de solutions ne sont pas utilisables avec les appareils d’Apple. Bah… ça vous montre bien qu’Apple est un univers tout verrouillé qui ne vous laisse la main sur rien, alors il est peut-être temps d’en partir 😉

Pensez aussi que les changements que je propose ne sont ni difficiles, ni exclusifs, ni définitifs. Pas la peine de tout convertir du jour au lendemain, vous pouvez tester de nouvelles solutions en parallèle de celles actuelles, penser période de transition, revenir en arrière sur celles qui ne vous plaisent pas. Bref, no stress !

Alors, n’attendez plus : lisez cet article et changez vos pratiques dès aujourd’hui. Vous allez voir, c’est facile.

Je serais très heureux si, en bas de cet article, vous mettiez un commentaire pour indiquer les changements que vous avez effectués. Cela aidera les autres à se lancer.

Première partie

Cultiver une attitude

Protéger ses données, c’est aussi prendre conscience des rouages de l’économie de la donnée, pour développer une attitude de prudence et d’initiative, reposant sur quelques principes simples.

Avant de réfléchir à toute solution technique, rappelez-vous ce principe primordial : pour le respect de la vie privée numérique, le mieux est de ne pas transmettre du tout ses données ! De même que pour la protection de l’environnement, le déchet le plus propre est celui qui n’est pas produit.

Ne prenez pas pour garanties absolues mes conseils, plutôt comme des pistes, des orientations. J’indique des solutions qui me semblent aller aujourd’hui dans le bon sens, testées par moi-même ou par des ami(e)s, recommandées par la communauté. Mais elles feront peut-être rire un expert en sécurité numérique, comme il en existe dans des services étatiques, des universités ou des grandes entreprises du numérique. De plus, la course à l’armement qui a lieu dans l’économie de la donnée fait qu’une protection valable aujourd’hui pourrait ne plus l’être demain. Enfin, des acteurs victimes de leur succès finisse par dégrader leurs bonnes pratiques.

Par exemple, les entreprises de ciblage publicitaire avaient récemment inventé une technique nommée « CNAME cloaking » qui permettait de contourner les bloqueurs de pub comme le célèbre uBlock Origin ; cette faille a été corrigée depuis. Autre exemple, les courriels de centaines de milliers d’entreprises ont pu être piratés en 2021, à cause d’une faille de sécurité dans le service professionnel Microsoft Exchange. 

Alors, une seule garantie que les photos de vos enfants, les messages intimes avec vos proches ou les informations confidentielles de votre entreprise ne tomberont jamais entre des mains malveillantes : ne pas les transmettre par voie numérique via un tiers. Dans la mesure du possible, préférez la transmission de main à main, voire le bon vieux format papier.

Pour autant, la plupart d’entre nous se sommes pas prêts à renoncer à l’utilisation du numérique. Il convient donc d’accepter le risque et de chercher des solutions pour se protéger, tout en se rappelant plusieurs maximes.

Les trois piliers du respect de la vie privée numérique

On peut résumer ainsi trois grands axes confortant la protection des données personnelles :

  1. code source ouvert
  2. but non lucratif
  3. petit acteur

Placer une solution selon ces trois axes ne vous donnera jamais de garantie absolue qu’elle respecte vos données, mais sera une bonne indication. À l’inverse, dès que l’une des trois composantes manque, méfiez-vous et renseignez-vous. Par exemple, le suisse Proton Technologies AG qui fournit le service de courriels sécurisés ProtonMail, utilise bien des procédés de cryptographie à code source ouvert, mais est une entreprise à but lucratif, et de moins en moins un petit acteur (≈200 employés, ≈1 million d’utilisateurs) : il faut donc se souvenir de s’en méfier a priori car ses pratiques actuelles, d’après sa réputation, sont excellentes mais pourraient changer avec le temps et la croissance de l’entreprise.

Le principe du code source ouvert (« open source » en anglais) est que le contenu d’un programme informatique est publiquement accessible. Vous, moi, tout le monde peut télécharger ce code sur Internet et – moyennant certes des connaissances très techniques – savoir exactement ce que fait le programme. Plus un programme est populaire, plus un grand nombre d’informaticien(ne)s dans le monde s’attellent bénévolement à vérifier son code source, donc mieux sa sécurité est garantie. Ainsi, un code source ouvert assure qu’aucune fonctionnalité n’est cachée. Le projet Android était à l’origine en code source ouvert, mais Google en le rachetant en 2007 a rajouté des composants fermés : on ne peut donc savoir exactement ce que fait un téléphone Android.

Seul un acteur à but non lucratif ne sera pas tenté de revendre vos données, puisqu’il n’a ni le personnel ni le temps ni l’intérêt pour le faire. Ainsi, savoir qu’un service numérique est porté par une association, une ONG ou une fondation est en général un bon signal (sans jeu de mots…). C’est le cas par exemple des fournisseurs d’accès à Internet alternatifs, qui sont des associations, fédérées en France sous le nom de FFDN. L’État aussi est un acteur à but non lucratif, il ne faut pas pour autant lui accorder une confiance aveugle. Il est certes censé agir dans l’intérêt général, mais il respecte rarement le point 3) et a souvent intérêt à surveiller sa population.

Rappelons que « but non lucratif » n’est pas synonyme de « service gratuit ». Tout service numérique a un coût (développement, utilisation, maintenance). La plupart des logiciels libres, dont le développement est souvent bénévole, sont gratuits à l’utilisation mais des dons sont nécessaires pour que le service perdure. Certains fournisseurs à but non lucratif requièrent un abonnement pour assurer leur équilibre financier : quelques euros ou dizaines d’euros par an pour une boîte courriel, un VPN, un nuage (« cloud »), un DNS, un tout-en-un comme Zaclys, etc. Que la fondation Signal ait les moyens, grâce à la philanthropie, de fournir un service gratuit à des millions d’utilisateurs est un fait rare… et à surveiller !

Enfin, avoir affaire à un petit acteur est souvent un point rassurant, car il n’aura que de petits moyens financiers ou humains et qu’un petit nombre d’utilisateurs, ce qui limite mathématiquement les dégâts possibles en cas de fuite de données ou de dérive malveillante. Avec le succès tend à croître l’appât du gain et du pouvoir, ainsi tout acteur qui grandit court le risque d’oublier ses bonnes intentions initiales. C’est ce qui s’est passé avec WhatsApp, qui n’est pas devenu un service payant mais a introduit, après son rachat par Facebook, l’exploitation des données personnelles comme modèle pour étancher la soif de ses investisseurs. Tout service derrière lequel se trouve un Apple, un Amazon, un Xiaomi, un Vodafone, un Google ou autre grand acteur (voire géant) du numérique doit susciter votre méfiance.

Souvenons-nous : dans le numérique, le profit vient de la masse des utilisateurs. Ainsi, n’importe quelle grande base de données d’utilisateurs sent l’argent facile. C’est ce qu’a magnifiquement rappelé l’association d’éducation populaire Framasoft : après le succès de sa campagne « Dégooglisons Internet » de 2014 et de ses dizaines de services alternatifs à ceux de Google (Framadate, Framapad etc.), elle a lancé en 2019 « Déframasoftisons Internet » avec l’arrêt progressif de certains de ses propres services, pour éviter de devenir trop grosse. Seule la décentralisation d’Internet protège efficacement de l’émergence de géants comme les GAFAM ou les BHATX et des abus qui en découlent.

Enfin, on pourrait rajouter un quatrième pilier au respect de la vie privée numérique : l’effort.

Nous ne sommes pas naïfs. Si tous les services des GAFAM et autres grandes entreprises se sont imposés en quelques années à des milliards de personnes, c’est parce qu’ils sont performants, beaux, fiables, intégrés, souvent gratuits… la facilité à l’état pur. Oui, sauf que tout cela n’a marché qu’en se faisant de l’argent sur notre dos et en foutant en l’air le respect de notre vie privée. Pour retrouver le respect des données personnelles, il faut parfois accepter de payer pour un service (ça paraît raisonnable, on paie bien pour un taxi !), d’avoir un peu moins de performance et de graphismes chiadés, ou simplement de chercher l’info.

Que les outils ou services alternatifs sont moins bons, c’est vrai et pas vrai, cela dépend des cas. Ce qui est sûr est que d’énormes progrès ont été réalisés depuis 10 ou même 5 ans, à mesure que les consciences s’éveillent et que les bénévoles et donateurs se mobilisent. On ne peut comparer un moteur de recherche soutenu par 4,7 milliards d’utilisateurs, à un service développé par une poignée de bénévoles qui ne peut faire de significatives économies d’échelle. Mais plus un service est utilisé, meilleur il devient. Certains comme Signal sont aujourd’hui d’une grande qualité, vous ne verrez même pas la différence. Alors, faites vos choix.

Comment s’informer

S’informer, vous le faites déjà en lisant mes articles. Vous comprendrez vite que des solutions alternatives s’offrent à nous pour à peu près tout, dès que l’on prend la peine de chercher. Pour cela, il faut d’abord savoir que ces solutions existent : voilà le but de cet article Comment.

En réalité, la plupart du temps nous ne pensons même pas qu’il faudrait chercher, car nous ignorons toutes les manières dont on espionne nos données ! Vous en faire prendre conscience, tel est le but de l’article compagnon Pourquoi.

J’enfonce ici le clou en vous donnant des outils et sites permettant de visualiser, quantifier le pistage dont nous sommes victimes sur Internet : qui nous piste ? où ? qui pirate ou revend nos données ? quelles données ? Savoir s’informer est crucial pour agir. Essayez donc les choses suivantes.

Commençons par du easy : visualiser combien d’entreprises vous espionnent. Le logiciel Disconnect, facile à ajouter à votre navigateur quel qu’il soit, vous montre toutes les entreprises qui gravitent autour de vous et permet d’en bloquer certaines. Chaque cercle représente une entreprise, voici ce que ça donne quand je vais sur LeBonCoin :

Flippant, non ? Sur Yahoo, ce sont 116 requêtes qui sont détectées au moment où vous vous connectez à la page d’accueil. Pas étonnant après, que votre boîte courriel finisse par se faire pirater ou remplir de pourriels.

Lors d’une banale navigation sur Internet, votre navigateur transmet des informations techniques qui permettent de vous reconnaître comme utilisateur unique, même si vous n’avez pas renseigné votre identité. De site en site, quelqu’un qui lit vos requêtes (par exemple votre fournisseur d’accès à Internet, ou bien Google via son DNS) garde votre trace même à des mois d’intervalle et relie entre elles toutes vos actions. Il y a bien un moment où vous entrerez un nom, une adresse courriel ou un numéro de téléphone, ce qui complètera le profil.

Sur le site InfoByIP, ou sur LeBlogDuHacker, vous verrez votre adresse IP et sa localisation, mais aussi version de votre navigateur, résolution et taille de votre écran, système d’exploitation, version de Java et de Flash, etc. Ça vous paraît dérisoire ? C’est pourtant énorme, étant donné l’infime probabilité qu’un autre utilisateur ait exactement la même combinaison d’infos que vous. C’est donc bien plus qu’il n’en faut pour reconnaître une personne sur la toile. Si vous avez visionné l’émission Cash Investigation du 20 mai 2021, vous savez que 6 informations personnelles suffisent à retrouver une personne unique dans une base de 60 millions de profils : prénom, genre, date de naissance, niveau d’études, employé/chômeur, région.

Vous pouvez aussi jeter un œil à CoverYourTracks, qui vous dira quel niveau de protection vous avez contre le pistage sur Internet et quelle quantité d’infos votre navigateur révèle sur vous.

Grâce à ce site créé par un chercheur en sécurité informatique, vérifiez si votre adresse courriel a déjà été piratée. Il recense les principales fuites de données connues et indique ce qui a fui. Dans mon cas, à cause de mon ancienne adresse Gmail utilisée sur un site piraté, quelqu’un a récupéré ceci sur moi : date de naissance, adresse courriel, sexe, nom, mots de passe, numéro de téléphone, adresse physique, profil de médias sociaux, nom d’utilisateur. Sympa, non ?

Voici maintenant un outil précieux pour choisir vos applications Android – désolé je ne connais pas d’équivalent pour iOS. Toute application sur votre smartphone est susceptible de contenir des pisteurs : de petits logiciels qui collectent des données à propos de vous et de vos usages pour les communiquer à des entreprises – typiquement, celles que vous voyez avec Disconnect. De plus, certaines applis ont, sans que vous le sachiez, l’autorisation de vous géolocaliser, d’accéder à vos contacts, à vos photos, etc., et qui sait ce qu’elles en font ?

L’association française Exodus a mis au point un programme qui indique 1) la liste de ces pisteurs, 2) la liste des autorisations dont l’appli dispose. Simple et efficace. Vous pouvez vérifier une appli sur leur site Internet ou télécharger leur appli Android (par exemple sur le magasin F-Droid) qui analysera en une minute toutes celles installées sur votre téléphone. Plus une appli a de pisteurs, plus elle vous espionne. Pour le nombre d’autorisations, ça dépend de sa fonction principale, mais il est clair qu’une appli de cuisine ne doit pas accéder à votre position GPS.

C’est ainsi qu’on apprend que Facebook, Google et quelques concurrents ont dissimulé 5 pisteurs dans une appli de méditation comme Namatata, 7 pisteurs dans un appli de sport comme OpenRunner, 8 pisteurs dans l’appli Ma Grossesse, 7 pisteurs dans l’appli Oui.sncf et pas moins de 20 pisteurs dans l’appli Météo France. Décidément, on n’est jamais tranquille. Pour des applis sans pisteurs, cherchez sur le magasin F-Droid et vérifiez avec Exodus.

Enfin, de multiples sites vous informent sur les logiciels alternatifs disponibles… et croyez-moi il en existe beaucoup en 2021 ! Rien ne vous oblige à utiliser le nuage ou « cloud » d’Apple pour votre stockage, les GoogleDocs, GoogleSheets et GoogleAgenda pour collaborer, Doodle pour trouver une date, etc. Fournir des services alternatifs en logiciel libre, ça a été le cheval de bataille de Framasoft et bien d’autres s’y sont mis. Bonne nouvelle, ces outils sont aujourd’hui plutôt rodés et performants. Consultez donc l’excellente page « Dégooglisons Internet » de Framasoft.

Enfin, si les détails très techniques de la vie privée numérique vous intéressent, vous trouverez votre bonheur sur le site Pixel de tracking.

Deuxième partie

Quels changements réaliser dès aujourd’hui ?

De petits changements de vos pratiques numériques peuvent avoir un grand impact. Je vous donne des pistes pour vous lancer, par la suite vous trouverez beaucoup de réponses par vous-même.

Certains changements proposés ici ne vous prendront que quelques minutes, voire trente secondes, et ne requièrent aucune connaissance technique – actions Faciles. Voici le socle minimal de toute protection de vos données. Mis bout-à-bout, ces changements importants ne vous prendront que 30 minutes. 3-2-1-Action !

D’autres sont soit un peu plus techniques, soit faciles techniquement mais plus longs à mettre en œuvre – actions Intermédiaires. Ils permettent de consolider votre protection des données.

D’autres enfin requièrent des connaissances avancées, ou des efforts de plusieurs heures, ou plus d’argent – actions Avancées. Ils permettent d’aller au bout de la démarche, pour parvenir à une protection plus profonde et globale.

Les actions Faciles se trouvent dans cet article, ainsi que quelques actions Intermédiaires ou Avancées choisies, mais plus d’informations sont disponibles encore.

Une liste complète et détaillée des changements proposés se trouve dans ce document partagé. Il est le fruit du travail de 10 personnes qui m’ont aidé et que vous pouvez remercier. Chaque solution a été testée par au moins un(e) d’entre nous, pour vous fournir retours d’expérience, indications d’installation, astuces, critiques honnêtes. C’est amené à évoluer et à se compléter. Le format n’est pas beau pour le moment mais on espère que ça vous sera utile !

N’hésitez pas, via le formulaire de contact de DeQueVolèm?, à me demander des précisions sur les solutions indiquées, ou bien à proposer vos contributions à ce document que je vous autoriserai à modifier.

Action facile n°0 :   Apprendre des gestes barrière du numérique

Quatre petits exercices, comme l’échauffement avant le sport !

  • refuser l’accès à vos contacts ou photos dès qu’une application vous le demande. (Sauf si c’est sa fonction principale.)
  • refuser systématiquement les cookies sur un site Internet, sinon c’est ainsi que 45 entreprises vous espionnent sur Le Bon Coin. Depuis le 1er avril 2021, le pénible bouton gris clair « Paramétrer mes préférences » écrit en tout petit à côté du gros bouton bleu « Accepter », est interdit par la loi française. Maintenant, vous devriez toujours trouver un bouton « Refuser tout » et n’accepterez plus les cookies par lassitude. Bon à savoir : il existe même des logiciels qui cliquent à votre place (voir plus bas).
  • entrer de fausses informations sur votre identité. Quel site a réellement besoin de vos vrais prénom, nom, sexe, date de naissance, adresse postale, numéro de téléphone ? Celui des impôts, oui. Pour le reste, dès que c’est facultatif, donnez de fausses infos : « Zébulon Lebègue, 1er janvier 2000, 1 bd de la République, etc. ». Plus vous détaillez votre identité réelle à un grand nombre de sites, plus vous multipliez le risque qu’elle soit piratée, voire usurpée. Sachez qu’il existe des adresses courriel jetables, qui n’existeront que le temps de confirmer votre inscription au site et recevoir les infos voulues. Autre solution, votre boîte courriel vous permet peut-être de créer un alias que vous détruirez dès que vous n’en aurez plus besoin, ou qui vous permettra de savoir qui vous envoie des pourriels.
  • déconnectez-vous de votre compte en quittant Gmail, Facebook, YouTube, Yahoo, etc. Sinon, un petit fichier reste enregistré sur votre ordinateur (le cookie de connexion) qui permet à ces sites de vous espionner dans le reste de votre navigation et compléter votre profil utilisateur. Instagram saura que vous cherchez des billets d’avion pour l’Islande.

Action facile n°1 :   Changer de moteur de recherche – 1 min

Solution recommandée : DuckDuckGo

Un geste anodin quasi-quotidien, qui en trahit tant sur nous : commencer sa navigation Internet par une recherche.

Comme 4,7 milliards de personnes, vous utilisez sans doute le moteur de recherche de Google, souvent défini par défaut sans votre consentement, et qui enregistre vos données personnelles dont votre adresse IP (localisation). Chaque mot que vous tapez s’ajoute à votre historique personnel pour construire un profil toujours plus complet de vous et vos goûts, intérêts, habitudes. Outre le risque d’enfermement dans vos propres idées ou de manipulation – puisque les résultats affichés dépendent de ce qui vous intéresse déjà, mais aussi des intérêts financiers de Google – cela contribue à vous inonder de publicités ciblées, car Google revend votre profil à d’autres entreprises. Donc, fuyez-le, et fuyez aussi Bing (Microsoft), Yandex, Baidu, Yahoo, Orange, qui appartiennent à de grandes entreprises.

Il existe de nombreux moteurs alternatifs, respectueux de la vie privée, et qui ne vous enferment pas dans votre bulle de filtres. Les meilleurs me semblent être DuckDuckGo, Metager, Ecosia, Lilo, Swisscows. Faites votre choix grâce au document partagé, sinon optez pour DuckDuckGo. Il se finance par des publicités non ciblées, que vous pouvez cacher avec un bloqueur de pub. Une option sympa est la recherche directe sur un site, avec les « bangs » que vous pouvez ajouter à votre requête, !w pour Wikipédia, !ebay pour eBay, etc. Par exemple, tapez « baba au rhum !w » et vous tombez directement sur la page Wikipédia du délicieux dessert. Trouvez ici les bangs de vos sites préférés.

En moins d’une minute, changez votre moteur de recherche par défaut, vous éviterez d’avoir à y penser la prochaine fois.

Dans Firefox, il vous faut pour cela ajouter le module correspondant. Vous pouvez vous rendre directement sur https://duckduckgo.com/ et cliquer sur le bouton « Ajouter DuckDuckgGo à Firefox ». Sinon, cliquez sur Menu (en haut à droite sur un écran d’ordinateur) > Options > Recherche > Découvrir d’autres moteurs de recherche (tout en bas), puis dans la barre de recherche en haut à droite tapez « DuckDuckGo » ou celui qui vous intéresse, puis cliquez sur « Ajouter à Firefox ». Revenez dans Menu > Options > Recherche, sélectionnez le nouveau venu comme moteur de recherche par défaut. Dans DuckDuckGo, cliquez sur Préférences > Tous les paramètres > Région > France, puis tout en bas sur « Enregistrer et quitter », les recherches seront ainsi effectuées par défaut sur des pages francophones.  C’est prêt, vous pouvez chercher sans Google !

Action facile n°2 :   Changer de navigateur Internet – 10 min

Solution recommandée : Firefox

Le navigateur est le logiciel qui fait communiquer votre appareil avec les sites Internet que vous visitez, c’est lui qui transmet vos données d’identité et/ou d’utilisation, la liste des sites auxquels vous accédez, etc. C’est pourquoi des stratégies commerciales agressives sont développées pour faire de tel ou tel navigateur celui utilisé par défaut sur les ordinateurs ou téléphones. Le navigateur est donc le pivot de toute protection des données sur Internet.

Chrome (Google), Safari (Apple), Edge ou Explorer (Microsoft) sont par ordre décroissant les principaux navigateurs utilisés dans le monde, avec environ 2/3 de parts de marché pour Chrome. N’accordez aucune confiance aux options « Ne pas me suivre » cochables dans les paramètres. Ces entreprises font tout pour faciliter le pistage via leurs navigateurs. Notamment Google, qui vit de la publicité en ligne. Le Professeur Douglas Schmidt, cité dans l’article compagnon, a montré que Chrome est responsable de l’essentiel des données personnelles transmises par notre smartphone sans notre consentement (130 Mo par mois).

Installez le navigateur Firefox, qui est configurable et dont les modules complémentaires (« add-on » ou « plugin ») permettent de mieux contrôler quelles données vous laissez partir. Le tout sera fait en 10 minutes.

Pour la configuration, cliquez sur Menu > Options > Vie privée et sécurité, vérifiez que « Protection contre le pistage » est réglé sur « Toujours » et, plus bas, décochez les trois ou quatre cases « Collectes de données par Firefox ». Sous Android, c’est Menu > Options > Vie privée > Préférences de données, et les trois cases « Télémétrie », « Rapports de plantages » et « Services de localisation de Mozilla » à décocher.

Pour les modules : Menu > Modules complémentaires, tapez le nom du module dans la barre de recherche, sélectionnez-le dans la liste de résultats, puis cliquez sur « Ajouter à Firefox ».

Installez notamment :

  • « uBlock Origin » qui bloque les pubs, fenêtres intempestives, requêtes dissimulées (sur YouTube par exemple, ça atteint vite les centaines). C’est le meilleur disponible à ce jour.
  • « HTTPS everywhere » qui assure que tous les sites que vous visitez utilisent la sécurité de connexion HTTPS. Voir ici des précisions.
  • « Never-Consent » qui refusera automatiquement les cookies sur une partie des sites Internet, vous faisant gagner un temps précieux

Il existe une multitude de modules pour Firefox, quelques autres sont suggérés dans le document partagé.

Je vous ai montré plus haut qu’un navigateur Internet transmet des données techniques, permettant de vous identifier comme utilisateur unique de site en site et au fil des mois. Dans une certaine mesure, cela reste vrai avec Firefox même dans la configuration ci-dessus.

Pour l’éviter et mieux protéger votre identité, sachez qu’il existe aussi le navigateur Tor, dérivé de Firefox, reposant sur un réseau mondial décentralisé de serveurs. Une connexion passe successivement par plusieurs de ces serveurs choisis aléatoirement, tout en perdant peu à peu trace de l’identité initiale de l’utilisateur. Ainsi la navigation sur Internet devient (quasi-)anonyme ; en contrepartie, elle est légèrement plus lente. Voici des infos d’utilisation sur Windows, Mac et Linux. Une fois Tor installé, constatez que InfoByIP vous renvoie les données techniques d’un autre ordinateur, votre identité a donc (quasi-)disparu.

Notez que pour certains outils techniques reposant sur le navigateur, une perte de  performance peut contraindre à repasser sur Chrome ou Edge pour ces usages spécifiques, voir le document partagé.

Action facile n°3 :   Avoir le réflexe de l’outil en ligne alternatif – 2 min

Solution recommandée : Framasoft

Doodle, Evernote, GoogleDoc… tous ces services gratuits que nous utilisons sont des logiciels, qui ne sont pas installés sur notre propre ordinateur ou téléphone, mais sur les serveurs d’une entreprise, que nous consultons. Une telle entreprise récupère donc nos données et peut s’en servir. Par exemple, Doodle appartient à un grand groupe de médias privé suisse (TX Group, chiffre d’affaires 1 milliard de francs suisses) et entretient des liens avec Microsoft Teams, Google, etc. Soyez assurés que tous vos événements pourront être connus de grands acteurs du numérique.

J’ai mentionné plus haut l’excellente page « Dégooglisons Internet » de Framasoft. Vous y trouverez des outils gratuits, opérationnels et en logiciel libre, pour la plupart de vos usages : choix de date, sondage, document collaboratif, etc. Prenez quelques minutes pour vous familiariser avec la solution que vous choisirez.

Dans la même fibre : Prism Break, Restore Privacy, Privacy Tools, Switching Software ou encore Alternative To.

Action facile n°4 :   Changer de messagerie instantanée – 1 min

Solution recommandée : Signal

Vous utilisez probablement WhatsApp, qui appartient à Facebook et a occasionné des fuites massives de données personnelles, dont la dernière en janvier 2021 : des numéros de téléphone disponibles sur une simple recherche Google. J’en ai parlé dans l’article compagnon.

Outre ces failles graves, WhatsApp vous espionne en général. Probablement pas en lisant vos messages (encore que…) puisque ceux-ci sont censés entre chiffrés de bout-en-bout entre deux utilisateurs, mais en lisant vos métadonnées : à qui vous avez envoyé un message tel jour, combien de temps a duré la conversation avec tel autre internaute, qui est apparu dans vos contacts réguliers, à quelle fréquence vous échangez avec telle personne, etc. De même que pour les données techniques transmises par votre navigateur, ces métadonnées en apparence anodine sont « susceptibles de fournir des indications très précises sur la vie privée des personnes », comme l’a déclaré en 2014 la Cour de Justice de l’UE.

Sans hésiter, installez donc l’appli Signal, disponible sur mobile, tablette et sur Windows, et portée par une fondation, c’est-à-dire un organisme privé à but non lucratif dédié à l’intérêt général. Il vous suffira d’une minute pour télécharger l’application et entrer votre nom, qui n’a pas besoin d’être le vrai (geste barrière 3 : rappel !) car vos amis vous trouveront avec votre numéro. Évitez l’appli Telegram, qui ne propose le chiffrement des messages qu’en option et que pour les conversations deux à deux – à moins que vous aimiez garder vos message quand vous changez d’appareil, auquel cas Signal vous déplaira.

Toutes les fonctionnalités de WhatsApp sont dans Signal, l’interface est semblable, ça marche aussi sur ordinateur. Vraiment, vous allez passer d’un logo vert à un logo bleu. Le seul frein est que vos contacts doivent aussi utiliser Signal, or tout le monde ne veut pas changer ou faire doublon. Commencez par convaincre quelques personnes pour des conversations un-à-un, puis de petits groupes, en les sensibilisant à l’importance des données personnelles et en leur montrant que tout fonctionne pareil, en bleu comme en vert.

Pour les puristes, léger bémol de sécurité, avancé par le concurrent français Olvid : Signal, comme WhatsApp, nécessite toujours un numéro de téléphone pour l’authentification et doit donc stocker l’annuaire de tous ses utilisateurs, théoriquement accessible pour un acteur malveillant qui pourrait usurper votre identité et accéder à votre compte, donc vos conversations. Olvid ne stocke pas même cette donnée personnelle et repose sur l’échange d’un code à 4 chiffres entre les utilisateurs. Cependant, sachez que Signal est utilisée par Edward Snowden, Elon Musk… et Marc Zuckerberg le patron de Facebook lui-même !

Action facile n°5 :   Visioconférence – 2 min

Solution recommandée : Jitsi Meet

Depuis la Covid-19, la pratique des visioconférences a explosé dans le milieu professionnel ou associatif, mais aussi privé. Or, tout ce que vous dites peut être espionné par Zoom, Microsoft (Skype, Teams), Google (Hangout) etc. : conversations intimes, réunions de travail, affaires de famille…

Plutôt que de prendre ce risque, et d’enrichir des entreprises qui font du profit sur nos données personnelles, préférez Jitsi Meet ou BigBlueButton, logiciels libres dont le code informatique accessible à quiconque permet de vérifier qu’ils garantissent le respect des conversations privées.

Les deux ont l’avantage de fonctionner facilement depuis n’importe quel navigateur, sans devoir créer de compte. L’hôte va sur le site Internet, crée en quelques clics un salon, en transmet le lien aux participants, ils cliquent sur le lien et sont connectés, le tout en quelques minutes. Aussi simple que ça !

Il faut cependant des serveurs pour les faire fonctionner. Pour Jitsi Meet, un grand nombre d’acteurs associatifs mettent de tels serveurs à disposition – un don sera néanmoins le bienvenu si vous utilisez beaucoup le service car tout serveur a un coût. Chaque acteur propose son instance du logiciel, c’est-à-dire sa propre copie du logiciel installée sur ses serveurs. Ainsi, Framasoft propose Framatalk, qui est une des instances de Jitsi Meet, et liste plus de 20 autres instances publiquement utilisables. L’État Français a aussi choisi Jitsi Meet et opère sa propre instance sur ses serveurs, afin de garantir la confidentialité des échanges.

Il existe aussi BigBlueButton, qui est plus orienté vers l’enseignement et compte moins d’instances publiques, mais vous avez par exemple celle-ci ou bien la version de démonstration officielle. Avec ce logiciel, le principe est plutôt qu’une institution comme une école ou une université installe et opère son instance sur ses propres serveurs, pour fournir le service à ses membres. Le logiciel est libre donc gratuit, la visioconférence ne coûtera que les efforts d’installation et de maintenance.

Ici comme pour la messagerie instantanée, vous vous heurterez à la résistance du groupe, déjà habitué à « se faire des Zoom », des « Teams » ou des « Hangout ». Là aussi, argumentez, sensibilisez, et commencez par de petits cercles. Une fois que les gens voient que ça marche, en général ils se fichent bien du logo.

Action facile n°6 :   Stockage en ligne (nuage, ou « cloud ») – 8 min

Solution recommandée : pCloud

Tous les fichiers que vous stockez sur iCloud (Apple), Google Drive, AWS (Amazon), OneDrive (Microsoft) etc. sont directement lisibles par ces géants du web. Ainsi, par exemple Microsoft pourrait savoir avec qui vous passez votre temps libre (photos), combien vous payez d’impôts (documents fiscaux), quels médicaments vous avez achetés ces derniers temps (prescriptions médicales), sur quel projet secret vous travaillez, etc.  Pas nécessaire de confier tout cela à des entreprises géantes.

Autant faire transiter un appel audio ne nécessite pas de gros serveurs, autant ici pas de miracles : stocker vos giga- voire téra-octets de photos, vidéos et autres documents requiert un espace conséquent, sans parler des sauvegardes qui dupliquent les données. Les seules offres gratuites concernent donc de petits volumes de stockage, produits d’appel vers des offres payantes.

Une très bonne solution commerciale semble être pCloud, entreprise suisse avec des serveurs en Europe, 10Go offerts, des formules de stockage à vie et l’option de chiffrer les données côté client (vous) en plus du côté serveur. La génération de boîte de dépôt en ligne pour envoyer ou récupérer des fichiers lourds est un plus (alternative à WeTransfer). En 10 minutes vous aurez choisi vos options et payé un compte – le transfert de toutes vos données prendre un peu plus longtemps je le concède.

Comme pCloud est un acteur à but lucratif et comme son code source n’est pas ouvert, c’est pour l’instant la réputation qui fait sa crédibilité, mais à surveiller dans le futur. Si vos données sont sensibles, dites-vous bien par précaution que transmettre est une action irréversible. Si l’entreprise dégrade ses pratiques dans quelques années, vous n’obtiendrez jamais de garantie que vos données soient effacées sur demande.

Pour cette raison, vous pourriez préférer une instance du logiciel libre NextCloud opérée sur des serveurs d’une association située près de chez vous, ou par votre propre entreprise, ou par vous-même. Cette solution est pratique avec de nombreuses options telles que partage de liens ou fichiers éditables en ligne par chacun. Sur l’appli Android, 0 pisteurs pour NextCloud, contre 3 pour pCloud.

Action facile n°7 :   Cartographie et itinéraires – 5 min

Solutions recommandées : OsmAnd et AlpineQuest

GoogleMaps et Waze (qui appartient à Google) stockent tous vos déplacements, vos recherches de lieux d’intérêt (restos, cinémas, amis, parkings), ce qui permet de connaître vos habitudes, les gens que vous allez voir, vos lieux de consommation. Bref, un bel aperçu de qui vous êtes. Sur votre smartphone, installez et testez donc l’appli OsmAnd, reposant sur la base de données cartographiques libre OpenStreetMap et possédant le mode hors-ligne : bien pratique dans la pampa, car il permet de télécharger les cartes à l’avance et les utiliser ensuite avec le seul signal GPS, sans accès à Internet. J’ai testé ses fonctions de base, ça roule. Il existe aussi Magic Earth et Organic Maps, que je n’ai pas testées. Ces trois applis ont zéro pisteur, contrairement à Waze (5 pisteurs) ou Maps.me (12 pisteurs et liens avec le gouvernement russe). Pour les cartes de randonnées, l’appli iPhiGéNie de l’IGN, sans pisteur, ne semble pas si bonne à l’utilisation, préférez-lui AlpineQuest. Depuis votre ordinateur ou tablette, testez OpenStreetMap. Si vous créez un compte, une foule d’informations y sont disponibles, ajoutées par 2 millions de collaborateurs bénévoles : pistes cyclables, caméras de surveillances et j’en passe, bien plus complet que GoogleMaps.

Action facile n°8 :   Vidéos en ligne – 1 min

Solution recommandée : NewPipe

Souvenez-vous que YouTube représente 25% du chiffre d’affaires de Google, grâce aux nombreuses publicités qui précèdent les vidéos, mais aussi aux profils qui sont établis sur vous et revendus à tour de bras. Les vidéos vues, le temps passé dessus, le nombre de clics, les interruptions, tout cela donne beaucoup d’informations sur notre personnalité et notre comportement, donc nos intentions potentielles d’achat.

Il existe une excellente solution : NewPipe. Ce logiciel libre vous permet d’accéder aux vidéos de YouTube, sans les pubs et sans le pistage. Sachez que NewPipe vous permet d’accéder aussi à d’autres sites de contenus audio comme SoundCloud et BandCamp, et vidéo comme PeerTube qui est décentralisé et soutenu par Framasoft. Au passage, NewPipe n’est pas disponible sur un ordinateur, mais pensez à vous promener sur une des instances de PeerTube, par exemple PeerTube.social ou PeerTube.tv. Le réseau héberge déjà à ce jour 408 000 vidéos. L’appli Android de NewPipe n’étant pas autorisée sur le Google Play Store, vous devrez passer par le magasin alternatif F-Droid, qui ne met à disposition que des applications libres, ou par celui d’eOS (voir plus bas). Rassurez-vous, ça marche très bien.

30 minutes montre en main !

Avec ces 8 actions faciles, en 30 minutes, vous aurez déjà fait beaucoup pour protéger vos données. Bravo : voilà du temps bien employé ! Vous pourrez ensuite en parler autour de vous, sensibiliser, convaincre, en vous rappelant que c’est le nombre d’utilisateurs qui fera bouger les choses.

Pour aller plus loin, voici quelques actions intermédiaires. La liste complète des changements proposés, explications et retours d’expérience à l’appui, se trouve dans le document partagé.

Action intermédiaire n°1 :   Changer d’adresse courriel ou « e-mail »

Solutions recommandées : Protonmail, Posteo, Tutanota, Mailo

À l’époque où l’on envoyait des lettres aux gens (ça m’arrive encore parfois), auriez-vous accepté qu’une tierce personne inconnue lise toutes vos lettres entrantes et sortantes, en échange de timbrer, poster et apporter les lettres pour vous gratuitement ? C’est exactement ce que vous faites si vous utilisez une des messageries gratuites les plus connues (Gmail, Hotmail, iCloud, Yahoo, Orange, etc.). Vous faites un emprunt pour votre appartement et envoyez vos documents à la banque avec votre adresse @hotmail.com ? Pensez que Microsoft aura vos feuilles de paye, relevés de compte courant, contrat de travail, avis d’imposition, carte d’identité, justificatifs d’épargne et de domicile. Des données pareilles, ça se revend.

Alors, changez. Fournir un service courriel est parmi ce qu’il y a de plus facile techniquement, voilà pourquoi tout le monde en propose, essayant de capter ces données cruciales et abondantes. D’excellentes solutions alternatives et respectueuses de la vie privée s’offrent à vous, j’ai retenu Protonmail (Sui), Posteo (All), Tutanota (All) et Mailo (Fr). Chacune a ses avantages, les fonctionnalités se valent, un comparatif détaillé dans le document partagé vous aidera à décider. Ou sinon, prenez Tutanota, la seule à proposer une boîte gratuite, je l’ai testée et validée. Je mentionne aussi Zaclys, très intéressante, qui fait partie d’une offre groupée du style compte Google (voir plus bas).

Je classe ce changement en intermédiaire, car il est facile mais demande quelques efforts. Il vous faut :

  • 1) créer une nouvelle adresse
  • 2) rediriger l’ancienne vers la nouvelle et mettre en place une réponse automatique du type « merci de noter ma nouvelle adresse : xx.xx@xx.fr »
  • 3) informer vos contacts en leur écrivant
  • 4) (idéalement) cesser d’écrire à toute adresse gmail, outlook etc., car sinon les GAFAM auront quand même accès à vos messages. Je l’ai fait depuis plus d’un an, c’est faisable, mais difficile pour les contacts occasionnels.

Donnez-vous 1 an pour une transition complète, en mettant à jour vos comptes de sites Internet au fil de l’eau, c’est-à-dire en attendant l’occasion de vous en resservir pour la première fois.

Sachez qu’il existe des messageries locales dans votre ville ou région. À Grenoble par exemple, l’association Grésille vous propose une adresse courriel, mais aussi un nuage (« cloud ») pour le stockage, un hébergement de site Internet, une machine virtuelle, et organise des séances de formation et de sensibilisation. Vous connaîtrez ainsi les gens qui vous fournissent vos services numériques. Sympa, non ? Où que vous soyez en France ou en Navarre, renseignez-vous près de chez vous, par exemple via les CHATONS.

En option, pour aller plus loin : le chiffrement des courriels. Contrairement à Signal, une messagerie courriel transmet vos messages en clair, c.-à-d. qu’ils sont lisibles par tout intermédiaire, comme une carte postale. Et des ordinateurs intermédiaires, il y en a beaucoup au long des milliers de kilomètres que parcourt votre courriel. En échangeant une clé cryptographique publique avec votre destinataire, vous pouvez chiffrer vos messages pour vous assurer que seul lui ou elle les lira. Plusieurs logiciels permettent de faire cela aisément, il y a aussi des options intégrées aux messageries, voir le document partagé. Pour info, sachez que les SMS et appels classiques ne sont pas chiffrés non plus.

Action intermédiaire n°2 :   Changer de système d’exploitation

Solution recommandée : eOS

Je le mentionnais dans l’article compagnon : le cœur de l’espionnage sur nos smartphones vient du système d’exploitation ou « l’OS », c.-à-d. le logiciel principal qui régit l’appareil. Celui d’Apple bien sûr, qui aime transmettre nos données personnelles la nuit depuis au moins 10 ans, mais encore plus Android, logiciel ouvert accaparé par Google et qui lui envoie 130 Mo de données personnelles par mois. Avec le navigateur Chrome et le moteur de recherche de Google installés par défaut, les 2,8 milliards d’appareils Android sont autant de mouchards qui traquent nos faits et gestes. Même si vous choisissez vos applis avec Exodus, même si vous utilisez Firefox, même si vous refusez la géolocalisation à vos applis, vous serez encore pisté(e) par votre smartphone, à cause de l’OS. Pour y échapper, il faut changer d’OS.

Ici, très bonne nouvelle : plus besoin d’être geek. Avant on pouvait installer soi-même Lineage OS par exemple, mais c’était fastidieux. Depuis 2019, une fondation française menée par Gaël Duval et nommée « /e/ » vend des smartphones tout prêts avec eOS, un système d’exploitation totalement dégooglisé. J’ai acheté il y a 6 mois pour 355€ un Samsung Galaxy S9 reconditionné, c.-à-d. d’occasion mais remis à neuf avec eOS, il marche super bien.

À ce jour selon votre situation, vous pouvez, du plus facile au plus difficile :

  1. acheter un smartphone pré-installé (6 modèles de Samsung, Fairphone, Gigaset)
  2. installer facilement eOS si vous détenez un de ces 6 téléphones
  3. avec plus d’efforts, installer eOS sur 158 autres modèles, dont des Asus, HTC, LG, Motorola, OnePlus, Sony et autres. Je l’ai fait en quelques heures sur un Xiaomi Redmi Note 7. J’ai regroupé des infos sur ça dans le document partagé.

Sur un téléphone eOS, toutes les applis Android habituelles fonctionnent, mais beaucoup ont des pisteurs de Google et Facebook. Cependant, si vous souhaitez une expérience totalement dégoogle-isée et déapple-isé, il vous faudra n’utiliser que des applis « propres », c.-à-d. en logiciel libre. La fondation /e/ a prévu pour cela son propre magasin d’applis, pré-installé sur le téléphone, qui évite de vous connecter sur le Google Play Store. Chaque appli y est notée en fonction de son analyse Exodus, pisteurs + autorisations. Il existe aussi le magasin F-Droid, qui ne propose que des applis en logiciel libre. Bref, que des solutions ! Être totalement dégooglisé en 2021 implique de renoncer à certaines applis, par exemple de banques. Bien sûr, vous ne serez pas extrême et vous autoriserez, au cas par cas, à utiliser quelques telles applis non propres.

Sur votre ordinateur, même si le pistage me semble moindre, vous pouvez aussi changer de système d’exploitation, de Windows vers Linux. Choisissez une distribution de Linux courante genre Ubuntu ou Manjaro, j’ai regroupé quelques conseils sur le document partagé. Linux existe depuis de nombreuses années, vous trouverez beaucoup d’aide et ligne, forums et documentation. Cet OS gratuit vous permet d’obtenir des ordinateurs moins chers et plus personnalisables, par exemple pour équiper une association. Si vous avez des ordis Apple, ben… là encore vous ne pouvez pas en sortir.

Autres changements et solutions

Vous souhaitez un service équivalent au compte Google ? Il y a le compte Zaclys. Si vous utilisez beaucoup de services numériques, vous craignez peut-être de vous éparpiller entre une multitude de comptes, Framapad et Framaforms par-ci, Tutanota par-là, pCloud, Lufi, Signal, quel bazar ! Heureusement, Zaclys, association franc-comtoise membre des C.H.A.T.O.N.S, a pensé à vous et œuvre dans ce sens depuis 10 ans, en proposant toujours plus de services. L’offre intégrée ne coûte que 5 ou 10€ par an, alors franchement, sautez le pas et soutenez l’initiative.

Si vous utilisez Slack au boulot, ou autre plateforme numérique de collaboration, sachez qu’il existe Mattermost en logiciel libre, qui fait exactement le même taf. J’ai testé son instance Framateam, rien à redire.

Un aspect important que je n’ai pas détaillé : si vous utilisez un mot de passe court (6 ou 8 caractères) et le même pour tous vos sites Internet, votre protection est quasi-inexistante. Les ordinateurs et algorithmes surpuissants des pirates informatiques en viendront à bout en quelques minutes s’ils le souhaitent, et pourront récupérer l’ensemble de vos données personnelles. Pour vous protéger, il vous faut bien 20 caractères, et un mot de passe différent pour chaque site. Ça devient impossible à gérer de tête, voilà pourquoi il existe des solutions : un mot de passe principal et le logiciel gère tout le reste pour vous. Regardez KeePassXC ou le module Lockwise de Firefox, plus d’infos dans le document partagé.

Attention aux VPN : on croit que cela rend anonyme sur Internet mais c’est faux. La plupart du temps, un VPN ne fera pas ce que vous pensez et vous paierez pour rien. Un VPN permet de se connecter à un ordinateur distant comme si vous étiez en réseau direct avec lui – d’où le terme Réseau Privé Virtuel. Toutes les données entre ces deux appareils sont chiffrées donc illisibles par un tiers, cependant en sortie de ce « tunnel chiffré » la protection retombe à zéro. Pire, un fournisseur de VPN, s’il est malveillant, peut ainsi connaître et revendre toute votre navigation Internet, puisqu’il capte l’ensemble de vos requêtes. Ne prenez donc jamais de VPN gratuit ! Un VPN vous est utile pour accéder à du contenu inaccessible dans votre pays (streaming, censure etc.) ou chiffrer vos données pour éviter le piratage sur un Wi-Fi public ou accéder à distance au réseau de votre entreprise. Pour la plupart des autres usages, il ne sert à rien. Plus d’infos dans le document partagé.

Musique en ligne : j’ai peu de bonnes solutions, mais le sujet est important. Les musiques que vous écoutez trahissent votre histoire et votre personnalité. Globalement, pour le respect de votre vie privée, revenez au bon vieux support physique genre vinyl ou CD. Ou bien, renoncez à la musique instantanée à la demande, style Spotify ou Apple Music, pour préférer une écoute moins choisie, genre radio en ligne – il en existe d’excellentes, toute la série FIP mais pas que – ou genre format podcast, qui est plutôt une bonne solution en général. Si vous écoutez sur YouTube, utilisez NewPipe pour éviter le pistage. Testez aussi Bandcamp où vous pouvez écouter certains morceaux ou albums gratuitement, avant d’acheter. Funkwhale se veut une alternative à Spotify, mais offre encore peu de contenu. Pourquoi pas utiliser Deezer avec un bloqueur du pub, mais vous n’échapperez pas au pistage.

Enfin, je mentionne les Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI) alternatifs. Une trentaine d’associations en France vous proposent d’échapper aux griffes des quatre grands : SFR, Bouygues, Orange et Free. En effet, même avec Firefox + bloqueur de pub + https + moteur de recherche alternatif, votre FAI connaît l’intégralité des sites Internet auxquels vous vous connectez, puisque c’est lui qui vous en fournit l’accès – à moins qu’un VPN ne cache votre trafic à ses yeux, mais cela ne fait que déplacer le problème. Un FAI alternatif évite cela, en utilisant son propre DNS, c.-à-d. l’annuaire donnant la correspondance entre les URL que vous demandez et l’adresse réelle du site ou adresse IP, p.ex. www.meteofrance.com et 185.86.168.137. Les tarifs sont en général plus élevés (quoique pas forcément, si vous êtes habitez très proche), en échange de quoi vous protégez votre trafic Internet et avez affaire à des gens sympa qui vous apprendront plein de choses. Je mentionne aussi NextDNS, solution permettant de conserver votre FAI classique sans utiliser son DNS.

Je pourrais dire bien des choses en somme, tant le sujet est vaste et tentaculaire. Vous avez déjà largement de quoi commencer, et moi pas assez de temps pour tout apprendre ! Aidé de cette dizaine de personnes qui ont fait un gros travail bénévole et que je remercie chaleureusement, j’ai tenté de regrouper et digérer pour vous un max d’infos, pour faciliter vos actions. Alors, Facile, Avancé ou Intermédiaire, faites votre choix de FAI 😉


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30 minutes pour reprendre en main sa vie privée numérique : le pourquoi

À travers nos données personnelles, les États, les géants d’Internet (Facebook, Amazon, Google, Huawei etc.) mais aussi des pirates mal intentionnés, espionnent notre vie privée en mettant en danger notre intimité, nos libertés et notre portefeuille... Ce premier article vous explique pourquoi s’en inquiéter et pourquoi cela concerne chacun.e d’entre nous. Un Internet plus éthique et moins centralisé est possible, tout est affaire de choix et nos actes individuels ont leur importance.

Lecture 22 minutes

Ont contribué à ces deux articles : Pierrot, Pauline, Zucchi, Joran, Kim, Loïc, Jean, Léon, Rémi, Guillem.
Dessin : Stéphane Kaufmann

C’est une journée ordinaire. Le café coule, vous ouvrez le frigo de votre cuisine tout en préparant la visioconférence de 9h. Vous utilisez souvent le logiciel Zoom, il est temps de créer votre propre compte. Surprise : à peine indiquée votre adresse Hotmail, votre photo de profil Facebook est déjà ajoutée par Zoom. Pratique, ça.

À bord du bus, vous ouvrez votre courrier postal. Excepté votre tante farfelue, plus personne ne vous écrit guère que l’administration. Bingo. C’est Pôle Emploi qui vous réclame de rembourser six mois de chômage : des connexions à votre compte l’an dernier détectées depuis une adresse IP située en Thaïlande, alors que vous deviez rester dans votre département. Rageant, mais imparable. Six mois, la vache…

Avant de monter au bureau, vous achetez à la pharmacie quelques boîtes de ces bêtabloquants que vous prenez depuis six ans. Pas de chance, comme une pharmacie sur deux en France, celle-ci transmet votre historique de consommation de médicaments à l’entreprise américaine IQVIA, leader mondial de l’exploitation des données de santé. Vos problèmes cardiaques ne restent donc pas confidentiels.

Sur le chemin du rendez-vous de 10h30, vous reconnaissez mal les rues car vous ne venez que tous les 6 mois. Heureusement, GoogleMaps vous rappelle votre trajet de la dernière fois et suggère même un raccourci faisant gagner 3 minutes.

La cliente, ravie du rendez-vous, vous a ensuite offert le repas de midi en terrasse dans son resto préféré : pas de refus, vu ce que vous allez devoir à Pôle Emploi. Vous la quittez le sourire au lèvre, l’air est doux, les feuilles des platanes s’agitent gentiment, vous vous allongeriez bien quelques instants sur cette belle pelouse, vous… DING, notification du smartphone : RDV banque 13h30. Comment avez-vous pu oublier ! C’est aujourd’hui que se joue l’emprunt pour votre appartement.

En vitesse, vous ouvrez votre OneDrive pour re-vérifier que vous avez tous les documents sur votre téléphone. Une notification vous interrompt : TripAdvisor vous demande d’évaluer le restaurant de midi. Raah, pas le moment ! Cela dit, le dessert était si bon, et puisqu’il s’agit de « soutenir la restauration en temps de pandémie »… Vous rédigez un avis expéditif : Bon service belle terrasse super bon dessert.

À la banque, c’est la douche froide. Ce conseiller, encore souriant trois semaines auparavant, affiche aujourd’hui un visage gris et faussement compatissant. Ça ne s’est « pas joué à grand-chose », les conditions se sont « durcies entre temps ». Bref, foutu pour votre appart’. Ce que vous ignorez, c’est qu’il a pu consulter votre profil de solvabilité bancaire vendu par un courtier en données personnelles, peut-être Acxiom, Experian, TransUnion ou un autre. En tout cas, les données récupérées par IQVIA y figuraient et la fragilité cardiaque que vous vouliez dissimuler a fait pencher la balance.

D’ailleurs, même déconvenue pour votre cousine le mois dernier, recalée à son entretien d’embauche pour cette filiale d’une boîte américaine, à cause de son passage à vide de 2015 dans ses finances personnelles. Eh oui, à force de cliquer OK sur toutes les fenêtres en petits caractères qui s’ouvrent sur Internet, elle aussi a fini par exposer toute sa vie privée à qui veut bien la recueillir.

L’après-midi a été fade, le bus de retour traîne dans les bouchons. À côté de vous bavarde cette sexagénaire aux cheveux longs, du genre qui a bien vécu. Elle vous énerve un peu avec son sac en tissu rempli de légumes cueillis à la ferme, mais elle est joviale et ses récits de voyage vous permettent de vous évader. Comment ? Vous ne connaissez pas l’Ouzbékistan et ses mosquées aux splendides coupoles bleues ? En quelques minutes, elle a fait naître en vous le désir de découverte.

Andrea n’est pas là ce soir. Par flemme de cuisiner, vous ouvrez l’appli Deliveroo, un « plat réconfortant » vous est suggéré qui sera livré dans 27 minutes, parfait. Vous mangez en ne cessant de repenser aux contrariétés de la journée, la banque, Pôle emploi, les bouchons. Pfff… allez, une petite méditation sinon vous ne dormirez pas. Le dos sur le tapis moelleux, les yeux clos, vous vous laissez guider par la voix paisible de l’appli Petit Bambou, vous décompressez. Alors que seule semble encore exister votre respiration, pas moins de 9 logiciels de pistage s’activent sur votre téléphone pour remonter à Facebook, Google et Huawei des infos sur vos pratiques de méditation. Mais ce fait n’est pas accessible à votre pleine conscience.

Le calme retrouvé, vous passez au lit. Tout en consultant machinalement votre profil Facebook, vous repensez au resto de ce midi : comment TripAdvisor a-t-il su que vous aviez mangé là, puisque c’est la cliente qui a réservé ? Curieux, ça. C’est alors qu’apparaît sur Facebook une photo de grande mosquée aux coupoles bleues. L’Ouzbékistan ! Vous cliquez sur le lien, c’est un site de tourisme éthique. Oui, décidément, ça semble être un voyage à faire. Allez, on verra demain. Dodo.

Vous qui lisez cette histoire, vous la trouvez peut-être exagérée, inquiétante, déprimante ?

Voici pourtant le monde dans lequel nous vivons. Bienvenue en 2021.

Prendre conscience pour mieux agir

Si ce récit vous parle, c’est que tous ces exemples sont réels. Autant d’utilisations abusives de nos données personnelles, autant d’intrusions dans notre vie privée. Et nous ne remarquons au quotidien que les plus grossières, la partie visible de l’iceberg.

À travers l’explosion récente des usages du numérique se sont multipliées les collectes de données des utilisateurs. On sait que Facebook connaît notre personnalité, que Spotify connaît nos émotions du moment, mais la collecte a lieu partout, tout le temps. Vous, moi, n’importe qui parcourant des pages Internet émet sans vraiment le savoir une foule d’informations sur ses propres faits et gestes, ses préférences, ses achats, qui sont enregistrées par des acteurs variés. Ils renseignent nos profils, pour mieux nous vendre des produits, nous surveiller, nous manipuler ou nous voler. L’espionnage est silencieux et invisible.

Quand vous cherchez une chaise sur Le Bon Coin, 45 entreprises sont en train d’enregistrer votre comportement, notamment pour du ciblage publicitaire ; il en reste au moins 6 même si vous refusez les fameux cookies. De petits logiciels tournent à votre insu et envoient vos informations. Ils vous coûtent du volume de données, de la vitesse de navigation, de la batterie, de la fatigue visuelle et cognitive avec les pubs qui clignotent, du spam dans vos courriels, de l’argent pour ces achats influencés… au secours !!

Au passage, n’allez pas croire que vous pouvez échapper aux pubs des sites Internet en « regardant à côté ». Cette étude scientifique française de 2008 a démontré qu’une publicité perçue inconsciemment en vision périphérique influence nos intentions d’achat et nos jugements sur les marques, même huit jours après.

© 01.net

D’autres pistages sont plus sournois encore, comme le bouton « j’aime » de Facebook. Cette innocente icône cache un véritable mouchard présent sur des centaines de millions de pages Internet. Un programme invisible pour vous s’exécute, vous reconnaît et enregistre votre présence sur les sites. Vous cherchez des recettes de poulet au curry, vous faites défiler la page et… trop tard : un petit bouton « j’aime » vient d’être affiché. Sans même que vous ayez cliqué dessus, il a déjà rapporté que vous étiez sur cette page, une info de plus qui vient enrichir celles associées à votre profil Facebook.

Vous étiez déconnecté.e de votre compte Facebook ? Pas grave, ça marche quand même. Vous n’avez même pas de compte ou l’avez désactivé ? Pas grave, ça marche encore. Facebook vous a attribué un numéro unique et vous reconnaît à travers les sites visités, il finira bien par mettre votre nom dessus. Ainsi, à travers la Toile, le « Web », Facebook a déployé son œil de Sauron miniature qui épie le comportement des internautes.

Ces deux exemples donnent un aperçu de la partie immergé de l’iceberg.

Alors, devant la complexité du monde numérique et d’Internet, on se sent dépassé, on se dit qu’on ne peut que subir les pratiques instaurées par ces entreprises géantes et lointaines, les Google, Microsoft et autres.

C’est faux ! Vous pouvez changer beaucoup de choses, même sans rien connaître au numérique.

Vous le verrez dans l’article compagnon Comment, publié aux côtés de celui-ci et qui vous indique des moyens simples de vous protéger contre ces intrusions : outils à utiliser, sites alternatifs, bonnes pratiques à adopter. Avec ces changements, il vous suffira de 30 minutes pour reprendre en main votre vie privée numérique.

Pour l’heure, il s’agit de vous informer, vous sensibiliser, vous faire prendre conscience de l’ampleur des enjeux autour des données personnelles et des dangers que cela fait peser sur notre quotidien ou nos libertés.

Si un texte vous est un peu aride, regardez donc l’émission Cash Investigation diffusée le 20 mai 2021 par France 2, qui s’est penchée sur ce marché des données personnelles estimé à 400 milliards d’euros rien qu’en Europe. Ils parlent d’IQVIA et autres courtiers en données, de Doctissimo, du RGPD, des numéros de téléphone de Gérald Darmanin ou Sibeth Ndiaye trouvés sur Internet, etc.

Pour se convaincre de réagir, il importe de comprendre que les menaces pesant sur nous vont bien au-delà du spam et des publicités ciblées, mais au contraire sont multiples et sérieuses.

De qui doit-on se protéger ?

D’entreprises qui veulent influencer nos achats ? Oui, mais pas que !

Trois types d’acteurs nous menacent à travers l’utilisation de nos données personnelles numériques :

  1. les États 
  2. les grandes entreprises du numérique
  3. les cyberpirates

Les premiers cherchent à surveiller tout ce qu’ils peuvent, avançant des motifs de sécurité intérieure : terrorisme, incivilités, mouvements sociaux etc. C’est visible dans les espaces publics avec les caméras de vidéosurveillance, c’est vrai aussi sur Internet. L’État aime savoir ce que font ses citoyen.ne.s et la Toile regorge d’infos intéressantes. Par exemple, si vous montrez sur votre profil Facebook des objets non déclarés au Fisc, comme une collection de motos, celui-ci a le droit depuis 2020 de s’en servir pour vous contrôler.

Les deuxièmes cherchent à capter les données personnelles du monde entier et regorgent d’inventivité pour les monétiser. Ils sont prêts à employer tous les canaux, fût-ce de manière illégale (réseaux sociaux, courriels, applis, géolocalisation, jeux, transactions, etc.). Les plus connus sont les GAFAM, Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft, maintenant concurrencés par des géants chinois tels que Baidu, Huawei, Alibaba, Tencent ou Xiaomi, mais bien d’autres acteurs de l’ombre nous fichent au quotidien. L’exemple du bouton « j’aime » de Facebook est emblématique de leurs procédés : infiltrer toujours plus d’usages, toucher toujours plus d’utilisateurs, pour récolter toujours plus de données.

Les troisièmes sont plutôt des petits groupes de personnes, armés d’ordinateurs puissants et de programmes automatiques à l’affût de failles de sécurité dans les navigateurs et pages Internet. Ils volent nos mots de passe, nos accès Internet et nos données bancaires, soit pour nous soutirer de l’argent soit pour exploiter à notre insu la puissance de calcul de notre ordinateur ou téléphone, tel le site de téléchargement PirateBay qui s’en servait pour créer des bitcoins . Si vous vous êtes fait pirater votre adresse courriel, votre carte VISA ou votre compte Facebook, vous connaissez ce risque. Certains s’attaquent aux réseaux des entreprises ou des institutions, pour semer la pagaille ou exiger des rançons.

Les menace s’intensifient lorsque les acteurs interfèrent.

Un État peut bien sûr être intéressé par exploiter les immenses bases de données détenues par les entreprises. C’est le cas en Chine où l’application WeChat, équivalent de WhatsApp et détenue par le géant Tencent, est devenue un puissant outil de surveillance grâce auquel le gouvernement peut censurer les utilisateurs, recueillir leurs données biométriques et bien sûr stocker ce qu’ils disent. Or, en Chine il est devenu difficile de vivre sans WeChat : discussions pros et persos, embauches, sorties resto et ciné, paiements par WeChat Pay, parfois même entrée dans des immeubles… 1,17 milliard de personnes utilisent l’application.

Les États peuvent mener des cyberattaques à des fins de stratégie économique ou de déstabilisation géopolitique, que ce soit en collaboration avec des cyberpirates ou avec leurs propres experts. Ainsi, la Russie est régulièrement accusée de cibler des pays européens ou américains.

Enfin, les cyberpirates peuvent se servir des bases d’utilisateurs rassemblées par des entreprises géantes, par exemple sur les réseaux sociaux, pour mener des attaques de grande envergure. [ajout du 02 juillet 2021 : deux jours après la publication de mon article, tous les médias titraient sur l’aspiration illégale des données de 700 millions de personnes (92%) du réseau LinkedIn appartenant à Microsoft. Difficile de mieux illustrer mon propos.]

Sans protection de nos données personnelles, les risques sont donc sérieux. Pour s’en protéger, le mieux est de changer nos pratiques sur Internet. Cela permet à court terme d’éviter des déconvenues telles que des piratages, à long terme d’infléchir tout l’écosystème d’Internet vers un fonctionnement plus vertueux.

Le numérique autrement, c’est possible et ça existe

Beaucoup de ces dérives viennent de ce que nous avons confié l’orchestration du numérique à des acteurs (multi-)nationaux à but lucratif. Ceux qui créent des logiciels et gèrent des contenus sur la Toile, comme les fameux GAFAM, mais aussi ceux qui créent les infrastructures ou fournissent l’accès à Internet, comme Orange ou SFR en France. Le tout, sans vraie loi de protection des données personnelles numériques avant 2016 et le RGPD.

Rien de tout cela n’est une fatalité. Il existe au contraire une multitude d’alternatives respectueuses de la vie privée, pour la quasi-totalité des usages du numérique. Or, la plupart du temps, nous l’ignorons.

Saviez-vous que vous pouvez avoir un équivalent éthique, et en logiciel libre, à votre compte Google et ses services ?

Avoir pour 12€/mois un opérateur téléphonique qui soit une coopérative ?

Avoir un smartphone dont le système d’exploitation ne dépende ni de Google ni d’Apple ni de Xiaomi ?

Avoir un fournisseur d’accès à Internet qui ne soit pas une grande entreprise intéressée par revendre votre historique de connexions, mais une association à but non lucratif ?

Dans mon article compagnon, je mettrai en avant ces alternatives sincères et éthiques : Signal, Framasoft, les CHATONS, Mastodon, /e/OS, la FFDN, etc., qui sont le fruit de collaborations de centaines et milliers d’hommes et de femmes souvent bénévoles, croyant en un autre Internet. Pourtant, ces solutions sont devenues techniquement compétitives avec les services proposés par les grands acteurs et vous trouverez des alternatives à quasiment tout.

Le respect des données personnelles et le logiciel libre prévalaient dans les années 90, aux débuts de la Toile

Historiquement, l’humanité s’est engouffrée dans un modèle du numérique fondé sur le logiciel propriétaire, le service gratuit financé par la publicité, la centralisation du pouvoir par quelques multinationales et l’exploitation abusive et non-contrôlée des données personnelles. Voilà ce qui aujourd’hui espionne et pollue nos vies numériques, ralentit notre navigation sur Internet, influence nos élections et finit par toucher notre quotidien.

Mais un autre modèle était possible. Un modèle où le respect des données personnelles est la base, où les logiciels se partagent librement, où les utilisateurs acceptent de payer un juste prix pour un service comme l’envoi de courriels, où chacun devient un nœud du réseau et non un bout de ligne, où une multitude de petits acteurs locaux tissent ensemble la trame d’un Internet éthique bénéficiant à l’ensemble. C’est d’ailleurs l’esprit enthousiaste qui prévalait aux débuts de la Toile dans les années 90, comme l’illustre bien cette Thinkerview de deux experts français du numérique.

Pourquoi sommes-nous sortis de cette deuxième voie ?

D’un côté, le profit. L’intérêt du petit nombre au détriment de la communauté. L’ambition d’entrepreneurs avides de conquérir en peu d’années un marché mondial. L’opportunité d’exploiter le manque de connaissances techniques du consommateur pour manipuler ses comportements d’achats voire de vote.

De l’autre côté, la facilité. Des millions puis milliards d’utilisateurs ravis de trouver toujours plus de services gratuits et pratiques, s’habituant à une publicité imposée toujours plus intrusive. Des personnes acceptant de troquer des données contre des outils, de l’intimité contre du débit. On se rue sur les marques de téléphone ou ordinateur dont les gens et la télé parlent, ça rassure. Payer un service devient impensable, et s’il marche bien, pourquoi en changer ? Mon précédent article sur le livre Le Bug humain de Sébastien Bohler explique comment notre cerveau tend à plonger dans la facilité, le moindre effort.

Ce monde « badant » que j’ai dépeint en début d’article peut évoluer en mieux. De même que la somme de nos micro-actions quotidiennes l’a conforté depuis 30 ans, c’est elle qui le déconstruira pour lui donner un nouveau visage.

Mais souvent, nous nous mettons des barrières psychologiques, qui nous rassurent en nous confortant dans le moindre effort et le non-changement.

« Mais, à mon échelle, je ne peux rien y changer »

Détrompez-vous. Tous nos petits gestes sur Internet ont leur importance.

Prenez un géant comme Google, dont le moteur de recherche est utilisé par 92% de l’humanité connectée, soit 4,7 milliards de personnes. Chaque clic sur un des premiers résultats de recherche lui rapporte de l’argent, car ces liens sont commandités par les entreprises concernées. Si demain tout le monde change de moteur de recherche, c’est 57% du chiffre d’affaires de Google qui s’évapore, soit 104 milliards de dollars en 2020. Or, il vous faudra moins de 1 minute pour passer définitivement à Ecosia, DuckDuckGo ou Startpage au lieu de Google. Pas mal, non ?

Vous voyez qu’une infime action comme celle-ci, amplifiée par le bouche-à-oreille que vous ne manquerez pas de faire autour de vous, aura plus d’impact que si vous passiez toutes les prochaines années de votre vie à vous faire élire à l’Assemblée Nationale pour espérer faire voter une loi censée infléchir les pratiques de Google.

Utiliser Signal qui est géré par une fondation, plutôt que WhatsApp qui appartient au géant Facebook, est un autre exemple. Action très facile, car en termes d’utilisation, la différence principale est la couleur de l’appli, bleue ou verte ! Mais fort impact quand 30 millions de personnes décident soudain de soustraire leurs communications à l’espionnage de Facebook, comme en janvier 2021.

Choisir Signal plutôt que WhatsApp : action facile à fort impact pour le respect de vos données

Sans rien y connaître, vous pouvez ainsi agir sur le monde du numérique. De tels actions faciles, je vous en donnerai toute une liste dans l’article compagnon Comment, qui complémente celui-ci. Vous y trouverez les noms des alternatives, leurs avantages et limites, comment les appliquer. Bref, un maximum d’infos que j’ai regroupées pour vous faciliter le changement.

« Je m’en moque, je n’ai rien à cacher »

Voilà une réponse courante lorsqu’on sensibilise des gens à la protection de la vie privée numérique. Vous le pensez peut-être, mais en êtes-vous si sûr.e ?

Oseriez-vous sans inquiétude afficher sur la porte de votre immeuble ou maison un écriteau vous concernant, du genre « Ici habite X, 39 ans, de religion catholique, pacsé.e avec Y, travaillant en cuisine au restaurant Z, aimant le vin, le frisbee, la musique électro, lisant Le Figaro, ayant un compte à la Caisse d’Epargne » ?

C’est pourtant à peu près ce que vous faites, sans forcément le réaliser, en utilisant Internet sans aucune protection de vos données.

Et si votre réseau social favori vous affichait le résumé de la fiche qu’il a établie sur vous ? Voilà exactement l’approche suivie par la fondation Signal dans une campagne publicitaire qu’elle aurait lancée en mai dernier sur le réseau Instagram, qui appartient à Facebook.

Des exemples d’encarts publicitaires de Signal affichés sur des profils Instagram

L’encart publicitaire de Signal utilisait exactement les mêmes techniques qu’Instagram pour récupérer des données personnelles sur la personne connectée, sauf qu’il les lui affichait clairement. Par exemple, « vous êtes instructrice de Pilates, vous adorez les dessins animés, vous habitez à La Jolla, vous consultez en ce moment des blogs sur la parentalité et réfléchissez à une adoption LGBTQ ». Et ce n’est qu’un infime aperçu de ce qu’Instagram sait de ses utilisateurs. Un peu gênant, non ? Sans surprise, Facebook aurait rapidement censuré l’opération dévoilant son pot-aux-roses.

Autre exemple, Google vous permet de savoir, grâce à ses outils MyActivity et Takeout, les données que vous lui transmettez de manière « consentante », c’est-à-dire en utilisant un de ses produits comme son moteur de recherche, YouTube, Google Pay, Google Music, Google Maps ou Waze, etc. En plus de vos nom, coordonnées courriel et téléphone, adresse physique, date de naissance, données de carte de crédit et souvent mots de passe, Google connaît un grand nombre de vos activités et déplacements. L’équipe de Douglas Schmidt, professeur à l’Université Vanderbilt aux États-Unis, s’est amusée à créer un nouvel utilisateur fictif, Jane, et synthétiser ses données sur une carte, voici ce que cela donne. C’est déjà une belle partie visible d’iceberg, et pensez bien que cela s’applique à des centaines de millions de personnes.

Mais leur étude, dont le rapport est téléchargeable ici, a révélé que deux fois plus de données sont collectées de manière non consentante, c’est la partie immergée de l’iceberg. En seulement 24h, les experts ont compté 900 communications du téléphone avec les serveurs de Google, dont 300 géolocalisations, soit quasiment une info par minute alors que le téléphone restait immobile sans aucune interaction ! Cela représente 130 Mo de données par mois, rien que pour vous espionner. Google récupère ainsi vos centres d’intérêt, vos sites visités et jusqu’à vos clics et mouvements de souris lors de votre navigation Internet. Quand à vos déplacements, il y aura presque toujours un Wi-Fi à proximité pour capter votre signal. Tout cela est principalement lié à l’utilisation d’Android et du navigateur Chrome, qui vous mouchardent à tout-va. Même un appareil iOS (Apple) avec le navigateur Safari envoie des données à Google, notamment via le pistage publicitaire ; et quand ils communiquent avec Apple, les iPhones se font discrets, attendant votre sommeil.

Alors, toujours rien à cacher ?

Pour y échapper, une seule solution, que vous verrez dans l’article compagnon : utiliser un système d’exploitation alternatif sur votre téléphone. Bonne nouvelle, ça s’achète ! Pas besoin d’être un.e geek.

Enfin, remarquons qu’accepter l’absence de vie privée numérique au prétexte qu’on n’a soi-même rien à cacher, est la même attitude qu’accepter la privation de liberté d’expression au prétexte qu’on n’a soi-même rien à dire (actuellement). Un droit peut être fondamental et important à défendre, sans que chacun ait à l’exercer au quotidien. Et qui dit que vous ne regretterez pas un jour d’avoir renoncé à ce droit ?

« Je m’en moque, ça ne me touche pas au quotidien »

Autre réponse fréquente, à laquelle je ferai deux commentaires.

Un. Cela a pu déjà vous toucher, sans que vous le réalisiez. Cela a pu être un refus de prêt bancaire, un piratage d’adresse courriel, une augmentation de votre taxe foncière tandis que vos travaux n’étaient pas déclarés, ou tout simplement un certain type d’informations affichées sur votre compte Twitter ou Facebook à l’approche d‘élections importantes. Difficile de savoir.

Deux. Sans réagir, nous prenons le risque que les pratiques d’exploitation de nos données deviennent si répandues et entrelacées qu’elles soient irréversibles. Alors, cela nous touchera clairement au quotidien mais il sera trop tard pour s’en dépêtrer. C’est exactement ce qui est arrivé en Chine avec WeChat. Messagerie balbutiante en 2011 encore, elle est dix ans plus tard un outil de contrôle de la population, malheureusement incontournable pour la vie courante. Contrairement au climat, où l’on ne peut effacer le problème du CO2 mais seulement éviter de l’aggraver, dans le numérique tout est encore réversible dans la plupart des pays. Ne prenons pas le risque d’attendre.

Mais ces trois barrières psychologiques se comprennent. Nous peinons à nous sentir personnellement concernés par des pratiques à l’échelle mondiale. Or précisément, plus les usages s’étendent et plus cette distanciation sera marquée. Le nombre dilue la responsabilité : si une personne s’évanouit devant vous dans une rue déserte, vous l’aiderez sans hésiter ; si cela arrive dans une gare bondée, le ferez-vous vraiment ?

Pour contrecarrer la tendance, il importe d’œuvrer pour un Internet moins centralisé, plus local, plus proche de notre quotidien.

Les dangers de la centralisation

J’ai déjà cité le quasi-monopole du moteur de recherche de Google, qui fait qu’un acteur unique peut « lire » dans les requêtes d’une grande partie de la population mondiale. Et alors, me direz-vous, au moins Google nous rend service, non ?

D’abord, notez que Google aligne l’affichage des résultats de recherche sur son intérêt financier issu des liens sponsorisés, par sur votre intérêt d’accéder à une information fiable ou représentative. De plus, on sait bien que Google choisit les résultat affichés en fonction de ce qu’il sait sur vous, risquant ainsi de vous enfermer dans vos idées.

Ensuite, cette situation privilégiée représente la manne financière de 104 milliards de dollars en 2020, que complètent les 43 milliards de dollars de revenus des encarts publicitaires sur YouTube et autres sites (Google AdSense) et 35 autres milliards divers. On comprend que le géant américain tremble à peine quand l’UE lui inflige une amende record de 4,3 milliards de dollars.

Mais utiliser les services d’une entreprise géante du numérique fait bien plus que l’enrichir et la rendre hors de contrôle. (Sur ce dernier point, vous pourrez bientôt lire mon article « Les géants d’Internet sont-ils les nouveaux États ? ».) Vous vous exposez non seulement à l’exploitation de vos données, mais aussi à la manipulation de vos pensées.

Êtes-vous d’accord qu’un pays où un seul journal est publié est une dictature, capable de désinformer les citoyens à son gré ? Que pensez-vous d’un Internet où tout le monde accède aux informations par un seul canal ? En jouant sur les résultats de recherche qu’il affiche, Google pourrait très bien modifier ce que savent, donc potentiellement pensent, 4,7 milliards de personnes sur un sujet.

Un abus de ce genre a eu lieu lors des élections présidentielles de 2016 aux États-Unis. La société nommée Cambridge Analytica avait depuis 2014 récupéré les données des comptes Facebook de 70 millions de personnes. Ces données, vendues au comité de campagne de Donald Trump, auraient permis d’optimiser au jour le jour les choix de campagne, déplacements, discours etc., et d’influencer le vote final.

On pourrait parler d’Amazon qui livre plus de la moitié des foyers américains, des 90% de parts de marché mondial de Microsoft sur les systèmes d’exploitation d’ordinateurs, des 83% de parts de marché de Tencent (appli WeChat) en Chine… Toutes ces mainmises portent en elles autant de dangers de contrôle et de manipulation.

Du point de vue de l’utilisateur, et non plus du marché, on peut réfléchir à la centralisation des usages, illustrée par l’utilisation d’un compte Apple ou Google pour un nombre croissant de services de notre vie quotidienne.

Alors, divisons pour mieux protéger !

Pour un Internet local et distribué

Puisque le pouvoir des grands acteurs du numérique provient de la masse des utilisateurs, seul le développement d’un grand nombre d’autres acteurs permettrait de rééquilibrer le marché, en divisant le gâteau en une multitude de parts. Déraciner un oligopole est possible avec l’intervention des États et la prise de conscience des utilisateurs.

Avoir un Internet mondial constitué d’une fédération de myriades d’acteurs locaux interopérables est techniquement possible et constituerait la meilleure défense contre l’exploitation des données. C’est le principe d’un réseau maillé, permettant aux citoyens de s’émanciper an créant leurs propres réseaux.

Dans un tel réseau numérique distribué, la quantité de données détenue par chaque acteur reste petite, il est donc extrêmement difficile pour un acteur malveillant d’accaparer une grande masse de données. À l’inverse aujourd’hui, des centaines de millions voire milliards d’utilisateurs confient gratuitement leurs données à une poignée de grands acteurs, leur offrant une emprise considérable.

Le logiciel de diffusion de vidéos PeerTube, alternatif à YouTube, ou le réseau social Mastodon, alternatif à Twitter, illustrent un tel fonctionnement fédéré, consistant en de nombreuses instances hébergées sur des serveurs locaux. Ce principe est bien expliqué ici. Le premier affiche plus de 100 000 utilisateurs, le second a dépassé les 4 millions en 2020.

Distribuer le réseau, c’est même l’esprit initial d’Internet dont l’ancêtre, issu du projet américain ARPANET lancé en 1966, devait pouvoir continuer à fonctionner avec plusieurs nœuds endommagés – ce qui est quasi-impossible avec une architecture centralisée. Le mythe veut que l’armée américaine ait voulu développer un réseau de télécommunications résilient en cas d’attaque nucléaire soviétique.

L’asymétrie des débits limite le fonctionnement pair-à-pair d’un Internet décentralisé

Mais par la suite, des choix techniques et politiques ont infléchi l’architecture d’Internet vers la centralisation. Par exemple, la communication par fils de cuivre, qui reste très répandue, utilise le protocole ADSL ou « Asymmetric Digital Subscriber Line » qui implique une transmission asymétrique des données : vous avez bien plus de Mbit/s pour recevoir des données (débit descendant ou « download ») que pour en envoyer (débit ascendant ou « upload »).

Ce choix, lié initialement à une contrainte technique, limite votre potentiel à devenir un acteur du réseau, qui hébergerait chez lui un logiciel ou du contenu et permettrait à d’autres utilisateurs d’utiliser son ordinateur comme serveur – c’est le fonctionnement en pair-à-pair (« peer-to-peer » en anglais). En sourdine donc, l’Internet distribué. Le protocole symétrique SDSL existe bel et bien mais a été réservé surtout à des entreprises. Avec la fibre optique, l’asymétrie n’a plus de justification technique, pourtant elle persiste dans les offres commerciales.

Les CHATONS, c’est quoi ?

Les C.H.A.T.O.N.S. ou Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires sont un peu comme un réseau d’AMAP du service en ligne, des « paysans du numérique ». Vous aimez savoir que vous fruits et légumes sont cultivés et distribués près de chez vous, par des gens que vous finissez par connaître ? La même chose est possible pour le numérique.

Les CHATONS sont un collectif lancé en 2016 après le succès du projet de dégooglisation de Framasoft. Il s’agit de petits groupes de personnes à but non lucratif, dans votre ville ou votre région, qui n’utilisent que des logiciels libres, pour vous permettre de stocker vos données sur les serveurs locaux et les diffuser sur la Toile.

Près de Montluçon, de Lorient, de Besançon, de Laon, de Pau, de Grenoble et bien d’autres encore, vous pourrez utiliser les services d’un CHATON, il en existe au moins 95 en France et déjà 2 au Québec. Et dites-vous bien qu’à (quasiment) chaque service d’un géant du numérique, il existe sa version alternative et libre hébergée par un CHATON, qui ne s’enrichira pas sur vos données personnelles.

Stockage et partage genre Dropbox ou WeTransfer ? Il y a NextCloud et Lufi.

Messagerie genre Slack ? Matrix ou Mattermost.

Microblogging genre Twitter ? Mastodon.

Moteur de recherche genre Google ? SearX.

Raccourcisseur d’URL genre TinyURL ? LSTU.

Mesures de statistiques, genre Google Analytics ? Matomo.

Etc. etc.

Bien sûr, qui dit serveurs et services, dit coût. Mais de même, vous ne vous attendez pas à ce que l’agriculteur du coin vous fournisse un poulet gratuit, au prétexte qu’il est sympa ! Si la viande est peu chère en supermarché, c’est qu’elle est produite en masse loin de chez vous et dans des conditions peu éthiques. Pour le numérique, pareil : si vous avez une adresse Gmail gratuite, c’est que Google s’enrichit en centralisant et espionnant les courriels de 1,5 milliards de personnes et que vos messages traversent deux fois l’Atlantique avant d’arriver à votre voisin de quartier.

Les CHATONS pratiquent des tarifs raisonnables sans bénéfices, certains comme Zaclys proposent des offres groupées pour 5 ou 10€ par an, alors pas d’inquiétude. Parfois, l’accès est gratuit et la participation financière libre. Pendant les confinements, beaucoup de personnes ont découvert les CHATONS et apprécié leurs précieux services numériques, indépendants des géants d’Internet et respectueux des données personnelles.

Pour franchir le pas du numérique local, cherchez donc un CHATON proche de chez vous. En plus de savoir où et par qui sont hébergées vos courriels, vos photos, votre compte de réseau social, vous pourrez rencontrer des gens physiquement pour des événements de formation ou de sensibilisation.

En utilisant les services d’un CHATON, vous contribuerez à la décentralisation d’Internet, donc à la protection des données personnelles.

Un enjeu d’économie et de souveraineté

Je termine par une considération qui reste importante, bien qu’elle puisse être découplée du respect des données personnelles.

Depuis 20 ou 30 ans, la donnée numérique a une réelle valeur marchande. Ainsi, parmi les plus riches entreprises du monde, on compte Google, Facebook, Alibaba, dont le modèle commercial repose sur la donnée. La rapidité avec laquelle de telles entreprises géantes ont émergé, ainsi que la facilité de se saisir de cette ressource, rappellent les fortunes éclair liées au pétrole à partir du 19è siècle. Voilà pourquoi vous trouverez souvent l’expression « la donnée est l’or noir du 21è siècle ».

Si la donnée est le nouveau pétrole, force est de constater que certains pays s’en sont mieux saisis que d’autres, notamment les États-Unis, avec tous les avantages économiques que cela confère. Par manque de réactivité ou de vision, par paresse peut-être, l’Europe a laissé aux Américains le soin de fournir la plupart des services de ce monde du numérique qui émergeait. Aujourd’hui, elle en fait les frais et nombre d’acteurs appellent les pouvoirs publics à reconquérir leur souveraineté numérique.

Les dirigeants semblent dénigrer ou méconnaître les compétences techniques des entreprises européennes, cédant par défaut aux sirènes des GAFAM et autres acteurs d’outre-Atlantique. Ou bien, ils se concentrent sur quelques entreprises bien identifiées ; ainsi, le contesté moteur de recherche français Qwant est devenu un « objet politique stratégique », comme l’exprimait cette enquête de Mediapart.

L’économie des données personnelles est un colonialisme de l’immatériel

Les données de santé sont un exemple parlant de cette perte de souveraineté. Je pourrais parler d’IQVIA mentionnée plus haut, mais c’est plus criant encore dans l’affaire du Health Data Hub en 2020 : un ensemble massif de données médicales françaises, rassemblées à des fins d’innovation et de recherche, pourtant stockées sur des serveurs de Microsoft. Or, les lois aux États-Unis – p.ex. le Cloud Act de 2018 – ne garantissent pas la même protection des données qu’en France, ce qui fait craindre une réutilisation marchande ou politique. Par ailleurs, le choix du géant américain s’est fait sans appel d’offre européen, au mépris semble-t-il de concurrents français tels que OVHCloud, leader européen de l’hébergement sur la Toile. Facilité ? Intérêt diplomatique ?

Face aux contestations de nombreux professionnels de la santé et du numérique, le gouvernement a finalement annoncé vouloir rapatrier les données du Health Data Hub sur des plateformes européennes d’ici 2022. C’est bien en matière de comm’ et de politique, c’est totalement inutile en matière de respect de la vie privée, puisqu’une grande quantité de données a déjà été transmise dès 2020 sur les serveurs de Microsoft. Une fois que les données sont parties, elles sont parties !

En réalité, l’économie des données personnelles est un colonialisme de l’immatériel, dont l’Europe se rend compte qu’elle a été victime.

À coups de procès, de législation ou de discours, l’UE ou les États tentent de faire valoir tardivement leurs droits, mais l’essentiel de la ressource numérique a déjà été accaparé. Les bases de données géantes sont constituées, les avantages concurrentiels et les oligopoles sont en place, le manque-à-gagner fiscal est perdu à jamais.

Par des méthodes agressives et grâce au déploiement éclair que permet l’immatériel, les GAFAM se sont allégrement enrichis à nos dépens sur le marché européen, en l’absence de règles ou de fiscalité adéquates pendant deux décennies. Tous les moyens ont été et restent bons, des plus évidents comme les courriels ou le stockage gratuits, aux plus sournois comme les jeux, ainsi que je l’illustrais dans mon article sur Pokemon Go où je parlais de la « Blitzkrieg Google ».

Il est frappant de constater combien les revendications actuelles de l’Europe, et ses balancements entre autonomie voulue et dépendance historique subie, ressemblent à celles des anciennes colonies ou des descendant.e.s d’esclaves : réparation financière, plainte pour préjudice moral, inscription de nouveaux droits… La même colonisation est à l’œuvre dans tous les grands marchés émergents, par exemple en Inde où l’offre WhatsApp Business (Facebook) compte déjà 200 millions d’utilisateurs.

Dans le cas particulier des données personnelles, grosse différence cependant : il n’y a pas que l’agressivité commerciale. La plupart d’entre nous continuons à fournir gratuitement et docilement à des grandes entreprises les données qui les enrichissent.

Alors, puisque nous votons déjà par nos achats, pensons à voter par nos données.

Reprenons en main notre vie privée numérique !


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Mes réponses au questionnaire de Bruno Latour

Que voulons-nous vraiment garder du monde d’avant Covid, et qu’est-ce qui doit disparaître ? Au-delà des incertitudes sanitaires et économiques, un tel questionnement peut nous doter de bases solides pour l’avenir. S’interroger, remettre en cause, choisir, débattre, voilà à quoi nous invitait Bruno Latour lors du premier confinement, pour tirer parti d’un arrêt historique des activités humaines. L’exercice est toujours d’actualité, je vous le propose en l’illustrant de mes propres réponses.

Lecture 17 minutes

Il y a bientôt un an, en plein confinement, le philosophe Bruno Latour détonnait par son cri d’alerte à contre-courant des discours ambiants. À des individus soucieux de retourner à leur travail, à des gouvernements impatients de relancer la machine économique garante de stabilité sociale, il adressait cet appel contraire : « ne surtout pas reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant ».

En mars 2020, pour la première fois depuis 1945, on avait bel et bien choisi de l’arrêter, ce train du progrès prétendûment hors de contrôle des États et de tout. L’occasion était historique, comme je le soulignais dans mon article sur coronavirus et climat. Quel espoir pour les personnes conscientes que notre mode de production conduira à notre perte ! Toutes les activités ou presque étant à l’arrêt, il était possible de faire le tri. Voulait-on se battre pour que les tulipes hollandaises cultivées hors sol sous lumière artificielle puissent à nouveau être expédiées par avion dans le monde entier ?

La démarche

À travers cet exemple de la tulipe, emblématique des excès de la mondialisation, Bruno Latour illustrait la démarche à suivre : lister les activités arrêtées et se demander si nous voulons d’elles pour l’après-coronavirus ; et pour celles qui selon nous ne doivent pas reprendre, réfléchir à comment accompagner les emplois vers des activités plus utiles ou bénéfiques. En somme, prendre le temps « d’éprouver de proche en proche ce qui est désirable et ce qui a cessé de l’être ».

Ainsi, par nos réflexions individuelles d’abord, par une mise en commun de nos conclusions ensuite, nous avons le pouvoir de définir ensemble des orientations à suivre pour la société, afin de sortir d’un mode de production qui n’a pas fini de montrer les dégâts dont il est capable. Si nous souhaitons devenir ce que le philosophe nomme « d’efficaces interrupteurs de globalisation », cette remise en cause est nécessaire. Elle demande bien sûr un effort qui commence par une réflexion posée.

Depuis un an, nous avons vécu confinement, déconfinement, reconfinement, couvre-feu, restrictions diverses et toujours changeantes. Certaines activités ont repris, d’autres toujours pas. Certaines ont été soutenues par les gouvernements, d’autres non. Nous savons aussi lesquelles ont été crées ou décuplées dans un contexte de distanciation sociale et de dématérialisation accrues – l’utilisation de la visioconférence en est une. Bref, ce recul nous permet de mettre à jour la proposition du philosophe, mais la démarche première reste valable : faire le tri parmi ce qui a été arrêté ou créé ou perturbé ou favorisé depuis un an.

Et comme par défaut nous voulions tout relancer à l’identique, demandons-nous surtout quelles activités n’auraient pas dû reprendre du tout !

Bruno Latour propose six questions constituant une « aide à l’auto-description ». Y répondre demande un effort de réflexion et de rédaction. Il ne s’agit pas d’un sondage ou d’un QCM, mais bien d’un guide pour nos pensées. Ensuite, à nous de prolonger l’effort en comparant nos réponses avec celles d’autres personnes, en débattant, en composant.

Voici ces questions publiées dans son article du 30 mars 2020 dans le média en ligne AOC, questions que je me suis posées, questions que je vous invite à vous poser, pour nous interroger ensemble et construire les réponses à la question « que voulons-nous ? », c’est-à-dire : De qué volèm?

Je liste à la suite quelques exemples d’activités qui me semblent désirables/indésirables, ainsi que mes réflexions les concernant. Je ne détaille pas tout, car mes réponses ont un intérêt en soi limité, elles servent plutôt à illustrer la démarche, pour montrer la voie et vous inciter à réfléchir par vous-même.

Faites ensuite votre propre synthèse, prenez le temps de relier vos commentaires pour remarquer ce qui se dégage de commun entre vos souhaits, vos critiques, vos espoirs, vos frustrations. Pour ma part, le questionnaire m’a permis d’ouvrir les yeux sur ce triste constat, que je commente en conclusion de l’article : depuis un an, le message adressé à la population par les dirigeants a plutôt été « travaillez et taisez-vous »...

N’hésitez pas à partager en bas de l’article vos listes d’activités, car c’est de la réflexion commune qu’émergera une vision crédible et sensée.

À vos stylos !

Le questionnaire

Question 1 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ?

Question 2 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue/ dangereuse/ incohérente ; b) en quoi sa disparition/ mise en veilleuse/ substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez plus faciles/ plus cohérentes ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 1.)

Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités ?

Question 4 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent/ reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ?

Question 5 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît positive ; b) comment elle rend plus faciles/ harmonieuses/ cohérentes d’autres activités que vous favorisez ; et c) permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 4.)

Question 6 : Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs à acquérir les capacités/ moyens/ revenus/ instruments permettant la reprise/ le développement/ la création de cette activité ?

En réponse aux questions 1) et 4) voici quelques exemples d’activités fortement affectées lors du ou des confinement(s), et qui selon moi sont indésirables ou désirables.

Activités suspendues indésirables

production de véhicules neufs
– trajets quotidiens et déplacements professionnels
– tourisme
– consommation des espaces naturels
– vente d’habits neufs bon marché
– contrôles administratifs
– spéculation à la baisse en bourse
– rémunération astronomique des footballeurs

Activités suspendues désirables

enseignement (supérieur notamment) dans un lieu physique
– tourisme
– activités sportives et culturelles
– courrier postal
– vie associative
– accueil physique dans les administrations
– bars, restauration assise
– réunions de famille, de quartier

Je commente d’abord en détail la première activité de chaque colonne, indiquant mes réponses aux questions 2) et 3) pour celle indésirable et 5) et 6) pour celle désirable. Puis je commenterai brièvement les autres.

C’est parti.

Indésirable : production de véhicules neufs

Confinement oblige, la filière automobile a vu sa production réduite de 30% environ en 2020. Si cela crée d’évidents problèmes de court terme pour l’emploi et les revenus des ventes, c’est aussi une opportunité. Opportunité de réflexion et de réorientation. Certes, beaucoup de gens ont besoin de voitures, mais produire du neuf n’est pas la seule façon de répondre à la demande. Or l’industrie automobile est structurée pour construire et vendre toujours plus, pas pour réparer ou transformer l’existant.

Produire moins de voitures inciterait à faire durer celles existantes (donc, à terme, à construire des voitures plus durables). De plus, les fameux progrès de l’efficacité énergétique n’amènent que plus d’usage, pas moins de consommation, car les véhicules deviennent plus gros, plus lourds, plus utilisés. Nos moteurs polluent moins ? Lâchons-nous sur les achats et roulons d’autant plus ! Résultat : une pollution totale accrue. Pour ne pas citer toujours Jean-Marc Jancovici, je varie les plaisirs en vous proposant ce court article du journal suisse Le Temps, qui expose bien ce phénomène nommé « effet rebond » ou « paradoxe de Jevons », identifié dès 1865 dans le cas de la consommation de charbon.

À vrai dire, le vocabulaire de l’article de Challenge trahit le point de vue néfaste des industriels. Les -30% de production sont qualifiés de « bond en arrière de 60 ans », puisqu’à l’époque nous produisions moins. Le progrès d’une civilisation se mesurerait donc à la quantité de voitures qu’elle produit ?

Pour le consommateur soucieux de faire durer son véhicule, les obstacles sont nombreux.

Vous voulez changer le moteur, qui est fatigué alors que châssis et carrosserie pourraient encore vous faire 20 ou 30 ans ? Difficile en pratique, bien que techniquement facile. La loi française n’autorise que la re-motorisation strictement identique à celle d’origine et effectuée par un garagiste agréé. Gagner ou perdre quelques chevaux ? On oublie. Passer de diesel à essence ? On oublie. Installer un moteur moderne moins polluant sur une voiture ancienne plus robuste que celles actuelles ? On oublie. On s’en doute, les constructeurs préfèrent vendre des voitures neuves complètes plutôt que des moteurs seuls, et ont utilisé le prétexte classique de la sécurité et des normes pour imposer par lobbying le verrouillage législatif de leur avantage économique.

Je mentionne à peine les réparations, toujours plus chères, plus pointues à cause de l’électronique, plus impossibles à faire soi-même… alors que racheter une voiture neuve est si facile ! Comme un smartphone ou un habit d’ailleurs. Et le problème est loin de s’arrêter aux particuliers, les agriculteurs aussi sont prisonniers d’un système qui décide que réparer un tracteur soit moins avantageux que d’en racheter un.

Deux exceptions toutefois, qui vont peut-être dans le bon sens : l’éthanol et l’électrique.

Depuis l’été 2018, la législation autorise à adapter des moteurs essence à l’utilisation de l’éthanol E85, moitié moins cher à la pompe. À la combustion, ce carburant ne produit pas moins de CO2 que l’essence, mais il peut être renouvelable quand il est produit à partir de plantes (bioéthanol). Sans pour autant régler tous les problèmes – puisque produire des biocarburants à partir de colza, maïs, canne à sucre, huile de palme, betterave nécessite des terres agricoles utilisées aux dépens d’autres usages – le bioéthanol a au moins le mérite de nous interroger sur l’après pétrole. Sur les biocarburants, voir ce rapport de la FAO.

Les emplois d’aujourd’hui déterminent ce que sera le secteur demain, alors qu’une vision de long terme voudrait l’inverse

Côté électrique, l’idée de soulever le capot pour remplacer le moteur thermique par un électrique n’est pas nouvelle, mais c’est le législateur qu’il a fallu combattre depuis au moins dix ans. Certains entrepreneurs découragés, comme Marc Areny, ont préféré fuir la France. Ce pionnier de la re-motorisation électrique est installé depuis 2014 en Roumanie pour pouvoir développer son activité en paix. La situation est débloquée depuis le 3 avril 2020, la loi autorisant désormais la conversion thermique vers électrique. Utile notamment pour des véhicules effectuant de petits trajets quotidiens. L’entreprise orléanaise Transition One souhaite proposer la conversion pour 5 000 euros.

Gardons toutefois à l’esprit que la voiture électrique est loin d’être une panacée pour réduire les émissions de CO2. Tout dépend de la manière dont la voiture est fabriquée et de la filière électricité, et revoilà Jean-Marc Jancovici. Si l’électricité est produite en brûlant du charbon, comme en Allemagne ou aux États-Unis, aucun avantage à électrifier les voitures.

On a bien vu en 2020 que l’argent public était mobilisé pour maintenir les emplois de Renault et PSA à l’identique. En somme, le secteur automobile marche à reculons : ce sont les emplois d’aujourd’hui qui déterminent ce que sera le secteur demain, quand une vision industrielle de long terme voudrait l’inverse. Les constructeurs nous servent pour l’avenir un modèle obsolète qui n’a eu de succès que lors des Trente Glorieuses. Un seul objectif, accroître ou du moins maintenir les ventes.

Pourtant, entre construire et réparer/transformer des voitures, les compétences sont proches ! C’est ce qu’a bien compris Marc Areny qui trouve en Roumanie, près d’un lieu de fabrication des voitures Dacia, « un bon nombre de tourneurs, soudeurs et fraiseurs », déjà formés et employables. La mutation des emplois n’est donc pas l’obstacle sur cette question, les travailleurs pourraient être facilement accompagnés et réorientés.

J’ajoute, même si c’est un problème très vaste, que repenser l’urbanisme et la répartition de l’habitat permettrait de réduire structurellement les besoins en transport. Grâce peut-être au télétravail, mais surtout en remettant de l’emploi dans les campagnes, on permettrait de travailler localement et d’éviter les heures de trajets quotidiens que des millions de gens subissent. Tous ceux qui, au printemps 2020, n’ont plus eu à prendre la voiture, le bus ou le train de banlieue voient bien le gain de temps et de qualité de vie dont je parle !

Si René Fallet dépeignait déjà en 1946, dans son brillant roman Banlieue Sud-Est, les trains de banlieue amenant chaque matin dans Paris une jeunesse en quête de son emploi des jours à venir, nous effectuons aujourd’hui 9 fois plus de trajets quotidiens que dans les années 1950, avec en moyenne 45 kilomètres par jour (en 2008).

Parmi tous les gens qui viennent travailler dans ou près des villes, tout le monde ne peut pas y habiter : pas assez de place, trop cher. Les travailleurs modestes n’ont pas le choix de faire les navettes, et comme le chante Orelsan dans La Terre est ronde : « T’as besoin d’une voiture pour aller travailler, Tu travailles pour rembourser la voiture que tu viens d’acheter »…

Désirable : enseignement (supérieur notamment) dans un lieu physique

Écoles, collèges, lycées et universités ont subi comme tout le monde le confinement du printemps 2020. Non préparées à donner des cours à distance, les équipes enseignantes ont dû s’adapter, par courriels, par polycopiés, par visioconférence, par cours enregistrés. Dans la diversité des méthodes, une chose commune : on n’allait plus en classe mais on restait chez soi. Si la situation s’est vite révélée intenable pour les plus jeunes élèves – ou plutôt pour leurs parents – lycéens et étudiants sont restés à distance un moment. Fin octobre, toutes les universités repassaient aux cours à distance.

Début février 2021, la plupart des étudiants passaient encore leurs journées derrière un écran, la reprise des cours en « présentiel » ne se faisant que très progressivement, et surtout pour les étudiants de première année.

S’il est possible d’enseigner à distance, les cours dans un lieu physique ont une vraie valeur ajoutée qu’il ne faut pas oublier. Le risque est que les universités s’habituent aux enseignements par visioconférence : pas de problèmes sanitaires, pas de gestion des locaux, pas de restauration sur place, pas de regroupements évoluant en mouvements sociaux… seulement des outils informatiques dont on délègue la gestion à des entreprises, Microsoft Teams, Zoom, Tixeo et autres. Plus facile, moins cher.

L’humain est clé dans toute relation de transmission de savoir. Un cours est d’autant plus vivant que l’enseignant(e) se déplace devant les élèves, capte leurs regards et réactions, intercepte leurs remarques, lâche une ou deux blagues. Un contact chaleureux motive et rapproche, tandis qu’un écran instaure une barrière qu’il peut être difficile d’oublier. En présence l’un de l’autre, la qualité de communication est meilleure, les échanges plus spontanés.

Récemment, un étudiant de Master que j’encadre par visioconférence depuis trois mois sur un projet scientifique m’a rendu visite. Gestes, regards, papier à l’appui, il a vite réalisé que nous avancions autant en dix minutes de face-à-face que d’habitude en une heure. Et si un bon dessin vaut mieux qu’un long discours, je ne crois pas que le meilleur logiciel de dessin à distance vaille la bonne vieille feuille de papier sur laquelle on griffonne.

Certes, le numérique a ses propres atouts. Il est parfois plus facile de taper une question dans une messagerie instantanée que de lever la main dans un amphi. Ainsi, en évitant la pression du groupe, la peur de montrer qu’on ne sait pas, on permet de nouvelles dynamiques, comme le reconnaît une maîtresse de conférences à Toulouse.

De nombreux étudiants se retrouvent en détresse psychologique

Mais il faut voir que le rôle des écoles au sens large ne se limite pas au seul enseignement.

Aller physiquement en cours donne une bonne raison de se lever chaque matin. Être assis dans une classe, être entouré d’un groupe, donne un sentiment d’appartenance, crée une dynamique commune. On entend les autres parler, demander, commenter, rigoler, on est interpelé, incité à participer soi-même.

En dehors des cours se tissent bien sûr les liens amicaux, les collaborations, les projets, les associations. On prend le bus ensemble, on mange ensemble, on va au basket ensemble, à l’atelier hip-hop, à la salle de billard ou de Go. Confronté à autrui, à la diversité, on apprend de nouveaux codes, de nouvelles cultures. En plus de l’insertion sociale donc, l’apprentissage social.

Pensons à l’inverse à la situation actuelle de tous ces étudiant(e)s qui passent leurs semaines enfermé(e)s dans leur chambre, sans besoin de marcher chaque jour pour aller en cours, sans moments de sociabilité aux repas, parfois sans voir de camarades. Pensons aux personnes arrivé(e)s de l’étranger qui ne connaissent personne, qui n’ont même pas l’occasion de pratiquer la nouvelle langue. Un autre étudiant que j’encadre a dû suivre la totalité de ses cours depuis chez lui en Roumanie depuis deux mois, pour s’épargner un loyer coûteux en France. Beaux souvenirs sans doute que sa vie étudiante !

Face à l’isolement, aux craintes sanitaires, aux inquiétudes concernant leur avenir professionnel, de nombreux(e)s étudiant(e)s se retrouvent en détresse psychologique. Les situations de dépression auraient été multipliées par 4, et les envies suicidaires concerneraient jusqu’à 5% des personnes pour des pensées quotidiennes, jusqu’à 20% des personnes pour des pensées plusieurs fois par semaine, selon une étude menée depuis un an auprès des 60.000 étudiants de l’Université de Lorraine, rapportée dans cette récente tribune du Monde.

On le comprend bien, la Révolution Numérique qu’effectuent de manière forcée les universités apporte son lot de conséquences néfastes. Il me semblerait être une grave erreur de ne retenir que la facilitation des aspects budgétaires et opérationnels, oubliant après l’épidémie de réunir à nouveau les personnes, de remettre l’humain au centre des échanges. Rassembler en un lieu physique élèves et professeurs est à mon sens, et doit rester, au cœur de la mission d’enseignement.

Pour finir, je me fais l’avocat du diable, ajoutant que la tentation sera grande pour des écoles privées, maintenant que tout le monde s’habitue à regarder des cours en ligne, d’augmenter leurs places disponibles en enseignement à distance. Ajouter un(e) élève sur une visioconférence quotidienne ne coûtera que quelques euros par mois, tandis que les frais de scolarité en rapporteront des milliers. Que l’enseignement soit suivi avec profit et que l’élève se plaise importera peu : si la réussite des examens ou de l’insertion professionnelle est mauvaise, il sera facile d’effacer des statistiques ces élèves qu’on n’aura jamais vus.

Indésirables et désirables en vrac

Avant de conclure, disons quelques mots sur les autres activités listées.

Si j’ai classé le tourisme dans les deux colonnes, c’est qu’il n’est pas un monolithe détestable ou désirable – comme la plupart des activités d’ailleurs. Je n’aime pas le tourisme quand il est massif, irréfléchi, obligatoire, organisé, consommateur, décorrélé du lieu, comme je l’exprimais dans mon récent article « J’ai fait la Norvège », ou le tourisme dégénéré. J’aime le tourisme quand il est discret, lent, approfondi, respectueux, observateur, éducatif, qu’il retrouve sa vertu de transformation personnelle intérieure. Le confinement brutal du printemps 2020 a mis en pause les deux tendances, j’aimerais n’en voir renaître qu’une seule.

Transports restreints, taille des groupes limitée, tours organisés suspendus, c’est toute la consommation des espaces naturels qui s’est calmée. Car l’efficacité appréciable apportée par l’énergie abondante passe par la concentration des personnes. Les remontées mécaniques de ski étant fermées, les gens se tournent vers des pratiques plus autonomes, sportives, responsabilisantes, moins consommatrices, comme le ski de randonnée ou les raquettes. Voilà qui donne de l’espoir pour la préservation des sites naturels (à moins que ces pratiques ne conduisent à de nouveaux excès). Ne relançons pas à tout prix les immenses domaines skiables ou les croisières de masse avec pour seule justification les rentrées d’argent escomptées.

La plupart des habits neufs que nous achetons sont peu durables, entretiennent une des industries les plus polluantes, changent de main trop souvent et finissent pour 85% d’entre eux enfouis sous terre, incinérés ou répandus dans la nature.

L’administration déploie des merveilles d’ingéniosité pour taxer les moindres richesses, comme par exemple les smartphones reconditionnés, mais surtout contrôle et punit inlassablement toutes sortes d’activités à petite échelle, tandis que les fraudes fiscales d’entreprises géantes restent impunies et représentent un pourcentage non négligeable du PIB.

Sur les marchés financiers, il est possible de vendre aujourd’hui des actions qu’on ne détient pas encore, tout en pariant sur le fait qu’on pourra les acheter demain pour moins cher. Cela s’appelle la vente à découvert et constitue une forme de spéculation qui nuit à la stabilité des marchés et permet de s’enrichir quand une entreprise va mal (mais voir le brillant retournement de situation dans la récente affaire Gamestop !).

Prélever à la société des dizaines voire centaines de millions d’euros pour jouer au football semble bien disproportionné, pourtant quand l’économie mondiale tremble sous l’épidémie les stars du foot rechignent à assumer leur part de la perte collective.

Voilà des exemples d’activités/pratiques qui me semblent indésirables ou abusives ; suspendues au printemps 2020, j’aurais préféré ne pas les voir repartir, ou bien sous des formes édulcorées.

À l’inverse, j’aurais souhaité voir reprendre au plus vite, et durablement, des manifestations culturelles comme les concerts, du moins ceux assis où la distance d’un mètre est bien plus facile à observer que dans les transports en commun que l’on autorise ! La musique, qu’elle soit jazz ou classique, populaire ou électro, fait travailler beaucoup d’acteurs dont les emplois sont souvent plus fragiles que dans les industries ou administrations : on renoncerait sagement aux fosses et boîtes de nuits pour les faire survivre. En outre, la musique, et la culture au sens large, est bien plus qu’une distraction futile et accessoire, elle contribue au bien-être de la population.

Même constat pour la privation de sport, avec tous ces lieux fermés, ou interdits à la plupart des personnes, privation dont on se demande si elle ne nuira pas plus à notre santé que cette Covid que nous finirons par attraper de toute façon dans un bus ou un supermarché. Un peu partout des résistances s’organisent, des salles de sport clandestines ouvrent dans les villes. Tout le monde n’a pas la possibilité d’accéder facilement à la campagne.

Les personnes qui aimaient encore écrire des lettres, malgré les prix des timbres qui augmentent de 10% chaque année, ont dû patienter au printemps 2020, avant que soit rétabli un trafic correct pour cette belle activité du courrier postal que je souhaite voir perdurer.

Avec les déplacements et rassemblements interdits lors de ce premier confinement, c’est toute la vie associative qui s’est retrouvée en berne, clubs sportifs, rencontres culturelles, musique, mais aussi associations caritatives ; une connaissance me racontait la détresse de personnes précaires dépendant de la Banque Alimentaire pour se nourrir.

Les contacts humains étant limités à l’essentiel, l’accueil physique dans les administrations s’est encore affaibli, rendant plus inaccessibles les tâches de paperasse pour les personnes non connectées ou/et âgées.

Nul ne restera indifférent au sort de la restauration assise et des bars, secteur fortement pourvoyeur d’emplois en France, apportant réjouissance et lien social, pourtant interdit de travail pendant de longs mois. Je pourrais m’étendre mais le sujet a déjà été souvent traité.

Quant aux réunions de famille ou de quartier, elles aussi ont dû attendre des jours meilleurs, occasionnant la souffrance morale et l’isolement de bien des gens.

Voilà pour quelques activités/pratiques désirables, qu’il me semble essentiel de maintenir pour une bonne marche de la société.

Conclusion

Me livrer à l’exercice proposé par Bruno Latour a été riche en enseignements pour moi. J’observe que parmi les activités suspendues lors du premier confinement :

  • la plupart de celles qui me semblent indésirables ont été soutenues par nos dirigeants et ont pu reprendre. Ces activités reviennent en gros à travailler pour avoir un salaire, faire tourner l’économie, éviter les faillites des entreprises et in fine les révoltes
  • la plupart de celles qui me semblent désirables n’ont pas été soutenues voire n’ont pas repris. Ces activités reviennent en gros à faire se sentir bien les gens : liens sociaux, associations, sport et culture, bref, toutes activités dont la privation prolongée risque de faire plus de dégâts que le virus lui-même.

C’est un peu triste que je me rends compte du message implicite que nous adressent depuis un an nos dirigeants : travaillez, taisez-vous, veillez à ne pas engorger les hôpitaux, et pour votre bien-être on verra plus tard.

Et vous, que voyez-vous ? Partagez votre constat en bas de cet article !

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