« J’ai fait la Norvège », ou le tourisme dégénéré

Qui n’a pas entendu cette expression plate, révélatrice de notre tourisme de consommation exacerbé par Internet ? Tout devient case à cocher, prestation, « must see ». On voyage pour avoir voyagé, et s’en vanter. On est démodé quand on n’a pas « fait » le Mont-Saint-Michel, la Sicile, ou l’Amérique du Sud. À travers quelques souvenirs de voyage, je vous propose de réfléchir aux égarements du tourisme actuel, au sens qu’il a perdu. Entre Pâques à Mykonos et le voyage de Marco Polo, il y a un monde.

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Dans une période flottante de ma vie, j’ai fréquenté cette personne avec qui j’avais cru bien m’entendre. Nos deux vies toniques et mouvementées nous laissant peu de temps ensemble, je pensais à un court voyage à l’étranger pour nous rapprocher. Elle avait mentionné un jour la Norvège, j’avais donc pris contact avec quelques bons collègues qui travaillaient à Bergen dans un centre de biologie marine, histoire de concocter un séjour surprise aux couleurs locales.

Un lendemain de mardi férié, je la vis revenir après quatre jours sans nouvelles. ‘I was on travel. – Oh, cool. Where have you been?I did Norway.’ « J’ai fait la Norvège. »

En quatre petites journées, entre deux vols, elle avait vu le charmant port de Bergen où je comptais séjourner au moins une semaine, mais aussi frissonné sur le grandiose rocher de Preikestolen, photographié une stavkirke (célèbres églises en bois debout), navigué sur les fjords, visité le centre d’Oslo, mangé le rakfisk et le fårikål, bu le karsk et le mjød, déambulé dans les quartiers branchés et cogné la chope avec des descendants de vikings. Avec l’efficacité appréciable de notre 21ème siècle, TripAdvisor et AirBnb lui avaient servi tout ce que le pays avait à offrir. La Norvège était « faite ».

Décalage total. J’étais sidéré. Cette nouvelle ruinait du même coup mes plans de voyage et mes espoirs dans notre relation. Le verbe « faire » qu’elle venait d’employer cristallisait toute mon aversion pour le tourisme moderne. Rien de ce qui avait de la valeur à mes yeux n’en avait pour elle. Je remballai en silence mes modestes plans de Bergen et cherchai bientôt un cœur plus humble.

Passage obligé au rocher de Preikestolen en Norvège, ou comment se gâcher le moment.

Quelle expression absurde : « faire » un pays, une région, une ville, un site naturel, un musée, comme on dirait « faire les vitres » ou « faire le plein ». On a « fait » la Norvège, une tâche parmi d’autres sur notre liste. Comme si un pays entier ne pouvait avoir pour nous que deux statuts, « fait » ou « non fait ». Ce qui est fait n’est plus à faire, on a vu toute la Norvège une bonne fois pour toutes : pays suivant.

Ce verbe « faire » trahit la présomption de connaître un lieu dont on n’a pu qu’effleurer la surface, mais aussi la vanité de montrer aux autres que l’on accomplit plus de choses qu’eux. « Ah, tu n’as pas encore “fait” Venise ? Ben nous, si. » Pire, il devient même plus important d’« avoir fait » Venise que d’apprécier les moments où on la « fait ».

Qui pourrait se vanter de connaître un lieu au point de n’y plus trouver de nouveau ? Ou plutôt, quelle étendue peut avoir un tel lieu ? J’ouvre une carte IGN et je regarde au hasard un carré du quadrillage au 1:25 000, un simple carré représentant une zone de 250 m par 250 m. Y figurent des courbes de niveaux avec quatre petits sommets, un col, trois vallons et leur rus, un terrain plat cultivé, des barres rocheuses, des sentiers forestiers, un tronçon de route, des feuillus, des résineux, une mare, quelques bâtiments, une piste desservant les deux lieux-dits « le Pichauris » et « la Platrière ». Dans cette miette de France, combien de temps me faudra-t-il pour connaître les chemins, le relief, les passages des animaux, la liste des espèces végétales, animales, fongiques, microbiennes, leurs interactions, les différentes roches et leur agencement, les épaisseurs changeantes du sol, les variations de chaleur, d’humidité, d’éclairage, de sons, d’odeurs au cours des journées et des saisons, mais aussi toute la vie qui anime ces parages, cachettes de nourriture et terriers, prédation, séduction, naissances, croissances de plantes, chutes d’arbres, décomposition de souches, ou encore combats de fourmis glorifiés par Thoreau, sans mentionner l’histoire des bâtiments construits là et leurs fonctions successives ? Combien de temps pour « faire » ce banal carré de nature, à peine touché par les complexes activités humaines ? La connaissance d’un lieu est sans bornes pour qui sait regarder, une vie entière n’y suffirait pas. De vieux paysans qui ont occupé leurs décennies à cultiver les mêmes terres, à les parcourir et les observer, eux seraient les plus susceptibles d’avoir « fait » un modeste territoire – et encore continuent-ils sans doute d’en apprendre jusqu’à leur dernier soir. Alors, quatre jours pour « faire » la Norvège…

Touristes libres, ou pions de la technologie ?

Non contents de consommer avidement le globe, nombre de touristes deviennent incapables de voyager sans accès à Internet, bientôt dépendants des technologies de l’information pour mettre un pied devant l’autre. Le GPS tourne le volant, AirBnb nous dépose chez le « super hôte » le plus proche, TripAdvisor nous emmène jusqu’au repas typique. Ainsi le séjour, de premier de classement en premier de classement, suit son flot admirable sans déception aucune, nous incitant à joindre notre pouce levé à la foule de ceux qui, nous précédant, ont construit ce parcours certifié d’excellence.

Aujourd’hui, c’est un site Internet qui nous dit si ce que nous mangeons est bon, et non plus l’inverse

Parcours, c’est bien le mot. Comme dans un zoo ou un parc d’attractions. Suivez le chemin balisé (tracé en zigzag pour vous divertir), arrêtez-vous aux points d’intérêt marqués au sol, prenez la photo, poursuivez, pensez à consommer régulièrement, et évitez de franchir les clôtures, vous risqueriez d’être déçus. Je revois ce vieux quartier vétuste où j’avais flâné plusieurs jours durant. Aucun bâtiment remarquable, mais un charme indicible et un calme qui me plaisaient. Une seule chose y amenait périodiquement d’autres touristes : la pâtisserie traditionnelle située à son extrémité, unique case à cocher signalée sur Internet dans le secteur.

Où sont donc la découverte, le goût de l’inconnu, l’imprévu, la parole ?

J’ai vu des gens angoissés d’entrer dans un restaurant sans en avoir vérifié le référencement en ligne. Quoi, on prendrait le risque de se tromper, quand le savoir à portée de clic garantit une expérience optimale ? Voilà le comble de la surinformation : aujourd’hui, c’est un site Internet qui nous dit si ce que nous mangeons est bon, et non plus l’inverse !

Dans une ville orientale antique, un ami suivait son smartphone, je suivais mon flair ; souvent, nous tombions à l’arrêt devant les mêmes restaurants…

En se réfugiant derrière un écran, on oublie de voir par soi-même, on émousse son instinct, son sens de l’observation. Ses capacités de communication aussi, car on ne s’enquiert plus auprès d’autrui. L’information rassure, isole, enferme dans une bulle de certitude que nul autochtone ne viendra troubler.

Ainsi, même en vacances, nous déléguons passivement à nos assistants technologiques nos capacités à observer, évaluer, décider, voire à apprécier.

Bien sûr qu’un avis de la communauté oriente, mais la mauvaise expérience de l’un ne sera-t-elle pas la bonne expérience de l’autre ? Qui dit qu’une personne ne préfèrera pas un accueil rustre mais sincère, à un service adapté mais mielleux ? Qui dit que l’information qui s’affiche à notre écran est fiable et correspond à cette réalité que nous pourrions sonder par nous-mêmes ? Au-delà du problème des avis falsifiés, on se souvient de l’exemple extrême de ce restaurant fictif de Londres qui, sans avoir jamais servi la moindre assiette, avait atteint en 2017 la plus haute place du classement de TripAdvisor ! Non, décidément, le jugement personnel n’est pas dans l’air du temps. Le tourisme sert à thésauriser les expériences positives, pas à risquer le chamboulement.

Par conséquent, bien des touristes se comportent en pions téléguidés, à l’abri dans leurs parcours à moquette, plutôt que d’aller à la rencontre de l’inconnu. Pas de temps pour une curiosité non référencée sur le smartphone. La liste des Best Things To Do, elle, est fort longue.

Ultime exemple de téléguidage : en 2017 en Norvège, une erreur de Google Maps faisait atterrir dans un hameau quelconque des centaines de touristes, qui croyaient se rendre au célèbre rocher de Preikestolen dont je parlais plus haut. Et je passe sous silence ces amis qui, suivant leur GPS pour venir me retrouver à la campagne en Aveyron, sont arrivés par une piste ravinée et cabossée, au lieu de prendre la route goudronnée pourtant bien indiquée par les panneaux routiers…

Quand le tourisme dénature les lieux visités

Je me rappelle de mon passage dans cet antique port méditerranéen dont on entendait vanter les charmes. Il m’a plu en effet, mais aux premières lueurs du jour, quand seuls sont à voir les bâtiments, les mouettes et quelques humains matinaux. Car bientôt, l’activité commence, qui révèle que tout n’est que décor. Sur les quais, derrière les portes colorées des vénérables caves de pêcheurs, s’ouvrent des restaurants proposant tous la même carte ; au pied d’anciennes maisons sont servis des petits déjeûners d’hôtels ; l’ex-bureau des douanes vend souvenirs et cartes postales, la vieille tour de garde des tableaux d’artistes ; les bateaux qui dépassent la jetée sont pleins de touristes et non de poissons.

Le seul bâtiment qui n’ait pas abandonné sa fonction première, la mosquée, diffuse néanmoins des appels à la prière pré-enregistrés. Les natifs de la ville ne l’habitent plus, à moins d’avoir investi dans un hôtel. On ne rencontre guère que des personnes venues d’ailleurs, les unes pour dépenser leur argent, les autres pour faire dépenser les premières. Ainsi le décor, vidé de ses habitants, est total.

À l’est du décor, le port moderne, bétonné et mazouté ; à l’ouest, hôtels de luxe et casinos ayant accaparé des portions de côte. Le seul morceau de littoral accessible au promeneur est balisé, formaté, planté de palmiers identiques, cerné de lieux où l’on consomme. J’ai observé le chemin que suivaient la plupart des visiteurs, déversés en bus aux portes de la vieille ville :  descente à pied par la rue des banques, aller-retour sur la jetée, restaurant lambda, visite du fort, photo de la vieille fontaine à ablutions (n°8 sur le plan), achats divers, boutique de loukoums (n°17), dîner puis hôtel.

Des jeunes couples branchés qui se succèdent sous mes yeux, aucun ne prête l’oreille aux musiciens du soir. Ils sont venus ici parce qu’on leur y a fait penser, pour faire comme les autres. De l’histoire millénaire et mouvementée du lieu, on retient peu. Tout le monde repart avec la même photo – sourire sur fond de soleil couchant derrière la tourelle de la jetée. Un week-end suffisait bien pour « faire » ce port authentique, qui a cessé de l’être le jour où le mot est apparu sur une brochure touristique.

Ce souvenir de voyage illustre la perversion qu’opère le tourisme sur les lieux visés. Puisque les visiteurs amènent de l’argent, tout s’aménage et s’organise pour les attirer, bientôt au détriment de l’âme locale. Un endroit qui autrefois vivait, certes modestement peut-être, s’est transformé en musée froid où l’on encaisse des droits de séjour, en parc d’attraction où l’on déambule suivant un marquage au sol.

Cette muséification des lieux est à l’œuvre dès lors que le touriste n’est plus une goutte parmi le flot des habitants, ballotée joyeusement par l’ambiance véritable, mais une vague qui se répand en imposant son pouvoir d’achat et ses exigences. Avec l’argent du tourisme, on gagne en rénovations de façades ce qu’on perd en autonomie économique, donc en capacité de survie à long terme. En passant dans ce port, j’ai apporté à regret ma part de subvention à ce système.

À Dubrovnik en Croatie, autre port méditerranéen, le flux énorme de touristes devient un poids pour les habitants. Si le tourisme a enrichi la ville depuis l’après-guerre mondiale, permis la construction de l’aéroport et la restauration des bâtiments après les bombardements de 1991-1993, la vieille ville aujourd’hui est dénaturée et suffoque. À tel point que son maire a instauré de véritables mesures de dissuasion touristique : échelonnement des arrivées et départs de bateaux, réduction des quantités de souvenirs en vente et des nombres de couverts des restaurants, augmentation des tarifs de visite guidée… Le monde entier s’est mis en tête de « faire » Dubrovnik, la ville-musée est déjà dénaturée et se débat comme elle peut.

Le Mont Blanc, point culminant des Alpes, devient un vulgaire terrain de jeu. Image du 26 juin 2019, source Reporterre

Je mentionne brièvement – mais on pourrait s’étendre – que le tourisme moderne dénature aussi… la Nature elle-même ! Trop de gens, de passage, de bruit, de lumière la nuit, de déchets. Bien des espaces sont victimes de leur beauté exaltée dans les brochures touristiques : pollution, dérangement de la faune et la flore, béton et goudron. Cet article de Reporterre prend l’exemple des Calanques près de Marseille, de l’île de Porquerolles et du Mont-Blanc, assez préservés certes, mais où les gens viennent en surnombre et comme sur un terrain de jeu. Et les sports de plein air ou d’aventure se démocratisent. Là où venait jadis un marginal, il vient aujourd’hui cent personnes avec guides.

On a beau jeu de planter des panneaux d’interdictions, après avoir financé les accès et transports qui déversent les flots indésirables de visiteurs. Devant la beauté naturelle, mieux vaudrait souvent s’abstenir de tout aménagement.

Au fond, pourquoi fait-on du tourisme ?

Le caractère dégénéré du tourisme actuel me semble reflété par les trois attributs illustrés ci-dessus – superficiel, manipulable, dénaturant. Quand le séjour devient itinéraire touristique, c’est-à-dire parcours de consommation, il en oublie sa vertu première de transformation personnelle.

Le mot « tourisme » n’a pas toujours eu la connotation péjorative qu’il revêt souvent aujourd’hui. Dès le 16ème siècle (reprenant une pratique antique), les jeunes aristocrates européens partaient faire leur Grand Tour, voyage de plusieurs mois ou années à travers l’Europe, destiné à approfondir leur éducation. L’exposition à d’autre langues, cultures, mœurs, contribuait à l’ouverture d’esprit ainsi qu’à la connaissance des grands centres économiques et intellectuels. Le Tour était initiatique et accessible aux seules familles aisées.

Aujourd’hui, quelle proportion des touristes mondiaux s’éduquent en voyageant ? Une minorité sans doute. La découverte de lieux nouveaux est là, mais qu’apprend-on sur autrui et sur soi-même, quand on se contente de cocher des cases définies par les autres ? La transformation personnelle ne va guère plus loin que l’argent disponible en banque. Et ce qui désole dans cette pratique, c’est qu’une part sans cesse croissante de la population mondiale (le tourisme reste l’activité d’une minorité) la prenne pour but, à mesure que s’élève le pouvoir d’achat et que baisse le coût des billets d’avion.

Loin de soutenir que seuls les plus riches savent pratiquer un tourisme sain, je serais tenté de suggérer que justement, l’argent abondant rend plus probable de tomber dans un tourisme utilisateur. Le touriste peu argenté, s’il renonce à la tentation du vol bas-coût, recourra à bus, auto-stop, vélo, cheval, marche, exactement les moyens de transport qui redonnent au voyage sa lenteur et son goût d’aventure. J’ai croisé récemment près de Marseille un modeste propriétaire de camping et son fils, partis avec vélos et sacoches pour un voyage de plusieurs mois vers l’Italie du Sud. Cet enfant, déscolarisé le temps du voyage, était bien mieux parti pour un Tour initiatique que n’importe quel gosse de riche enchaînant tous les hôtels luxueux de Méditerranée.

À propos, je connais au moins quatre couples de personnes qui ont traversé la France ou l’Europe en vélo pendant leurs vacances, à la découverte fine des territoires et des habitants. Bivouac dans un champ, chemin de vignes, bords de canal, passage de cols, traversée de fleuves… à la force du mollet tout hectomètre prend une autre signification. Un certain investissement matériel au départ certes, mais qui peut servir longtemps ou se revendre.

« Le tourisme est une compensation thérapeutique permettant aux travailleurs de tenir la distance »

Rodolphe Christin

Comme l’analyse le sociologue Rodolphe Christin dans son Manuel de l’anti-tourisme (Écosociétés, 2017), la qualité émancipatrice du temps libre a disparu, par suite de sa récupération par le productivisme et la logique marchande. L’avènement des congés payés a dopé le développement du tourisme qui, en retour, s’est massifié et industrialisé.

On ne voyage plus pour s’éduquer, on voyage pour s’éclater, voir du neuf, oublier le travail, claquer en quelques semaines l’argent qu’on a mis des mois à gagner. En quelque sorte, puisque le tourisme tend à occuper les vacances, il est devenu un contrepoint automatique au travail. Je travaille, donc je fais du tourisme. Pire, le tourisme est bien souvent la « compensation thérapeutique permettant aux travailleurs de tenir la distance et d’accéder aux mirages de la qualité de vie » (Christin, p.61). On voyage loin et fort pour oublier un quotidien trop morose.

Pas convaincu(e) ? Songez donc au confinement de mars 2020 subi par les habitants des grandes villes, dont vous faites peut-être partie. Soudain prisonniers d’un lieu qu’ils admettaient enfin comme invivable, beaucoup de gens ont compris qu’ils n’y tenaient le coup qu’à condition de pouvoir partir en vacances. L’envie d’ailleurs qui rôde depuis des années n’a fait que croître, notamment en région parisienne. Cet été, les stations de montagne, les réserves naturelles ou encore des départements ruraux comme le Lot et l’Yonne, étaient plus que jamais fréquentés par les touristes.

Enfin, la plupart des gens voyagent pour avoir voyagé. Pour pouvoir énumérer les lieux visités, les logements occupés, les repas dégustés. Le touriste actuel est d’ailleurs avant tout un consommateur de prestations. Selon son budget, ce sera les soirées d’Ibiza ou les safaris du Kenya, mais il consommera. Et plus c’est quantifiable, mieux il se vantera. Comment il s’est senti ? Ce qu’il a appris sur soi, ou apporté aux personnes rencontrées ? Pourquoi il repartirait ? Guère le temps d’y réfléchir, occupé qu’il est à rayer le prochain item de la liste.

Pire, le même mal qui ronge nos semaines de travail s’est insinué dans celles de congés. En croyant tirer le meilleur du précieux répit, on s’attache à planifier, optimiser, déléguer, rationaliser l’organisation du séjour, pour le rentabiliser. Le prix du vol pour Tokyo est un sacré investissement, soyons sûr d’en tirer un bon retour. Mais c’est une illusion, car l’absence de « trous » dans le programme tue dans l’œuf la découverte spontanée et empêche de savourer les moments passés. Néanmoins, les vacances orchestrées de main de maître ont le goût du projet bien conçu. On reprend le boulot fier de sa performance, rafraîchi d’un nouveau succès professionnel que l’on s’empresse de raconter. L’oubli de soi, le goût de l’errance, le délice de l’imprévu ? Abandonnés, pas rentables.

Force est donc de constater que le tourisme, dans sa pratique dominante, a perdu sa vertu première d’éducation, de transformation intérieure, pour devenir au contraire une activité aliénante, abrutissante, dictée par des industriels et se déroulant dans des « tissus serrés de prestations » (Christin, p.51).

L’équation « tourisme = bonheur », image d’Épinal de nos sociétés modernes occidentalisées, pervertit les esprits au lieu de les instruire, et l’industrie du tourisme, par sa croissance implacable (6,5% par an entre 1950 et 2006, selon l’Organisation Mondiale du Tourisme), accélère l’aplanissement des cultures et la dégradation des écosystèmes.

Retrouver le sens du voyage

Redonner du sens au tourisme peut passer par retrouver le sens du voyage.

Au 21ème siècle, l’abondance de pétrole et la structuration des transports, notamment aérien, ont quasiment fini par nier l’existence du voyage. La partie « voyage » d’un séjour touristique, le déplacement, se résume souvent à un vol entre deux aéroports standardisés, vol que l’on espère le plus court possible. Les péripéties de naguère, changements de routes, contretemps, pertes d’objets, découvertes inattendues, rencontres forcées avec les autochtones pour de l’aide ou du renseignement, on n’en veut plus. Exit tous ces incidents qui faisaient pourtant le sel du voyage et fournissaient les anecdotes délicieuses.

De mes quelques expériences de voyage, je retiens pourtant que les meilleurs moments sont souvent nés de l’imprévu.

En Serbie, un homme qui nous a vus mon ami et moi, attablés inactifs dans une échoppe à grillades, repasse une heure plus tard, nous proposant pour la nuit une chambre inespérée et à prix imbattable. En Grèce, alors que nous zonons dans un bar, un homme nous repère et finit par nous embaucher pour deux jours dans son champ d’oliviers – logement gratuit et histoires du cru. En Turquie, notre errance dans un quartier gitan peu attrayant nous conduit dans ce bar sans nom, où, passée la surprise de voir entrer des touristes, nous rencontrons parmi les siens un clarinettiste de renommée internationale. Grâce à l’imprévu, la découverte voyageuse du monde redevient cette expérimentation « hasardeuse, poétique et parfois douloureuse, très imparfaite d’un point de vue organisationnel » (Christin, p. 134).

Plus l’on planifie, moins l’on voyage. En un lieu nouveau, tant de choses se présentent que nous ne pouvons connaître à l’avance. Être esclave d’un programme, c’est se fermer à cette spontanéité qui illumine le séjour. À trop suivre un déroulement défini hors du lieu (et payé à l’avance), on finit par tricoter à l’envers, contraint de quitter des endroits où l’on voudrait rester, et rester dans des endroits que l’on voudrait quitter.

Aux gens m’opposant qu’ils planifient car ils n’ont pas la moindre demi-journée à « gâcher », je réponds d’adopter un programme moins ambitieux. Trop court, le séjour ? Alors, mieux vaut voyager plus longtemps si possible, ou moins loin à défaut, afin que la soif de voir reste à la mesure du temps disponible. Même la présence d’enfants ne justifie pas une organisation millimétrée. J’ai rencontré en voyageant de nombreuses familles m’ayant convaincu qu’on peut toujours garder un programme souple, dans une certaine mesure mais y compris sur l’hébergement, dès lors qu’on relâche les exigences de confort.

En voyage, la compagne de l’imprévu est la lenteur. Le tourisme est une activité d’agrément et non d’affaires, il doit redevenir un temps sans objectif de résultat. Le repos requiert la lenteur, la lenteur autorise la vraie découverte. En s’asseyant en terrasse de café ou sur un banc public, en laissant couler les heures, en acceptant comme égales les scènes qui s’offrent à nous, on en apprend long sur le lieu et ses occupants. Lenteur des conversations, attentes sans but, farniente, et parfois la surprise déboule qui change le cours du voyage, comme je le racontais plus haut.

La lenteur, de plus, est nécessaire pour savourer le voyage. C’est dans les longs trajets en bus, dans les attentes de bateaux, dans les jours de pluie passés à l’hôtel ou au bar, dans les siestes en bord de route, que l’on repasse dans sa tête les moments, les lieux, les personnes, les impressions. La mémoire se consolide par répétitions. Les temps morts confèrent aux événements du voyage tout leur relief, leur saveur. La remémoration construit la valeur de choses. Voulons-nous voyager comme ces « esprits préoccupés » que critique durement Sénèque, qui « ne peuvent ni se retourner ni regarder en arrière » et dont la vie « par conséquent, va se perdre dans un abîme » ?

« De même qu’il ne sert à rien de verser tant et plus, si nul récipient au-dessous ne recueille et retient, ainsi peu importe le temps qu’on reçoit, s’il n’a pas où se déposer : à travers des âmes fêlées et percées, il s’écoule dans le vide. » (Sénèque, De la brièveté de la vie, chapitre X)

Pour goûter à la parfaite lenteur du voyage, partir à pied est une bonne idée – sans se sentir obligé(e) de « faire » un des chemins de Saint Jacques. À pied, on goûte à la satisfaction de voyager par ses propres forces et on voit plus de choses qu’avec tout autre moyen de locomotion. De plus, la marche se prête à la réflexion. Connaissez-vous Bernard Ollivier, ce retraité qui a créé l’association Seuil et remis en lumière la marche comme expérience mentale ? Des marches encadrées de plusieurs semaines permettent d’accompagner des adolescent(e)s en difficulté dans leur réinsertion sociale, avec de nombreux succès. Là aussi, le voyage et la lenteur permettent la transformation personnelle.

Ainsi, comme le propose Rodolphe Christin, retrouvons le sens du voyage en nous rappelant là encore que l’important n’est pas la destination, mais le chemin.

Le temps, ou l’argent ?

Il est faux de dire que voyager coûte forcément cher. A fortiori lorsqu’on est jeune et en bonne santé. Ce qui manque est bien plus le temps que l’argent.

Outre les multiples possibilités de transport qui s’offrent au touriste peu argenté, que je rappelais plus haut, l’hébergement lui-même peut coûter peu, si l’on prend le temps de le dénicher… ou si l’on est moins regardant. Avec un ami, nous avons voyagé à travers dix pays européens pour quelques dizaines d’euros, nous déplaçant en auto-stop, alternant nuits à la belle étoile, chez l’habitant(e!), ou en auberge de jeunesse. Les conducteurs, loin d’être tous aigris ou dangereux, sont souvent ravis d’échanger leur capacité de transport contre un peu d’animation !

À Barcelone, j’ai rencontré il y a une dizaine d’années un groupe de cinquante Polonais venus en auto-stop fêter le Nouvel An. Tous étudiants et étudiantes, vivant de petits boulots, un grand sourire aux lèvres. Marta et Anna, parties de Cracovie par -20°C avec des sandwichs, deux sacs de couchage, une bouteille de vodka et un couteau dans leur sac, avaient traversé l’Europe en trois jours pour quelques euros.

Bien sûr, se déplacer pour moins cher demande plus de temps, or les semaines manquent quand on est pris dans l’engrenage CDI-maison-crédit. Mais rien n’oblige à rentrer dans ce modèle dominant dont on nous rebat les oreilles, bien des gens restent en dehors et s’en portent à merveille. J’ai croisé en Chine une infirmière suédoise qui passait la moitié de son année à travailler, l’autre moitié à voyager grâce à l’argent gagné. « J’ai bien plus de choses à vivre que le travail ! » disait-elle.

Pour voyager pas cher, prendre son temps ainsi qu’accepter plus d’inconfort et d’aléas suffit souvent à changer la donne.

Une certaine attitude de voyage

Il n’existe pas de « recette du bon voyage ». Parce qu’il peut y avoir autant de façons de voyager que de personnes. Aussi, parce qu’une même personne, selon le groupe qui l’entoure ou la période de sa vie, voyagera différemment. Par ailleurs, je ne détiens pas de vérité et je ne suis moi-même qu’un touriste de plus, empruntant les mêmes vols bas-coût que les personnes que je critique.

Néanmoins, d’après ma modeste expérience de voyageur, je souhaite défendre un certain état d’esprit, une attitude qu’il me semble bon d’adopter en tant que touriste, pour donner sa valeur à la notion de voyage : discrétion, attention, échange.

Discrétion, tout d’abord. Humilité de l’intrus. S’effacer devant l’autochtone. « Disparaître dans la géographie », comme dit Sylvain Tesson. Dans une région nouvelle, baignée peut-être d’une culture très différente, certains de nos actes banals ont une résonance forte. On dérange lorsqu’on écoute du hip-hop sur son enceinte portative près d’un temple bouddhiste, ou qu’on se promène en minijupe dans certains endroits religieux – sans parler de donner une mauvaise image de nous ou de notre lieu d’origine. Sans aller dans ces caricatures, on a vite fait d’incommoder par mégarde, n’ayant pas pris le temps d’observer ce qui se faisait ou ne se faisait pas. Avec la discrétion va ainsi l’attention.

Attention portée aux autres, c’est-à-dire connaissance de leurs valeurs, respect de leurs modes de vies. On ne voyage pas pour importer ses règles, mais pour découvrir celles des autres. Séjourner chez autrui comporte de l’étonnement, du manque, parfois la tentation du dédain, pourtant il est bon d’accueillir ces impressions en se gardant de réagir, en restant discret et respectueux. Gare aussi aux attitudes néo-colonialistes, dans les pays où la domination politico-militaire a été remplacée par celle du pouvoir d’achat, et où l’aide au développement se teinte de condescendance : on y consomme en se croyant supérieur.

Le respect invite à l’échange, on discute avec des mots, des gestes ou des dessins, on découvre que les signes ne sont pas universels. Le pouce levé sur le bord de la route en Iran équivaut au doigt d’honneur pour l’auto-stop en France ; le « oui » de la tête pour un Français signifie « non » en Bulgarie. Je me rappelle de cette soirée au Vietnam où mon ami et moi cherchions simplement à « boire un coup », pourtant incapables de nous faire comprendre par nos gestes. Dans l’échange s’apprivoise l’altérité, la langue, la culture. Dans la rue, ce vieil homme courbé sur sa canne nous en apprendra peut-être plus que le discours passe-partout de la guide que l’on paye.

Attention portée à son environnement aussi, observation des évolutions, des acteurs, et surtout des détails, dans lesquels réside toute l’authenticité. Déambuler et voir par soi-même, plutôt qu’à travers les yeux des autres. S’étonner de l’absence et chercher sa cause. Regarder ceux et celles qui travaillent, leurs équipements, vêtements, gestes : que nous apprennent-ils ? Photographier, mais aussi prendre le temps de regarder ses photos. Dessiner, pour mieux s’imprégner d’un objet, d’un bâtiment, d’une vue, d’une lumière. L’accumulation des détails durant le séjour renforce et enrichit la compréhension du lieu, elle permet que le souvenir se spécifie, aille au-delà de l’impression, du « on a passé des bons moments là-bas » ou du « j’ai bien aimé ».

En voyage, un dessin aide à saisir ce qui a attiré l’œil

Pas de recette donc, mais peut-être les quelques paragraphes qui précèdent vous donneront-ils moins envie de « faire » un lieu, et plutôt d’y voyager.

Et si on arrêtait de voyager ?

Puisque le tourisme pollue, pervertit les lieux et leur culture, puisqu’on part en voyage par soumission à la publicité ou par mimétisme des autres, puisqu’on rentre trop souvent sans avoir prêté attention à l’endroit, puisqu’enfin la motivation première des gens organisant cette industrie n’est pas de nous ouvrir l’esprit mais de nous vider le portefeuille, je suis tenté de dire… et si on arrêtait de voyager ?

Au lieu de voyager pour fuir une ville trop bruyante et oublier un travail trop tendu, si on remettait en cause ces choses mêmes, le cœur de notre vie ? Chi sta bene, non se move, dit un dicton italien : qui se sent bien ne bouge pas. Dans une vie équilibrée, pas besoin de gravir les glaciers de l’Antarctique pour se sentir vivre. Besoin de calme et d’espace ? Habiter à la campagne en offre. On gagne en qualité de vie ce qu’on perd en salaire. Besoin d’activité physique et marre des néons des salles de sport ? Couper son propre bois de chauffage a fait ses preuves depuis des millénaires.

On rêve du « là-bas »
en délaissant l’« ici »

À trop saliver devant les photos trafiquées de volcans ou de cocotiers, on en oublie son propre territoire. On rêve du là-bas en délaissant l’ici. Dans l’année, on n’a guère le temps que de travailler, on paie quelqu’un pour s’occuper du jardin à notre place ; dès qu’on a des congés, on les passe ailleurs. Entre ces deux anonymats, pas le temps de connaître les voisins, on vit à côté les uns des autres, mais plus ensemble. Ainsi se dégradent, lentement mais inexorablement, les liens sociaux, les cultures régionales, les traditions. Dans les quelques associations locales que j’ai côtoyées ces dernières années, guère que des étudiant(e)s et des retraité(e)s. Les « actifs » manquent à l’appel, ils dorment ou travaillent, ou bien sont partis en vacances.

L’état des abords campagnards me semble représentatif de notre manque de temps consacré à l’ici. Malgré les remarquables efforts associatifs, le patrimoine bâti et paysager s’effrite. Moulins en ruine qui pourraient trouver un nouvel usage, murs en pierre qui s’effondrent et laissent s’éroder les terrains, chemins que seuls quelques agriculteurs entretiennent encore, sentiers séculaires envahis de broussailles et ravinés… Il y a là pourtant de quoi occuper sainement les dizaines de milliers de personnes qui n’iraient plus fouler les plages de Thaïlande ! Activité physique au grand air, mise en valeur du patrimoine, transmission de savoir-faire, lien social, repas conviviaux, observation de la nature, le tout pour des coûts dérisoires.

Alors, si le tourisme fait souffrir le là-bas autant que l’ici, pourquoi ne pas épargner les deux en préférant un temps libre tourné vers le chez soi plutôt que vers l’autre bout du globe ?

Si nous ne savons pas retrouver dans le voyage sa vertu de transformation personnelle, autant rester près de son entourage. Autant prendre soin de soi-même. Soin de l’esprit, soin du corps, soin du logis. Prendre soin également de ses proches : comment vont-ils, quels sont leurs soucis, leurs projets, comment leur être agréable ou les aider ? Prendre soin de la vie locale, s’investir dans les associations, les événements culturels, rendre visite à des personnes âgées seules loin des leurs, etc. Si le voyage change les chiffres de notre compte en banque mais pas notre regard sur le monde, alors oui, autant y renoncer, pour chercher parmi ces mille activités plus locales, sans doute plus ambitieuses, le vrai sens que nous croyions trouver en achetant des billets d’avion.


Ouvrage conseillé : Manuel de l’anti-tourisme, Rodolphe Christin
Éditions Écosociétés, 2017 (1ère édition 2010)

Quand le sable vient à manquer

Et si l’humanité, avant même d’épuiser le pétrole, venait à tomber à court de… sable ! Le problème est méconnu, il est pourtant sérieux. Verre, composants électroniques, mais surtout bâtiments, routes, toute cette production pourrait s’arrêter. Les plages ? Probablement disparues à l’horizon 2100. Quant aux déserts, ils ne règleront rien. Petite revue d’une vaste question.

Lecture 13 minutes

Ceux et celles d’entre vous qui, comme moi encore il y a peu, n’ont pas entendu parler de la pénurie de sable, doivent me regarder avec des yeux ronds. Manquer de sable ? Mais le sable, c’est banal, commun, y’en a partout. C’est pas un métal rare, on en ramène dans nos chaussures l’été ! Ou au pire, on broie quelques cailloux et c’est bon, non ? Et puis on se plaint de la progression des déserts, en Chine, en Afrique.

Eh bien si, nous allons en manquer. Un problème de plus qui ne se voit pas depuis la France mais fait des dégâts dans bien d’autres pays.

En réalité l’humanité, vorace en sable, se heurte à deux obstacles. D’une part, le sable coûte cher à transporter (la tonne a peu de valeur) ou à fabriquer (énergivore). On tend donc à s’approvisionner localement, dans les carrières et les rivières proches des lieux de consommation, voire dans les fonds de sable marins (comme ici en Belgique). D’autre part, et c’est plutôt tragique, le sable des déserts est impropre à la plupart des usages. Alors, le Sahara tout entier ne saurait résoudre nos problèmes.

La ressource en sable de rivières, de plages et de carrières, est restreinte et peu renouvelable, tandis que nous consommons plus de 40 milliards de tonnes de sable par an. Après nous être battus de longue date pour la nourriture, l’eau, l’énergie, la pierre, le bois, les métaux et bien sûr le territoire, nous pourrions bientôt nous battre pour le sable.

L’humanité consomme du sable

On le sait rarement : le sable est la deuxième ressource naturelle la plus consommée sur Terre après l’eau. Banal et pourtant omniprésent. Le sable sert à fabriquer une multitude de chose, verres bien sûr, mais aussi (sous forme de silice) céramiques, lessives et détergents, papiers, cosmétiques, sans oublier tous les composants électroniques, et jusque dans le vin, la bière et les jus de fruits, comme clarificateur et stabilisateur. (Je peux vous envoyer cet article listant tous les usages de la silice.) Bref, le sable est partout dans nos vies occidentales.

« Le sable est le héros invisible de notre époque »

Michael Welland

Mais le plus gros poste de consommation est de loin le secteur de la construction. Deux tiers des bâtiments de la planète sont construits en béton armé. Or, le béton (béton de ciment pour être précis, car il existe du béton de terre, de chaux, de chanvre, de bitume…) est composé à un gros tiers de gravier et un tiers de sable. Maisons, immeubles, écoles, parkings, gares, aéroports, usines, tout ça c’est du sable. La construction de routes, pour les sous-couches comme pour les enrobés, engloutit elle aussi des quantités faramineuses de gravier et de sable. Pour une maison de taille moyenne, compter 200 tonnes de sable ; pour un seul kilomètre d’autoroute, environ 30 000 tonnes ! Voilà ce qu’approvisionnent ces énormes péniches sur les fleuves.

« Le sable est ce que j’appelle le héros invisible de notre époque, car il est omniprésent dans notre vie quotidienne et vraiment peu de gens en sont conscients », déclare ainsi Michael Welland, géologue américain interrogé dans le film Sand Wars, réalisé par l’auteur français Denis Delestrac et sorti en 2013.

Plutôt qu’un ou deux épisodes d’une n-ième série, prenez donc le temps de visionner cet excellent documentaire, primé au Festival International du Grand Reportage d’Actualité 2015. Il est actuellement disponible ici en version française (partiel, 34 min) et ici en version anglaise (complet, 1h 10min). Vous y trouverez des images des plus parlantes sur le problème du sable, comme ces habitants des îles Maldives subissant l’érosion quotidienne des plages au pied de leur maison.

« Selling sand to the Arabs »

En français l’on dit d’un bon commercial qu’il « vendrait un frigo à un esquimau » ; les anglophones, eux, disent qu’il « vendrait du sable aux Arabes », en référence à l’abondance des déserts de sable près de la péninsule arabique. S’il y a bien un pays qui n’achètera jamais de sable pour ses constructions, ce sont les Émirats Arabes Unis, non ? Pétrole et sable à volonté, de quoi satisfaire les mégalomanies architecturales les plus folles, comme la Burj Khalifa, tour de Dubaï vantant la puissance du Golfe du haut de ses 828 m, l’actuel record mondial.

Détrompez-vous, Dubaï importe massivement du sable pour soutenir son développement urbain forcené. La raison ? Simple et fatale : le sable des déserts, usé par le vent, ne convient pas à la construction car ses grains sont trop fins, trop lisses, trop ronds. Un tas de sable du désert est instable comme un tas de billes, tandis qu’un tas de sable de rivière ou de plage est plutôt comme un tas de dés, avec des grains anguleux, moins usés par l’eau. Ces irrégularités sont essentielles à la cohésion du béton comme à la stabilité des empilements de sable.

Car les dubaïotes ne font pas que bétonner. Le deuxième gros poste mondial de consommation de sable n’est autre que le remblai, pour gagner du terrain sur la mer. À Dubaï la spéculation foncière a rendu plus cher d’acheter un terrain que de construire une île artificielle, ce qui a motivé plusieurs projets de terre-pleins littoraux pour le tourisme de luxe, tels que Palm Jumeirah (remblayé et bâti), Palm Jebel Ali (remblayé en partie) ou encore le très modeste The World représentant la forme des cinq continents (remblayé mais jamais bâti). Regardez donc les photos satellitaires, c’est assez fou.

L’archipel artificiel de Palm Jumeirah à Dubaï, construit en déversant du sable dans l’océan

C’est ainsi que des pays comme l’Australie ont bel et bien fini par « vendre du sable aux Arabes » : 3 500 sociétés australiennes se répartiraient une manne annuelle de 5 milliards de dollars.

Si les dizaines de km² des archipels de Dubaï font pâle figure face aux 7 000 km² gagnés sur la mer aux Pays-Bas ces derniers siècles, c’est que les terre-pleins des Émirats Arabes Unis, comme au Japon et à Singapour, nécessitent un apport considérable de matière, tandis que les célèbres polders hollandais ont été surtout conquis par endiguement et assèchement de terrains existants – et se retrouvent donc sous le niveau de la mer. Environ un milliard de tonnes de sable auraient été déversées au large de Dubaï rien que pour ces trois projets, soit plus de 2,5 % de la consommation mondiale annuelle.

L’appétit pour le sable n’est pas qu’un trait mégalomane. Des pays à urbanisation massive tels que l’Inde ou la Chine représentent les plus grands consommateurs de la planète. Selon Pascal Peduzzi, expert du sable auprès de l’ONU, la Chine utilise 58 % des ressources à elle toute seule ; entre 2015 et 2019, elle aurait utilisé cent fois la quantité de sable exploitée en un an aux États-Unis.

Or, tout ce sable vient bien de quelque part.

Quand les plages disparaissent

Certes, une consommation annuelle de 40 milliards de tonnes de sable, ça ne nous évoque rien. Dire 18 kg de sable par jour pour chaque habitant de la planète, c’est déjà un peu plus parlant. Mais que représentent ces quantités par rapport au sable disponible, faut-il vraiment se soucier pour les réserves mondiales ?

La réponse est : oui, clairement.

Les experts et journalistes s’inquiètent d’une possible pénurie de sable depuis une quinzaine d’années, mais en 2019 un rapport de l’ONU est venu reconnaître officiellement cette menace : « nous dépensons notre budget sable plus vite que nous ne pouvons en produire » déclare Joyce Msuya, Directrice exécutive de la division Environnement. Face à la croissance démographique mondiale, l’ONU appelle à une gestion sérieusement encadrée et contrôlée pour la ressource sable  (voir aussi cet article dans Nature).

Comme je l’indiquais, le transport du sable est peu rentable, ce qui fait que les gisements près des lieux de forte consommation ont tendance à être vite épuisés. Le film de Denis Delestrac donne l’exemple de la côte marocaine près de Tanger, où certaines plages, faute de contrôle suffisant, ont été littéralement vidées de leur sable au moyen de pelles, d’ânes et de camions, laissant apparaître la semelle rocheuse et dénaturant le paysage. Le sable qui n‘est pas vendu à l’export est utilisé sur place pour la construction de résidences secondaires ou touristiques. L’ironie du sort est que ce même sable des plages qui attiraient les étrangers a disparu pour construire les bâtiments qui les accueillent.

« Des gens armés de fusil sont venus la nuit et ont volé leur plage. »

Pascal Peduzzi

Autre exemple, plus dramatique : le dragage abusif et illégal du sable marin pour la construction des terre-pleins de Singapour aurait causé la submersion de jusqu’à 25 îles indonésiennes, fragilisées par trop de creusement des fonds sablonneux près de leurs côtes. Ainsi, l’expansion de Singapour menace les habitants côtiers de l’Indonésie proche – sans parler de la destruction des écosystèmes marins et de ses conséquences en chaîne sur l’économie de pêche locale. Ce manège, qui se poursuit depuis des années, constitue un réel enjeu de géopolitique dans la région. Pour bien ancrer l’échelle du problème, disons simplement que Singapour, qui est grande comme le territoire de Belfort, importe chaque année depuis 10 ans environ 30 millions de tonnes de sable, soit dix fois plus que la France (source UN Comtrade).

Claire Le Guern, de l‘ONG Coastalcare, résume ainsi l’évolution du marché mondial du sable : « raréfaction des réserves, flambée des prix, demande exacerbée, appétit insatiable, … mafia ». (voir film)

Quand la souveraineté des pays se heurte à la forte demande (et au portefeuille) des gros consommateurs, la législation est vite contournée. C’est le cas à Singapour mais aussi en Inde, où des journalistes s’intéressant trop au trafic du sable ont été agressés voire tués, comme le relate cette émission de Radio France en partenariat avec l’ONG Forbidden Stories : le secteur indien de la construction et du sable forme un vaste réseau mafieux, qui exploite la main d’œuvre pauvre et achète le silence des administrations locales.

Les journalistes indiscrets ne sont pas les seuls à risquer leur vie. Pascal Peduzzi raconte qu’en Jamaïque une nuit, des habitants ont été menacés avec des fusils pendant que des hommes venaient vider leur plage à grand renfort de camions.

Même sans mafia, on comprend bien que dans tout pays côtier ayant peu de ressources naturelles, les habitants seront tentés, faute de mieux, d’extraire et vendre illégalement le sable de leurs plages. C’est ce qu’illustre cette courte chronique sur les « voleuses de sable » de l’archipel du Cap-Vert.

Avec une demande mondiale en croissance de plus de 5% par an (voir rapport ONU), les acheteurs ne sont malheureusement pas près de se calmer. Or, une fois le sable livré au client, bien malin qui peut identifier sa réelle provenance. Un acheteur peut donc, sciemment ou non, cautionner et encourager le trafic de sable, à l’instar des importations illégales de bois exotiques amazoniens que je mentionnais dans ce précédent article.

Ainsi, visant un profit à court terme, des pays comme le Maroc, le Vietnam, le Sénégal (voir cette vidéo de survol de plage) dilapident ou laissent dilapider leur capital sable, fragilisant à long terme leur territoire. Car comme l’explique bien le géologue français Eric Chaumillon dans le film ou dans cette émission, les plages de sable constituent une protection mouvante contre la mer. Bloquées par trop de constructions humaines, comme en Floride, elles sont avalées par la mer ; une fois les plages disparues ou pillées, c’est le début d’une érosion littorale accrue et d’une salinisation des terres.

Aux Maldives, où la montée de la mer est devenue un problème actuel, l’extraction du sable marin ne fait qu’en aggraver les conséquences. Des dizaines d’îles étant déjà désertées, la population se concentre sur les plus grandes et les mieux protégées. Pour répondre à ce besoin croissant en logements construits en béton, toujours plus de sable marin est extrait au large des îles, ce qui accélère en retour leur érosion. Combien d’années la capitale Malé, située à 2 m au dessus des eaux, survivra-t-elle encore ?

Mais le sable, il ne se reforme pas ?

Le sable marin provient de l’érosion des roches terrestres, il est charrié en aval par les rivières et finit par atteindre la mer, où il se dépose soit sur les plages, soit sur les fonds marins. Donc, le sable des plages se trouvait auparavant dans les cours d’eau. Selon les terrains rocheux érodés, il a des compositions minérales variées.

Comme indiqué plus haut, c’est avant tout la forme de ses grains qui fait sa qualité. Voilà pourquoi le sable de désert, trop rond, est majoritairement inutilisable. Le sable fabriqué, quant à lui, est constitué de grains acérés (pour les fanas de sable, voir cette vidéo de microscopie). Ce sable est donc propice à la construction, cependant il est bien plus coûteux de broyer des cailloux que de pelleter des plages, c’est pourquoi il est actuellement peu utilisé.

Source : Sciences & Avenir

On trouve également du sable dans des carrières terrestres, reliquats de fonds marins jadis sortis des eaux puis enfouis. C’est d’ailleurs, avec les rivières, la principale source de sable de construction, et la qualité privilégiée. Si le dragage des rivières tend à aggraver les phénomènes de crues et menacer la reproduction des espèces fluviatiles, l’exploitation des carrières, elle, pose à grande échelle des problèmes paysagers et fonciers.

Ainsi, ce sont les rivières qui pourraient recharger les plages. Or, on estime que le sable se forme et se transporte des montagnes vers la mer sur une échelle de milliers, dizaines voire centaines de milliers d’années. Donc, le sable n’est clairement pas renouvelable à l’échelle à laquelle nous le consommons. Il faut le traiter comme une ressource finie à se répartir.

Deux phénomènes viennent encore ralentir le rechargement des plages : d’une part le prélèvement du sable des rivières, et d’autre part la présence de nombreux barrages sur les cours d’eau. Aux États-Unis, ce sont plus de 80 000 obstacles artificiels qui retiennent le sable en amont et interrompent son trajet naturel.

On comprend donc qu’un triste tableau comme celui des plages de Tanger, devenues rocheuses, restera figé pour les siècles à venir.

Des solutions à la pénurie de sable

Si l’on réfléchit aux solutions, le problème du sable nous ramène à une alternative classique : performance ou sobriété ? Autrement dit, construire avec moins de sable, ou construire moins.

Par défaut, nos sociétés se tournent vers la performance, dans la foi aveugle que la technique résoudra tous nos problèmes. On pourra ainsi chercher à mettre au point un béton résistant composé d’un sixième de sable et non plus d’un tiers. Or, cela ne fera que donner bonne conscience aux entreprises du bâtiment et des travaux publics, tirant la demande toujours plus vers le haut. C’est ce que rappelle Jean-Marc Jancovici, avec l’exemple de la consommation de carburant des voitures : à mesure que les moteurs s’amélioraient (performance), on a construit des voitures toujours plus lourdes et plus puissantes (croissance), si bien que leur consommation globale n’a pas diminué.

Construire des bâtiments sans utiliser de sable (et, tant qu’à faire, arrêter de remblayer les mers) relâcherait grandement la pression mondiale sur la ressource, évitant par exemple que le sable vienne à manquer pour fabriquer les appareils électroniques qui nous sont si chers. Pour autant, ce type de performance pourrait ne faire que déplacer le problème, car si la croissance de la demande en constructions se maintient, ce sont les matières premières de substitution qui finiront par manquer.

On le voit, le problème racine n’est pas le sable mais le fait que l’humanité construise toujours plus de bâtiments et de routes, poussée certes par une population en croissance, mais aussi par des envies sans bornes.

Le choix de la performance rime toujours avec le progrès, l’innovation, il est facile à « vendre » aux entreprises, aux populations, car aisément assimilable à l’idée d’un monde meilleur, doté de technologies plus avancées. Le choix de la sobriété, lui, rime avec sagesse, érémitisme, mais aussi restriction, pénurie, contrainte, voire retour en arrière. Le premier brille d’un faux espoir et nous enferme dans une fuite en avant qui épuise les ressources naturelles ; le second assombrit l’humeur et détient pourtant la clé d’un rapport sain à la nature donc à nous-mêmes. Pour nous en sortir, ce sont ces résonances culturelles qu’il faudra renverser.

Mentionnons tout de même quelques efforts intéressants. Par exemple, ces deux solutions techniques pour utiliser le sable du désert dans le béton, ou cette utilisation de sciure de bois dans des bétons légers comme l’évoque Pascal Peduzzi (à 5:50 de cette vidéo). Autre idée sensée, en Australie, le recyclage du verre usagé en sable destiné aux revêtements routiers – plutôt que d’enfouir les tessons de verre et vider les rivières. Par ailleurs, pour éviter que le sable des plages finisse enterré sous les autoroutes, on pourrait réutiliser les gravats de démolition des bâtiments – il semble que cela commence à se faire – et même recycler les vieux pneus ou incorporer des coquillages.

Sans parler innovation, on peut aussi revenir à ce que l’humanité a pratiqué depuis des lustres, avant la sacralisation du béton au 20è siècle. Dans les pays au climat sec, la terre crue constitue un matériau de construction solide, peu cher et durable. En témoignent les immeubles de la ville fortifiée de Shibam au Yémen, ou les vieilles villes de Djenné au Mali, deux sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco. (Si la terre crue vous intéresse, lisez par exemple le livre Habiter la terre de Jean Dethier.) Pour des considérations écologiques, des maisons en paille et ossature bois sont aussi remises au goût du jour pour les constructions individuelles.

Alors certes, on ne construira pas des tours de trente étages avec des bottes de paille. Mais on voit qu’avec un habitat plus dispersé que dans les grandes villes, nombre de matériaux écologiques, renouvelables et abordables permettent de construire durablement sans recourir au béton. Recourir au bois plutôt qu’au béton pour la structure des immeubles est tout à fait faisable, en témoignent par exemple ces 13 projets français annoncés en 2018, dont certains semblent être en cours de livraison. En vérité, nous avons aussi une dépendance structurelle au béton, comme l’explique Cyrille Simonnet, directeur de l’institut d’architecture de l’Université de Genève (à 1h22 du film) : les secteurs du BTP sont entièrement organisés autour de l’utilisation du béton, rendant les autres matériaux peu rentables malgré leur pertinence et malgré la bonne volonté des architectes. La solution de facilité consiste ainsi à construire en béton.

Enfin, parlons aussi de réhabiliter les bâtiments. Plutôt que d’écrouler des immeubles dont le style n’est plus à la mode d’aujourd’hui, on peut chercher à tirer parti de la structure existante et refaire le second œuvre, ce qui économise de grandes quantités de sable. Cette question se pose par exemple en France à propos des Grands Ensembles construits dans les décennies d’après-guerre. La qualité de la structure est bien sûr décisive, ainsi cette optique de long terme réaffirme plus que jamais la nécessité de bâtir solide et durable.

Ce ne sont donc pas les solutions qui manquent, pour la question du sable comme pour d’autres. Les limites sont souvent mentales ou culturelles, je dirais de plus qu’il y a un problème d’ego. Par exemple, la compétition entre États paralyse souvent l’action, c’est le terrible dilemme du prisonnier dont je parlais dans ce précédent article. Concernant les matériaux de construction, bien des personnes sans doute auraient honte de se sentir comme un castor dans sa hutte en terre crue, ou comme un petit cochon dans sa maison de paille. L’ego, et encore l’ego.

Alors, pour pouvoir continuer à loger les habitants de la planète, réfléchissons sérieusement à la question du sable, au choix de la performance ou de la sobriété, à notre attachement au matériau béton, et à notre ego.

Demandons-nous une fois de plus : de qué volèm? Que voulons-nous ?

Pokémon Go : une arnaque mondiale à la donnée ?

Le célèbre jeu Pokémon Go, téléchargé plus d’un milliard de fois depuis quatre ans, fait bien plus que promener les joueurs dans les parcs et les rues. Non content de les téléguider à dessein vers des commerces, il risque fort d’être aussi un système innovant de collecte abusive de données utilisateur, et d’images du monde entier, le tout à l’insu des joueurs. Un scandale « Spykémon Go » fera-t-il bientôt surface ?

Lecture 23 minutes

Rappelez-vous, c’était en juillet 2016. Du jour au lendemain, les gens s’étaient mis à marcher frénétiquement dans tous les sens, pointant leur smartphone partout. Dans les rues, les magasins, les parcs, et parfois les bureaux et les appartements, des objets invisibles provoquaient soudain l’excitation des foules. Un nouveau jeu de réalité augmentée se répandait comme une traînée de poudre : Pokémon Go.

Le principe ? Attraper des pokémons, les célèbres créatures virtuelles, en se déplaçant dans l’environnement réel, équipé d’un smartphone dont la caméra est activée. En utilisant la localisation GPS du joueur, l’application de jeu indique les emplacements des pokémons sur la carte des environs, et les créatures apparaissent sur l’écran du joueur lorsque celui-ci s’y rend. En pointant sa caméra sur un pokémon virtuel, il peut alors le « capturer » pour progresser dans le jeu. Nouveau, interactif, ludique, et planétaire. Un coup de maître à bien des égards, nous allons en parler.

Une réussite débordante

Alors qu’auparavant les pokémons n’existaient que dans les consoles de jeu, Evoli, Salamèche, Bulbizarre, Rondoudou, Mew, et tous leurs adorables comparses fantastiques débarquaient cette fois dans la vie réelle. On sortait maintenant en ville pour les attraper, mais avec de la chance, Pikachu pouvait parfois se trouver dans votre cuisine ! Quel ne fut pas l’enthousiasme de tous ceux qui, ayant joué aux Pokémons dans leur enfance ou adolescence, sentirent soudain renaître la flamme du jeu, avec cette version revisitée et immersive. Il faut dire que la « Pokémania », engouement pour la saga Pokémon lancée en 1996 au Japon sur Game Boy, a fait date dans l’histoire du jeu vidéo.

Un pokémon dans les locaux de la rédaction de Sciences et Avenir en juillet 2016.

À son lancement en 2016, le nouveau jeu Pokémon Go connaissait un succès immédiat et sans précédent : 130 millions de téléchargements et 206,5 millions de dollars de revenus générés dès le premier mois lui valaient une inscription au Guinness Book des records, tandis que son utilisation dépassait celle de WhatsApp ou Twitter. Dès les premiers jours, les médias du monde entier se penchaient sur le phénomène. Sciences et Avenir se félicitait d’avoir pu tester le jeu dans ses locaux.

Bientôt, des voix s’élevaient pour signaler des problèmes. Attirés par les pokémons, des joueurs entraient dans des lieux inopportuns, comme le musée du Génocide Cambodgien, le camp d’Auschwitz en Pologne, ou l’ossuaire de Douaumont en France transformé en arène pokémon. Partout dans le monde, terrains privés, cimetières, zones militaires, lieux de culte ou de mémoire étaient approchés, mais aussi frontières et zones dangereuses, comme des champs de mines en Bosnie, et la zone radioactive de Fukushima au Japon ! De plus, le jeu monopolisait l’attention et causait des accidents, notamment de voitures. Mais au fond, toute innovation déployée à grande échelle ne s’accompagne-t-elle pas de conséquences imprévues ? Des restrictions locales venaient bientôt corriger ces problèmes.

Un commerce paie pour que des pokémons ou lieux virtuels importants soient situés dans ses boutiques

En revanche, peu de critiques étaient formulées concernant deux autres aspects très discutables de Pokémon Go.

D’une part, l’utilisation massive et permanente de données de géolocalisation, inhérente au jeu, semblait ne chiffonner aucun joueur ; après tout, via nos smartphones, nous laissions déjà tant d’entreprises savoir où nous nous trouvons, que nous faisait une application de plus ?

D’autre part, la stratégie commerciale derrière Pokémon Go inclut une pratique de « lieux sponsorisés », comme l’illustre le partenariat avec Mac Donald’s, révélé lors du lancement du jeu au Japon. Le principe est simple et efficace : un commerce paie pour que des pokémons ou lieux virtuels importants soient situés dans ses boutiques. Plus fort encore qu’une publicité qui amène vers un site Internet, cette application amène physiquement les clients potentiels dans le magasin. Une pure manipulation des joueurs, donc.

Mais l’amusement l’avait emporté, en cet été 2016 couronnant l’année la plus chaude de l’histoire climatique humaine. Fidel Castro fumait ses derniers cigares, Donald Trump mettait au point son teint orange, et les pokémons nous faisaient oublier le récent vote du Brexit. Au demeurant, pourquoi critiquer si durement ce jeu bénéfique pour la population, qui incitait à l’exercice physique et aux rencontres entre joueurs ? Les objections étaient remisées en fond de tiroir, l’approbation des consommateurs tombait sans appel : deux mois après son lancement, le jeu avait été téléchargé un demi-milliard de fois et était disponible dans plus de 100 pays. Réussite débordante.

Maintenant, laissez-moi vous présenter une tout autre vision de Pokémon Go.

Au lancement, seuls quelques rabat-joie se méfient

Je me rappelle de ce matin de juillet 2016. Des collègues de l’institut de recherche où je travaillais, calmes encore la veille, se ruaient soudain dans les moindres recoins, un smartphone pointé devant eux. J’ai été d’emblée méfiant devant ce jeu d’un nouveau type. Filmer autour de soi allait plus loin que l’hypnotisation par un écran. Je me suis dit qu’en balayant les couloirs et les salles, une caméra connectée en main, ces gens ouvraient à l’application la possibilité de récupérer des images des lieux parcourus. Et si quelqu’un de malveillant se cachait derrière tout ça, il en saurait beaucoup sur les locaux de l’institut et ses équipements. J’ai fait part de mon inquiétude, on m’a ri au nez et rembarré : « c’est un jeu », « t’es parano », « t’es ridicule », « t’as peur d’un pokémon ?», etc. Tandis que s’écoulait la journée, je prenais la mesure de ce qui se jouait autour de moi. Je voyais ces collègues, hautement éduqués pour la plupart, s’empresser de scanner l’institut et ses abords. C’était plus qu’un bête mais innocent téléguidage. Aveuglés par le plaisir du jeu, ils se comportaient en parfaits petits soldats. Les chasseurs de pokémons étaient électrisés, les créatures étaient potentiellement partout : cantine, bureaux, laboratoires, auditorium, salles de réunion, serveurs informatiques, salles de microscopie. Et le jeu était mondial… Un coup de maître, je me suis dit.

Étais-je vraiment paranoïaque, ou y avait-il de bonnes raisons de s’en faire ?

Oublions les Poké Balls, la Team Rocket, les Gotta Catch’em All, et rappelons les deux principes de base du nouveau jeu : 1) amener le joueur en un lieu choisi, 2) l’inciter à pointer des emplacements précis avec sa caméra de smartphone, active en permanence.

Ce qui se passe concrètement quand les gens jouent : une entreprise balade des centaines de millions de personnes à pied dans le monde, avec chacune à la main une caméra en marche. Ça ne choque personne ? En positionnant les objets d’intérêt du jeu, l’entreprise peut faire pointer une caméra vers potentiellement n’importe quel point de la planète, y compris dans des bâtiment publics ou privés. Ça ne choque toujours personne ?

Le smartphone ne stocke pas d’images, néanmoins la caméra voit le lieu en temps réel et est techniquement capable de transmettre ces données via Internet. Dès lors, une question ne brûle-t-elle pas les lèvres : l’entreprise récupère-t-elle ce que voient ces centaines de millions de caméras dans le monde ?

Au lancement de Pokémon Go, des institutions s’étaient d’abord inquiétées des regroupements de personnes créés par le jeu. En France, sa sortie avait été repoussée par mesure de sécurité, suite aux attaques terroristes de Nice le 15 juillet 2016. De même, le Sénat, se méfiant des foules, avait cherché à empêcher une des premières chasses aux pokémons prévue dans les jardins du Luxembourg à Paris.

Bien que limitée, la possibilité technique de manœuvrer des groupes à leur insu, en les attirant par des événements ou des lieux virtuels spéciaux, existe bel et bien avec cette application de jeu. Elle est d’autant plus forte que les utilisateurs sont nombreux, et laisse imaginer des détournements malveillants : concentrer des gens en un lieu pour mieux les soumettre à une menace ou influence, ou au contraire les éloigner d’une zone pour y perpétrer plus facilement un acte.

À plus large échelle, c’est bien l’aspect caméra indiscrète qui avait alarmé. L’Armée Française interdisait ce jeu à son personnel, pour parer à des intrusions dans des zones de défense, et des transmissions potentielles de données sensibles. D’autres pays déclaraient bientôt voir dans Pokémon Go un outil d’espionnage ou en tout cas une menace pour leur sécurité, notamment la Russie, ainsi que plusieurs pays à majorité musulmane : Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Indonésie, bien que des motifs religieux ou idéologiques s’y soient mêlés (Pokémon Go peut être assimilé à un jeu d’argent, que l’Islam prohibe).

Ainsi, sans prétendre que la crainte était légitime, on peut affirmer qu’elle était partagée dès le début par des entités sérieuses : institutions et États.

Par contraste, des militaires américains en exercice de tir, ou encore le président d’Israël Reuven Rivlin, s’amusaient à faire circuler sur les réseaux sociaux des photos de pokémons vus sur leur lieu de travail. Légèreté affichée, donc.

Un Pikachu vu pendant une séance de tir de la Marine nationale américaine, à l’été 2016.

Voyants d’alerte

Je voudrais maintenant indiquer trois drapeaux rouges à propos de Pokémon Go. Trois gros drapeaux qui s’agitent concernant les possibles dérives de ce jeu, et invitent à une haute méfiance à son égard.

Premier drapeau rouge. Dans sa politique de protection des données, l’entreprise vous indique (Section 2) « la possibilité […] de filmer des espaces publics autour de points d’intérêt et de [leur] envoyer vos enregistrements vidéo, avec les informations associées de localisation de votre appareil », le tout pour les aider dans de louables « efforts de développement d’une nouvelle technologie de cartographie en Réalité Augmentée (RA) ». C’est donc certain : via l’application, l’entreprise est capable de récupérer des images du monde réel prises par les caméras des joueurs. Attend-elle vraiment leur consentement et leur noble élan participatif pour le faire ? En outre, pour rassembler des clichés d’un lieu d’intérêt, ne suffira-t-il pas à l’entreprise d’y placer un pokémon de grande valeur, une « perle », pour être quasi-assurée qu’un joueur y passe avec sa caméra ?

Je n’ai pas de preuves que de telles données soient transmises à l’insu des joueurs, cependant tout smartphone peut techniquement le faire. Or, qui sait ce que recèlent les lignes de codes de l’application ? Bien sûr, dans les conditions générales, l’entreprise niera toute possibilité d’utiliser ou récupérer ces images, du moins sans consentement. Mais les révélations de scandales de fuites de données à répétition, comme l’affaire Cambridge Analytica chez Facebook, devraient nous habituer à considérer de telles affirmations comme sans valeur, voire fausses.

Deuxième drapeau rouge. John Hanke, le directeur et fondateur de l’entreprise Niantic qui développe et distribue le jeu Pokémon Go, a été impliqué en 2010 dans l’affaire « Wi-Spy », un scandale de collecte abusive de données privées à l’échelle planétaire (pour plus de détails sur les liens entre « Wi-Spy » et Pokémon Go, voir cet article instructif de The Intercept, ou sa reprise par Courrier International).

Les faits ? Un enregistrement massif de données de réseaux Wi-Fi et de leurs utilisateurs, durant les années 2007-2010 où les fameuses voitures Street View de Google sillonnaient les routes du monde entier en prenant des photos. À l’époque, John Hanke était responsable chez Google de toutes les données géographiques, donc notamment de Google Earth et Google Maps.

La mission officielle de ces voitures – déjà discutable en soi – était de prendre des images depuis l’intégralité des rues de nombreux pays, afin d’ajouter la fonction « Vue depuis la rue » (Street View) à la base de données cartographiques mondiale Google Maps, en accès libre sur Internet. Par exemple, vous y tapez une adresse d’hôtel à Cracovie ou Barcelone, et vous pouvez regarder à quoi ressemble le quartier avant de réserver : voilà typiquement l’intérêt de cette fonction. Déjà devenu banal aujourd’hui, c’était révolutionnaire à ses débuts vers 2008.

Sauf que. En 2010, les autorités allemandes, suivies bientôt par la France et de nombreux autres pays, révélaient que les voitures de Google, en plus des images, avaient siphonné une immense quantité de données via les Wi-Fi du monde entier. Du pur vol, et une atteinte forte à la vie privée. Concrètement, tapez votre adresse postale dans Google Maps ; si l’option Street View est disponible, c’est qu’une voiture Google y est passée un jour ; vous verrez des images de votre rue, votre maison (voire reconnaîtrez des voisins ou vous-même malgré le floutage) ; si vos données Wi-Fi ne sont pas chiffrées – fort probable, et d’ailleurs vrai pour tous les réseau Wi-Fi publics – la voiture Google a pu collecter lors de son passage non seulement le nom de votre réseau, mais aussi les sites Internet que vous visitez, votre historique de recherches, vos identifiants de connexion, vos courriels, etc. Révoltant, non ?

Voilà la « Blitzkrieg Google » : déployer sciemment et rapidement des pratiques agressives, puis s’en excuser platement mais conserver les données

À ma connaissance, aucune punition sérieuse n’est tombée pour Google. Pour info, si l’entreprise géante doit s’acquitter de quelques centaines de milliers d’euros d’amende en Europe, ou peut-être de quelques millions de dollars aux États-Unis, c’est moins que l’argent qu’elle génère en une seule journée

Après avoir, en avril 2010, nié toute collecte d’informations privées, Google a reconnu le contraire en mai suivant, puis déclaré en juillet que « des erreurs sérieuses » avaient été commises dans les protocoles d’interaction avec les réseaux Wi-Fi, et affirmé avoir « travaillé à les supprimer rapidement ». Inadvertance donc, de la part d’une des entreprises les plus compétentes au monde en la matière ? Non, vraiment, même un Pokémon aussi innocent que Sorbébé ne goberait pas cette énormité. Voilà plutôt le signe clair d’une tactique hypocrite, consistant à déployer sciemment et rapidement des pratiques agressives, puis à s’en excuser platement dès que le pot aux roses est découvert. C’est ce que j’appelle la « Blitzkrieg Google », j’en reparle plus bas. Or, malheureusement, une fois les données acquises, elles ne sont plus effacées.

Pour compléter le tableau, ajoutons que l’entreprise Niantic est directement issue de Google (Alphabet), dont elle s’est officiellement séparée un an avant le lancement du jeu, en 2015 – Google y restant actionnaire aux côtés de Nintendo. Son patron John Hanke avait lancé le projet au sein de Google, en s’appuyant sur les données de cartographie mondiale sur lesquelles il avait la main.

Fait troublant : Hanke est co-auteur d’un brevet concernant un jeu de réalité virtuelle, déposé par Google en 2012, et transféré en 2015 ensuite chez Niantic. Le brevet dit en toutes lettres que le jeu « peut inclure une tâche impliquant d’acquérir de l’information sur le monde réel, et la condition de fournir cette information pour remplir l’objectif du jeu. Par exemple, […] prendre la photo d’un monument, d’un objet d’art, d’une devanture de magasin […] » (colonne 14). De là à conclure que le jeu en question est Pokémon Go, et que les informations sur le monde réel sont fournies par le joueur sans son consentement (il faut bien qu’il progresse dans le jeu), il n’y a que deux pas.

Dès juillet 2016 aux États-Unis, l’EPIC (Electronic Privacy Information Center, sorte d’équivalent de la CNIL française) mettait explicitement en garde contre l’entreprise Niantic, commentant : « Étant donné l’histoire passée de Google Street View, il y a peu de raisons de croire aux garanties concernant l’état actuel des pratiques de collecte de données de Niantic. » Peu de joueurs ont lu ou pris au sérieux cet appel, semble-t-il.

Troisième drapeau rouge. À peine quelques jours après la sortie de Pokémon Go aux États-Unis, des observateurs comme le blogueur Adam Reeve alertaient sur des permissions abusives que s’octroyait l’application, mettant en péril des données privées sans rapport avec le jeu. D’après Reeve, il fallait plus ou moins un compte Google pour pouvoir jouer, et les permissions de l’application, en cherchant bien, indiquaient : « Pokémon Go a un accès complet à votre compte Google », ce qui d’après la documentation Google signifie que « l’application peut voir et modifier presque toute information dans votre compte Google ». C’est-à-dire, ainsi que le rappelait Adam Reeve : lire vos courriels, en envoyer en se faisant passer pour vous, accéder à vos documents stockés sur Google Drive, regarder votre historique de recherche, regarder vos images dans Google Photos, etc. Tiens donc, le jeu est ainsi une sorte de Cheval de Troie, n’est-il pas ?

Google réagissait aussitôt, adoptant la même attitude que dans le scandale Wi-Spy. Ayant « découvert récemment » que l’application « demandait par erreur la permission pour un accès complet au compte Google de l’utilisateur », Google rassurait les joueurs sur cet maladresse involontaire, assurant que la faille était corrigée et que ni Pokémon Go ni Niantic n’avaient accédé à leurs informations.

Là encore, qui pourrait croire que l’entreprise Niantic, s’apprêtant à déployer un jeu soigneusement préparé car d’ampleur mondiale, avait réellement omis une précaution si basique : restreindre les permissions de l’application au strict nécessaire ? Comment ce rapprochement de données prétendument fortuit entre Niantic et Google peut-il ne pas rappeler les forts liens de capital et de propriété intellectuelle existant entre les deux entités ? Sans même mentionner que le brevet de Hanke a été retransféré de Niantic à Google en octobre 2017. On peut tout à fait y voir une tactique effrontée et grossière, celle de la « Blitzkrieg Google », l’entreprise ayant tenté le coup pour siphonner sans scrupules des données d’utilisateurs, sachant que cela se verrait vite. Or, tout réside dans la notion de « vite ». À la vitesse vertigineuse à laquelle s’est répandu le jeu – le nombre d’utilisateurs a dépassé en 48h celui de Tinder – même quelques jours ou semaines de collecte de données ont pu s’avérer bien juteuses.

Qui a souhaité, inquiet, revenir en arrière et supprimer son compte Pokémon Go, a pu apprendre sur la page officielle de l’entreprise que celle-ci conserverait ses données « aussi longtemps que nécessaire » (Section 6), autrement dit, se gardait le droit de ne pas les effacer.

De même que pour l’environnement le meilleur déchet est celui qui n’est pas produit, voici une règle à garder en mémoire pour notre vie privée : la donnée la plus sûre est celle qui n’est pas transmise.

Le jeu sur smartphone, nouveau danger de notre époque

Où nous mènent donc ces faits et observations ?

Premièrement, à un constat amer : l’avènement du Web 2.0 s’est accompagné de bien des menaces pour notre vie privée. À l’époque des Game Boy et même du Web 1.0, une entreprise éditant un jeu se concentrait encore sur un objectif acceptable : la maximisation de ses ventes, que ce soit des supports ou des produits dérivés (posters, peluches, dessins animés, etc.). Au pire, on risquait d’être abruti par le jeu, ou de claquer un paquet d’argent.

Aujourd’hui, principalement à cause des smartphones, un jeu à succès ouvre la porte à bien plus que cela. Tout d’abord, la géolocalisation du joueur peut être collectée en temps réel. Et si l’on n’imagine pas toujours ce qu’en fera l’entreprise, pas d’inquiétude, l’entreprise l’imagine pour nous. De plus, avec des frontières entre applications et entre comptes toujours plus floues et poreuses – sous prétexte de l’interaction au sein des communautés de joueurs, et des complémentarités entre services – des données d’une profondeur croissante peuvent être collectées sur l’identité du joueur et ses actions, sur la toile comme dans la vie réelle. Et c’est d’autant plus aisé que le joueur est un enfant.

Un jeu est devenu un outil potentiel d’intrusion dans la vie privée ou de manipulation des masses

Ainsi, c’est triste à dire, mais avec le Web 2.0 et les smartphones, un jeu est devenu un outil potentiel d’intrusion dans la vie privée ou de manipulation des masses, outil d’autant plus dangereux qu’il a son alibi ludique et le caractère anodin de créatures fantastiques comme les Pokémon.

Rappelons que le but premier d’une entreprise, fut-elle dans l’industrie du jeu, n’est pas d’amuser la population mais de réaliser un profit durable, ce qui peut passer par acquérir un certain pouvoir. John Hanke a dirigé les collectes de données de Google Street View, opération ayant remis en cause la souveraineté des États sur leur territoire, puisqu’il s’est agi d’une appropriation de l’espace public par une entreprise privée (lisez donc cet intéressant commentaire juridique). Comment croire qu’un tel homme ait perdu tout goût du pouvoir, et que sa motivation première pour lancer Niantic et Pokémon Go aura été de permettre aux trentenaires du monde entier de vivre une deuxième Pokémania ?

Les évolutions techniques d’Internet et des téléphones permettent pourtant de belles œuvres collectives, entre autres le développement de la science citoyenne. Grâce au principe du jeu sérieux (activité ludique à intention sérieuse, par exemple pédagogique), des projets utilisent la participation bénévole et à grande échelle d’utilisateurs de la toile pour résoudre des problèmes scientifiques. Citons par exemple Foldit, qui s’attaque au difficile problème biologique des structures tridimensionnelles des protéines et a connu de grands succès. Dans de tels projets, l’aspect ludique est clé, pour renforcer la bonne volonté des amateurs souhaitant contribuer à la science.

Or, tout projet de science citoyenne cite clairement ses buts, et ne peut investir que des moyens limités dans la qualité du jeu. Dans un jeu comme Pokémon Go, à l’inverse, l’aspect ludique est hautement travaillé, et les vrais buts non révélés. Si les gains officiels proviennent des ventes de fonctionnalités de jeu et des partenariats de type « lieux sponsorisés », on devine que l’entreprise a par ailleurs un fort intérêt à collecter des données utilisateurs de type localisation et images, et a su les monnayer, ou bâtir avec elles les fondations de projets à venir.

Un scénario angoissant mais loin d’être grotesque

Deuxièmement, je voudrais avancer un scénario hypothétique sur ce qui a pu se passer avec ce jeu. Un scénario osé, dont je souhaite sérieusement qu’il soit erroné et affabulé : le géant Google avait frappé fort avec Street View, il a frappé encore plus fort avec Pokémon Go.

La cartographie a toujours été d’un haut intérêt stratégique pour les États. Déjà, les Romains cartographiaient leur Empire à des fins militaires et d’administration. Il en subsiste des vestiges, comme des fragments de plaques de marbre gravées, pour le cadastre d’Orange dans le sud de la France, ou des bornes en pierre numérotées sur le territoire de l’actuelle Tunisie (voir par exemple ce site pour plus d’infos). En France, la célèbre « carte d’État-Major», carte générale du territoire établie au XIXè siècle à des fins militaires, avait été précédée par les « cartes de Cassini ». Ce projet titanesque, commandé en 1683 par Louis XIV, puis financé en partie par Louis XV, et achevé en 1818, avait mobilisé quatre générations de cartographes et leurs équipes pour décrire le territoire français avec une exactitude sans précédent – Napoléon sut en tirer profit.

Ce n’est sans doute pas un hasard si Keyhole, l’entreprise rebaptisée Google Earth après son rachat par Google en 2005, avait été financée par la CIA, la célèbre agence de renseignements américaine. Et le fondateur de Keyhole n’était autre que… John Hanke lui-même, aujourd’hui à la tête de Niantic !

Google disposait déjà, sous le nom de Google Earth, d’une base de données mondiale d’images par satellite. Par ailleurs, Google Maps s’était rapidement imposée comme la ressource de données routières en ligne la plus populaire. Une idée de génie fut de compléter ces deux bases de données par des images collectées depuis le terrain : Google Street View était né. Les voitures dotées de leurs caméras (et de leur dispositif de siphonnage de données Wi-Fi) furent lâchées pour numériser les routes du monde. Les États furent pris de vitesse, et avant qu’ils aient pu réagir, une entreprise américaine détenait déjà des quantités faramineuses de données collectées sur leurs territoires. Se devinant roulés, les États jurèrent, mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus.

Or, jadis les cartes géographiques ne conféraient d’avantage stratégique que si les autres royaumes ne les détenaient pas. Et voilà que cet agent qui avait réussi la prouesse de cartographier secrètement les territoires étrangers rendait accessibles au monde entier les images acquises ! Qu’est-ce qui avait donc changé ?

C’est que le terrain est bien plus riche que les photographies qui en sont prises. Comme le révélait bientôt l’affaire « Wi-Spy », il était intéressant de collecter toutes sortes de données numériques via les réseaux Wi-Fi – et le brevet de Hanke montre que les ingénieurs avaient d’autres idées pour la suite, comme « indiquer l’emplacement des chemins parcourables dans une zone » (colonne 14) . Ainsi, Google publiait la façade, ces images utiles à l’humanité qui légitimaient son action, et se réservait les vraies données stratégiques qu’un Napoléon moderne serait prêt à payer cher.

Cependant, les données Street View de Google, pour épatantes qu’elles étaient, restaient limitées à ce qu’on enregistre depuis une voiture. Y manquaient les étroites ruelles de nombreuses vieilles villes du monde, les zones piétonnes, les pistes cyclables. Y manquaient également les espaces situés loin des routes, comme les parcs, les sentiers ruraux, les champs, les forêts, les jardins privés. Mais aussi, et surtout, l’intérieur des bâtiments, qui renferment tant d’informations sur la vie privée des particuliers et des entreprises. Une alléchante mine d’or pour un géant avide de données.

Les États, échaudés, se tenaient sur leurs gardes. L’approche « voitures » ne marcherait pas une deuxième fois, et il serait difficile de publier des images d’intérieurs de bâtiments pour se légitimer. Google avait bien adapté ses caméras Street View en version portable, pourtant ni ses bourlingueurs motivés ni même ses chameaux dociles ne suffiraient à écumer la planète.

Google avait déjà convaincu des randonneurs de travailler pour lui et élargir la fonctionnalité Street view.

Dès lors, le deuxième coup de génie de Google fut d’oser mettre gratuitement la population mondiale à contribution : à fond dans la philosophie du Web 2.0 ! Pour ce faire, quelle meilleure motivation, et quelle meilleure couverture, qu’un innocent jeu ? Presque tout le monde a un smartphone : concevons donc un jeu qui amènera tout humain, où qu’il se trouve, à collecter pour nous des images de ses environs. Mieux, on pourrait utiliser le jeu pour faire se déplacer les gens, et même à l’intérieur des bâtiments – mais pas trop souvent, pour ne pas que ça se voie. Ils iraient exactement où l’on souhaite, selon nos intérêts, le tout en s’amusant, en faisant du sport, et en rencontrant d’autres joueurs. Et on se garderait toutes les données pour nous, puisque le jeu serait déjà leur récompense. Voyons… et si on repartait sur un jeu connu… un jeu qui a cartonné… Pokémon par exemple !

Les anciens enfants et ados de la Pokémania constituaient une base d’utilisateurs rêvée

Oui, la personne qui a eu ce déclic a dû exploser de joie, que ç’ait été John Hanke ou quelqu’un d’autre. Cela a pu être lors du rituel poisson d’avril de Google en 2014, qui associait pour la première fois les pokémons avec le service Google Maps. En tout cas, si le jeu Ingress, première tentative de Niantic, était déjà prometteur, l’idée des pokémons était magistrale. L’immense succès du jeu depuis quatre ans a consacré ce gameplay bien pensé.

Abusant de la naïveté des adeptes de jeu, ainsi que des nombreux fans existants de Pokémon, l’entreprise Niantic lançait donc ce nouveau concept écrasant toute concurrence, masquant des pratiques abusives d’intrusion dans la vie privée (siphonner vos données d’utilisation Internet) et de collecte d’images (vous faire filmer des lieux de l’espace public, mais aussi, pourquoi pas, l’intérieur de votre appartement, ou encore des locaux sensibles de votre employeur). Après tout, en 2016, Google ne se mettait-il pas en position de pouvoir récolter de précieuses données sur les entreprises, en leur vendant des offres comme Google Calendar, qui écrasaient en simplicité et efficacité la concurrence des dinosaures tels SAP jusqu’alors en place ? Personnel, agendas, lieux de réunions, ressources à réserver… il n’y manquait que des images. De plus, les anciens enfants et ados de la Pokémania n’étaient-ils pas maintenant actifs dans les entreprises et organisations du monde entier ? On n’eût pu rêver d’une meilleure base de départ d’utilisateurs.

Comme clin d’œil à ceux qui n’avaient pas encore oublié le scandale Wi-Spy, la même excuse énorme lorsque furent révélés les dysfonctionnements : nous avions déjà piraté « par erreur » les données des Wi-Fi du monde entier avec nos voitures, nous venons de lâcher dans le monde entier une application qui aspire « par erreur » vos données d’utilisation Internet et peut piloter votre compte Google, vraiment navrés, nous venons de le réparer. Quant à effacer les données collectées, pas une mention. Acquérir des données très vite et à grande échelle, puis s’excuser naïvement, voilà donc cette tactique de « Blitzkrieg Google » qui a fait ses preuves.

En quatre ans, les centaines de millions de caméras de smartphones s’en sont donné à cœur joie pour capturer les Dracaufeu et les Feunard, alimentant des serveurs américains en précieuses images du monde entier, ainsi qu’en données utilisateurs. Pour entretenir la motivation de ces petits soldats, des mises à jour, des innovations, des gadgets, des fonctionnalités inventives. Comme le rappelle le brevet de Hanke, « le processus d’acquisition de données devrait être divertissant pour le contributeur potentiel, afin que celui-ci s’implique sur le long terme ». Tout est dit.

Résultat : Google, non pardon, Niantic, qui ne fait pas du tout partie de Google, disposerait aujourd’hui d’une base de données d’ampleur mondiale et d’une profondeur sans précédent (images, données Wi-Fi, parcourabilité, etc.), concernant l’espace public mais aussi l’intérieur des bâtiments de particuliers et de professionnels dans plus de 100 pays. Quel outil génial que Pokémon Go ! Parc, recoin de monument, ruelle, salle de musée, intérieur de bistrot, local professionnel… il a suffi d’un clic à l’entreprise – y placer un pokémon – pour que des dizaines de joueurs s’y rendent, caméra allumée à la main.

Voilà donc quelle fut la deuxième phase de l’opération Street View.

Quand le jeu vidéo accélère la prophétie de 1984

Mon scénario vous paraît exagéré ? Digne d’un roman de science-fiction ? En vérité, plus je rassemble mes sources, moins il m’apparaît grotesque comme au début… Trop d’indices laissent craindre qu’il ait pu avoir lieu. Et se renseigner sur les pratiques et les litiges des géants d’Internet ne fait que renforcer cette méfiance que j’avais a priori.

Siri enregistre ce que vous dites sur votre état de santé, vos préférences sexuelles, vos opinions politiques…

Disons-le clairement : je m’inquiète avant tout qu’un tel scénario ait été techniquement possible. Je vois dans Pokémon Go un de ces systèmes potentiels de surveillance que nous laissons chaque jour prendre un peu plus pied dans nos vies, par inattention, mais aussi souvent – et c’est plus préoccupant – par consentement voire participation active. Faire entrer dans nos maisons des assistants vocaux comme l’Assistant Google ou comme Alexa (celui d’Amazon), dont la mission explicite est d’écouter et interpréter nos paroles, est pour moi un autre exemple alarmant de notre contribution volontaire aux intrusions numériques dans nos vies privées.

Pas convaincu(e) du danger ? Visionnez donc ce témoignage d’un ancien employé, qui révèle qu’en 2019 déjà, Siri, l’assistant vocal d’Apple, écoutait aussi quand on ne lui demandait pas, et récoltait ce que vous pouviez dire sur votre état de santé, vos préférences sexuelles, vos opinions politiques, vos données bancaires, avec toutes les dérives commerciales et policières qu’on peut imaginer. Ici, un témoignage équivalent sur Cortana de Microsoft. Voir aussi cet article, celui-ci… Ces appareils ou logiciels nous espionnent bel et bien. Si vous avez fait l’erreur de les acheter, jetez-les à la poubelle illico.

Alors qu’il y a trente ans à peine, des gens vivaient dans la crainte des écoutes du KGB ou de la Stasi (revoyez le film La Vie des autres…), aujourd’hui nous donnons de l’argent pour installer dans nos vie ces mouchards ultra-performants ! Le clairvoyant George Orwell, dans son roman 1984, n’avait pas eu l’indécence d’imaginer les citoyens installer de plein gré les fameux télécrans signant la fin de leur vie privée. En 2020 pourtant, nous y sommes. C’est ce que j’appelle notre acquiescement benêt, ce que Sylvain Tesson nomme notre « enrégimentement accepté par paresse ». Peu importe si nous pensons ne pas être personnellement intéressants pour un géant d’Internet : par notre acquiescement individuel, nous participons à la mise en place dans nos domiciles de ces systèmes mondiaux d’espionnage. Voilà ce qui me semble grave.

Maintenant, ce qui a pu se passer avec Pokémon Go s’est-il passé pour de vrai ? Bien sûr, je ne peux le savoir. Mais les fréquents scandales de fuites de données chez les géants d’Internet, ajoutés aux trois drapeaux rouges que j’ai indiqués, laissent fortement penser qu’à cette époque de transit débridé de données, ce qui peut arriver finit par arriver secrètement. Il a fallu plusieurs années après le lancement des voitures Google Street View pour qu’éclate le scandale « Wi-Spy ». Espérons que nous n’entendrons pas bientôt parler d’un scandale « Spykémon Go ».

Vous remarquerez que je n’ai pas nommé Niantic à tout bout de champ, me contentant souvent de parler de « l’entreprise » derrière le jeu Pokémon Go. En effet, je critique moins l’entreprise particulière que le type d’agissement, emblématique de notre époque de technologie aveugle et en train de se généraliser. De même, peu importe que les données soient détenues par une entreprise américaine, cela serait tout aussi alarmant en Europe, en Russie, en Chine, en Inde, ou dans tout pays quelle que soit sa taille. Ce qui m’inquiète avant tout est l’existence même de bases de données de telle ampleur, ainsi que des moyens techniques de les établir. Les deux ensemble confèrent un grand pouvoir.

Un des dangers de notre époque réside précisément dans ces pouvoirs, pas en premier lieu dans l’identité de ceux qui les détiennent… d’ailleurs temporairement.

Enfin, pourquoi parler de Pokémon Go quatre ans après sa sortie ? Parce que trop peu de gens s’en alarment, et que ce jeu suspect continue de se répandre – aussi parce que j’ai eu beaucoup à faire ces dernières années. Pour les données, c’était presque déjà trop tard après quelques jours. Mais plus le temps passe et plus la base de données, si elle existe vraiment, s’élargit et se complète. Si vous y jouez, il n’est jamais trop tard pour supprimer l’application et arrêter de travailler pour cette entreprise qui cartographie les moindres recoins privés de la planète. Alarmez-vous de la pratique des lieux sponsorisés, cessez de vous faire manipuler. Parlez de tout cela autour de vous, et voyez si personne ne partage mes soupçons.

Comme de nouvelles fonctionnalités de jeu continuent d’apparaître, les joueurs n’en démordent pas, et les profits de Niantic restent mirifiques. Pendant le confinement de 2020, des aménagements du gameplay ont permis d’entretenir la soif de pokémons, génératrice de tant de revenus. Depuis sa création, le jeu aurait déjà rapporté plus de 4,5 milliards de dollars.

Seule limite au succès du jeu : tout le monde n’aime pas les pokémons. Pour y remédier, Niantic lançait en 2019 le doublon Harry Potter: Wizards Unite. Même concept de géolocalisation et réalité virtuelle, et une base d’utilisateurs différente, histoire de toucher encore plus de monde.

Un coup de maître à bien des égards, je vous le disais.

Libertés, écologie : ces coups bas en période de confinement

Pendant le confinement, alors que les médias nous parlaient de masques et de victimes, un certain nombre de changements sociétaux néfastes se sont opérés qui pourraient bien n’être pas réversibles. Attaques des lobbies contre l’écologie, renforcement des pouvoirs, dématérialisation accélérée de la société… si nous n’y prenons pas garde maintenant, l’expérience forcée de ce monde moins humain et plus surveillé risque de se poursuivre.

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Les magiciens connaissent bien la méthode : détourner l’attention pour faire des choses qui ne doivent pas être vues. Or, pendant deux mois, confinés et focalisés sur le coronavirus, n’avons-nous pas été des spectateurs faciles à tromper ?

J’ai relevé un certain nombre de glissements politiques, légaux ou commerciaux, qui ne vous auront peut-être pas échappé – n’hésitez pas à commenter en bas de l’article pour en signaler d’autres. Des glissements opérés en douce, « en loucedé » comme on dit, souvent avec la bonne excuse de l’épidémie ou du confinement, et qui pourtant risquent bien de n’être pas réversibles.

Les acteurs de l’économie de première nécessité n’ont pas été les seuls à s’activer durant le confinement. Divers groupes d’influence se sont empressés de placer leurs pions pour favoriser leurs propres intérêts dans le « monde d’après », quitte à desservir la majorité des citoyens. Mouvements affichés ou largement inaperçus, parfois retours en arrière et parfois prétendus progrès, tous constituent selon moi un recul des libertés citoyennes ou de la protection de l’environnement. Bref, ça a tiré dans tous les sens, je vous en propose un rapide tour d’horizon.

Je rejette une vision complotiste, qui tiendrait le confinement comme ayant été un moyen pour mettre en œuvre de tels changements. Je crois simplement que les guerres d’influence battent leur plein en période de crise, et que les puissants se sont bien rappelés que le malheur des uns peut faire le bonheur des autres.

C’est en sortie d’épidémie qu’il nous faut être les plus vigilants pour la sauvegarde de nos droits et de notre planète, notamment en nous assurant de la levée des mesures indésirables soi-disant temporaires.

Levée ou menace des acquis écologiques

Dès fin mars, le président américain Donald Trump profitait du contexte confus pour déboulonner une norme automobile anti-pollution établie par son prédécesseur Barack Obama. Cette norme imposait aux constructeurs une baisse de consommation de carburant de 5% par an jusqu’en 2026 pour les voitures neuves, baisse ramenée à 1,5% par an, avec comme souvent l’alibi du pouvoir d’achat.

Moins visible mais tout aussi agressive : l’attitude des lobbies industriels européens contre les normes environnementales, attitude dénoncée entre autres par l’architecte Philippe Chiambaretta dans une tribune du Monde, mais aussi par le député Matthieu Orphelin. Ainsi, au nom de la défense de l’industrie et de la reprise, des grandes organisations patronales telles que le MEDEF, l’AFEP et BusinessEurope se fendaient dès début avril de lettres aux autorités européennes et françaises, réclamant un assouplissement ou une pure levée de dispositions énergétiques et environnementales considérées comme des freins économiques.

Les lobbies industriels tentent de profiter de la crise pour lever les dispositions énergétiques et environnementales

Je vous invite à consulter l’article du journal indépendant Reporterre, qui rend tous ces documents accessibles en ligne, et révèle également de telles autres actions dans le transport, l’agro-industrie et l’aviation : FNSEA, Bayer, producteurs de viandes, constructeurs automobiles… vous verrez, ça a tiré dans tous les sens !

Parmi ces guerres d’influence dénoncées par Reporterre, il y a celle des industriels du plastique. Quand on craint la contamination virale, jeter les emballages et contenants est un geste rassurant. C’est ainsi que les plastiques à usage unique ont refleuri récemment dans les commerces, malgré des interdictions décrétées en France depuis 2016 notamment pour les sacs de caisse. Or, les études scientifiques ont montré que le SARS-CoV-2, ce virus qui nous inquiète, pouvait survivre plus longtemps sur les surfaces plastiques (trois jours) que sur du carton ou du papier (vingt-quatre heures). En prenant la fausse excuse de l’hygiène, les acteurs de la plasturgie se livrent donc à une pure manipulation de l’opinion publique pour favoriser leurs intérêts économiques.

Des courses dans les rues de New York au 1er mars 2020. Source : Courrier International

Ce qu’espèrent ces industriels, c’est annuler ou repousser l’application de règles environnementales qui contraignent leurs affaires, comme la toute fraîche loi anti-gaspillage du 10 février 2020 en France qui promeut l’économie circulaire (loi bien expliquée dans ce dossier). Les stratégies des lobbies pour transformer ce « retour en force » en « retour en grâce » sont bien analysées dans ces deux articles du Monde et de l’association ZeroWasteFrance.

Un ami qui habite à San Francisco me confirmait récemment ce que les médias américains rapportent : alors que la ville a été pionnière en interdisant les sacs plastiques à usage unique dès 2007, suivie par toute la Californie en 2014, ceux-ci ont fait leur retour dans les commerces, toujours avec le prétexte de la crise sanitaire.

Bonne nouvelle peut-être : la Commission Européenne paraît capable de rester droite dans ses bottes face au chantage économique des industriels, du moins en paroles et dans le cas des plastiques, où elle rétorque que les mêmes contraintes strictes d’hygiène s’appliquent aux matières de substitution, et rappelle les exceptions en vigueur pour le domaine médical.

Par ailleurs, une autre dynamique néfaste semble être à l’œuvre, celle du rendez-vous raté. À l’heure où les États interviennent pour sauver des grandes entreprises (typiquement Renault, Air France ou Vallourec dans l’Hexagone), et se retrouvent donc en position de force, c’est le moment où jamais d’imposer à celles-ci de réelles contreparties écologiques, notamment pour orienter leur développement à long terme vers un plus grand respect de l’environnement. C’est ce qu’explique très bien Jean-Marc Jancovici avec son image du maître nageur (à 54’18 de cette vidéo). Malheureusement, les récentes négociations semblent ne pas prendre cette direction.

On le voit bien, c’est toute la place de l’écologie dans l’économie post-Covid qui est en train de se jouer, et les dangers de régression sont grands. Soyons donc attentifs à ce qui se passe, informons-nous, ne nous laissons pas manipuler sous prétexte de crise. Individuellement, agissons dès que nous le pouvons. De petites actions quotidiennes, sans suffire, y participent, comme par exemple refuser les sacs, touillettes à café, pailles ou coton-tiges en plastique pour s’opposer à ce jeu des lobbies.

Traitement des dossiers difficiles

Puisque la population regarde ailleurs, nombre de dirigeants politiques ont tenté de faire passer discrètement leurs « dossiers difficiles ».

Cela a été vrai à l’échelle locale, où certaines autorités semblent avoir profité du confinement pour accélérer les enquêtes publiques de projets contestés, alors que la capacité d’action et de discussions des citoyens était fortement restreinte. Le journal Reporterre rapporte ainsi quatre exemples de projets qui risquent de passer en force, sans l’avis de la population : l’élargissement de la route Centre-Europe Atlantique (RCEA) dans l’Allier, la future ligne de métro 18 du Grand Paris Express, la centrale électrique du Larivot en Guyane, et une usine à frites dans le port de Dunkerque.

Cela s’est vu également à des échelles nationales ou internationales. En Algérie, les mesures de confinement ont mis un coup d’arrêt au rituel du Hirak. Ce mouvement populaire de protestation, matérialisé par des manifestations hebdomadaires depuis février 2019, revendique plus de libertés, justice, dignité, et met en avant les droits des femmes. Profitant de la désorganisation brutale du mouvement, les autorités procèdent à des arrestations et condamnations expéditives de membres actifs du Hirak, mais aussi renforcent la censure des médias sous prétexte de combattre les infox sur l’épidémie. La crise sanitaire semble donc fournir au gouvernement algérien une occasion inespérée de faire taire les contestations qu’il ne parvenait pas à étouffer depuis un an.

Quant aux mouvements migratoires vers l’Europe, le fait que les médias aient arrêté d’en parler du jour au lendemain ne doit évidemment pas laisser croire qu’ils se sont aussi arrêtés du jour au lendemain. Ainsi, Malte, débarrassée des projecteurs médiatiques, aurait affrété en avril trois chalutiers privés afin de repousser des migrants au large de ses côtes, selon une enquête du New York Times reprise par Media Part. Bien que le gouvernement maltais se réclame d’un rôle de protecteur des migrants, prétendant que l’opération a été coordonnée avec la Libye pour assurer aux migrants des conditions d’accueil plus décentes que la crise actuelle ne le permet à Malte, on peut imaginer qu’une telle opération avait d’autres motifs et n’était pas un acte ponctuel.

Renforcement de pouvoir et surveillance des citoyens

Notre Chirac national en savait quelque chose : quand les dirigeants politiques sont rattrapés par leurs casseroles, leur meilleure défense est de s’accrocher au pouvoir. La pandémie de coronavirus n‘est pas vue comme une chance que par le gouvernement algérien, mais aussi par Benjamin Netanyahu, le premier ministre israélien en place depuis onze ans et attendu en procès pour corruption, malversation et abus de confiance. En poste intérimaire depuis près d’un an, il s’est empressé dès la mi-mars de geler le système parlementaire et judiciaire du pays, retardant ainsi son éventuel départ.

En parallèle, une surveillance de masse des citoyens a été mise en place. Les services secrets israéliens auraient désormais accès aux données de tous les téléphones portables du pays, sans l’accord de la justice. Officiellement pour suivre et contrôler la progression du coronavirus. Or, une fois que de telles collectes de données ont eu un feu vert, comment savoir si elles cesseront après la crise ?

Enjeux similaires en Russie, où Vladimir Poutine s’efforce de modifier la Constitution pour rester légalement au pouvoir jusqu’en 2036. Si le dirigeant russe a déjà pu réaliser le 10 mars un « hold-up constitutionnel », selon les mots de l’ancien ambassadeur Michel Duclos, la faible confiance des citoyens dans l’État pourrait cependant contrecarrer ses plans. D’autant plus alors que les malades continuent d’affluer dans un système médical connu pour être en état déplorable.

Le premier ministre hongrois, Viktor Orban, a vu son pouvoir officiellement renforcé par un vote d’urgence du gouvernement, entraînant son pays dans toujours plus de verticalité et d’autorité. Le dirigeant n’a pas répondu aux objections juridiques formulées à son encontre, préférant balayer sous prétexte d’urgence sanitaire les mises en garde du Conseil de l’Europe. Un ami hongrois, qui a choisi depuis des années de vivre hors de son pays, me disait toutefois estimer qu’en pratique cette décision ne changerait rien, puisque Viktor Orban a déjà la majorité parlementaire de son côté, et que par ailleurs une grande partie de la population, notamment les jeunes, est désengagée de la politique. La souveraineté du peuple semble donc être une lointaine réalité en Hongrie.

Quant à la France, où l’on se vante de ne pas risquer d’instaurer de mesures comme celles israéliennes, la question de la surveillance des citoyens et du recul des libertés ne s’est pas moins posée, ainsi que celle des abus de pouvoir en temps de crise. Les débats sont suffisamment vifs et je n’ai pas d’opinion à y ajouter.

En revanche, je souhaite souligner une question plutôt intéressante, introduite par les mesures de prévention contre une deuxième vague de l’épidémie : les technologies numériques sont-elles capables d’assurer simultanément une analyse de données personnelles à l’échelle de la population et la totale anonymisation de ces données ?

Un concept pertinent, et peut-être trop méconnu, est celui de la privacy by design, ou « Protection de la vie privée dès la conception ». Depuis des années, des concepteurs d’outils et produits numériques s’attachent à développer des matériels et des méthodes de traitement capables de respecter intrinsèquement l’identité des utilisateurs sur lesquels portent les données. Un exemple général est celui des puces de sécurité dédiées, développées sur certains smartphones. Il s’agit de stocker des données de sécurité – typiquement le mot de passe de déverrouillage – dans de petits composants électroniques séparés du microprocesseur central, qui ne sont lisibles que localement dans le smartphone, et donc pas accessibles à distance par un serveur.

Prenons comme autre exemple possible de privacy by design les caméras de la RATP comptabilisant les ports de masques à la station parisienne Châtelet, et déjà opérationnelles à Cannes. L’entreprise DatakaLab qui les gère assure que tout le traitement des images se fait au niveau de la caméra, et que seules des données de comptage sont transmises au-delà de la caméra – c’est techniquement possible, faut-il pour autant les croire ? Ce déploiement spécifique de quelques caméras s’inscrit néanmoins dans une claire tendance de la RATP à scruter toujours plus les faits et gestes de ses usagers, grâce à ses quelques 50 000 caméras déjà présentes. La crise actuelle risque de donner un coup d’accélérateur à cette tendance, et on ne sait pas quelles garanties sont données aux usagers.

Concernant le fonctionnement du protocole de données derrière l’appli StopCovid, je vous invite à lire la clarification de Bruno Sportisse, le PDG de l’Inria, institut de recherche français en informatique. La France a des spécialistes reconnu(e)s en informatique, mathématiques, sociologie et éthique, espérons qu’elle saura faire un usage raisonné des technologies.

Donc, traitement de données personnelles ne veut pas automatiquement dire risque d’exploitation abusive des données, et le débat me semble intéressant. Après, quant à savoir si ces principes sont réellement appliqués, c’est une tout autre question, et même si c’est le cas au début, le risque d’un discret changement de pratiques est inévitable. Debout dans la rue face à une caméra, le doute subsistera toujours…

En revanche, les pratiques d’Orange, tant décriée au début du confinement pour avoir traqué ses utilisateurs par géolocalisation, ne m’indignent pas spécialement, ou plutôt, je devrais dire, pas plus que d’habitude. Un tel suivi est techniquement possible depuis bien des années, les opérateurs téléphoniques n’ont pas attendu l’épidémie pour y recourir. Pour les gens qui ne l’ont réalisé qu’en 2020, il était grand temps de se réveiller.

Toujours plus dématérialisé

Dernier point que je souhaite aborder : le confinement nous a grandement rapprochés d’un monde dématérialisé, ce qui pose non seulement des problèmes de respect des données personnelles comme évoqué à l’instant, mais aussi des problèmes de liberté des citoyens en général.

Pour motif d’hygiène, les clients et les commerçants ont préféré ces dernières semaines le paiement en carte bancaire sans contact plutôt qu’en espèces. Ce réflexe se comprend bien, or les banques ont sauté sur l’occasion pour accélérer le relèvement du plafond de paiement sans contact de 30 à 50 euros, prévu pour 2021 mais désormais effectif depuis ce lundi 11 mai 2020. Ce pas stratégique – on ne peut plus innocent puisqu’il est présenté comme réclamé par les utilisateurs – ne fait selon moi que nous rapprocher d’une dématérialisation totale de la monnaie, et donc d’une dépendance totale des citoyens à leurs banques.

Le mouvement progresse depuis des années, et le jour où nous n’aurons plus ni pièces ni billets, où tout se paiera par carte bancaire ou par application smartphone comme c’est déjà largement le cas en Suède, absolument tout échange monétaire pourra non seulement être fiscalisé, mais aussi surveillé ou empêché par les banques. Sans parler des risques de cyberattaque nationale, une personne pourra être privée en un clic de toute capacité de paiement, et par ailleurs cela risquera de tuer ou phagocyter les échanges spontanés et informels entre amis, voisins, ou dans le cadre d’activités associatives. Notre souveraineté du paiement est selon moi un aspect crucial des libertés citoyennes, et je ne crois pas que les cryptomonnaies offrent une solution viable. Je consacrerai un ou deux articles à ce sujet prochainement.

Pour l’heure, ni Le Monde, Le Parisien, Le Figaro, le Huffington Post ou Les Echos ne s’émeuvent du péril, se contentant de recopier la dépêche AFP qui insiste sur l’aspect technique du déploiement de la mesure. Je n’ai rien trouvé non plus chez Mediapart. Et la brève objection soulevée par Ouest France est aussitôt dissipée par un responsable du Groupement des Cartes Bancaires : « Cette augmentation ne doit pas être perçue comme une future disparition des espèces, pas du tout. » Si on nous le dit, alors tout va bien, on est tranquillisés.

En temps de confinement, nombre d’échanges humains ont glissé du monde physique vers le monde virtuel. Des nouvelles prises par téléphone plutôt qu’en face à face, des apéros en visioconférence, des séminaires à distance, des entretiens par écran interposé, des commandes par téléphone ou Internet pour les fruits et légumes du marché… les sphères privée, publique et professionnelle sous toutes les coutures y ont eu recours. Alors qu’il est réjouissant de voir que les humains gardent contact pendant la crise, cette facilité qu’offrent les technologies numériques est dangereuse, car elle nous isole physiquement et nous risquons de garder ces habitudes en sortant du confinement.

Le confinement a pu nous donner un avant-goût d’un monde du tout numérique-tout robotisé

Le philosophe et professeur Bruno Latour, dès le 3 avril, exprimait par exemple sa crainte que les universités prennent goût à des cours sans professeurs physiques, sans lieux, sans salles de classe, et imposent à l’avenir une relation professeur-élève par visioconférence, qu’il juge « particulièrement épuisante et déprimante » (à 14’15 de cet entretien sur France Inter).

Quand il est professionnellement possible, le télétravail a certes du bon, on ne saurait le nier. Les employé(e)s qui l’ont découvert ces derniers mois ont dû apprécier des journées plus flexibles, moins de temps dans les trajets voire les bouchons, un environnement pour certains plus propice à la concentration, ou encore des journées passées en pyjama ! Cela dit, le contact des collègues, l’ambiance de l’équipe ou du lieu qui peut motiver ou réconforter, la meilleure qualité des échanges en face à face, ont dû manquer également.

Tout l’enjeu me semble être de trouver le bon dosage de télétravail, entre liberté et contrainte, entre flexibilité et esseulement, entre espace et entassement. À chaque entreprise, chaque association, chaque administration, chaque équipe de trouver l’équilibre qui lui convient, sans oublier de remettre de la chaleur humaine dans son travail.

Si l’on prend l’exemple des métiers de conseil, les clients ces dernières semaines ont dû accepter les missions à distance, qui ont évité des déplacements et réduit les volumes horaires nécessaires. Les consultants doivent être tentés de généraliser ces pratiques, au motif qu’elles sont bénéfiques pour l’atmosphère (moins de CO2) comme pour la facture du client, auquel ces coûts sont refacturés. Or, la présence physique est un élément important pour établir la confiance consultant-client, et la visioconférence ne permet qu’une communication moins riche, moins spontanée, moins authentique. Il s’agit désormais de trouver un juste compromis entre physique et virtuel.

Source : Reporterre 4 mai 2020. © Tommy.

En réalité, le confinement a brutalement accéléré la dématérialisation des échanges humains, sans nous laisser le temps de réfléchir à ce que nous souhaitons ou acceptons.

Nous avons eu un avant-goût d’un monde du tout numérique-tout robotisé, où chacun reste chez soi, travaille par ordinateur et téléphone, s’entretient avec ses amis à distance, rencontre l’âme sœur via une application, se distrait par des écrans, et regarde par sa fenêtre le vieux monde physique où il ne fait pas bon sortir. Angoissant, non ? Pourtant c’est bien ce que vient de vivre une partie de la population. Depuis des années, nous glissons par petites touches vers un tel monde dématérialisé et déshumanisé, et voilà que nous avons bondi de dix ou vingt ans d’un coup.

Je demande donc : de qué volèm? Qu’est-ce que nous voulons ?

Ne laissons pas les mauvaises habitudes s’installer. Ne cédons pas à toujours plus de facilité et toujours moins de chaleur humaine. Préférons-nous que les marchés alimentaires disparaissent, au motif que commander en ligne et se faire livrer par son maraîcher est plus pratique ? Préférons-nous ne jamais connaître nos collègues, nos professeurs/élèves, que par écrans interposés ? Préférons-nous que tout notre argent n’existe que sur un serveur informatique, et puisse être supprimé en une microseconde ?

Nous qui sortons de confinement, ne soyons pas obnubilés par « rattraper le retard », regardons bien ce qui se passe autour de nous. Réveillons-nous dans le bon sens.

Et il faut compter sur de nombreux obstacles sur notre voie. Alors que certaines entreprises viennent de se tailler des parts de lion dans leurs marchés, comme Zoom pour la visioconférence, il est clair que celles-ci vont tout faire pour maintenir leur chiffre d’affaires, en tentant de « verrouiller » leurs clients et utilisateurs dans les habitudes récemment acquises.

Le 21è siècle ou les impasses du cerveau humain

Et si les rouages biologiques de notre cerveau étaient à l’origine de nos impasses écologique et climatique actuelles ? C’est l’opinion qu’expose le neuroscientifique Sébastien Bohler, dans son livre Le Bug humain (2019). Une lutte de pouvoir inégale entre deux composants du cerveau, le cortex et le striatum, biaise nos comportements vers le « toujours plus », avec comme symptômes l’épuisement des ressources naturelles, le dogme de la croissance, mais aussi l’obésité, la pornographie virtuelle, l’addiction aux écrans… État des lieux, arguments scientifiques et propositions pour nous en sortir.

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Que faudra-t-il inventer pour que l’humanité se décide à sauver sa peau, puisque la politique, la diplomatie, la culture, les médias indépendants ou encore l’associatif n’y suffisent pas ? En réalité, je crois qu’il est temps de se poser la question autrement : nous cherchons sans grand succès ce qui nous empêche de faire, demandons-nous plutôt ce qui nous pousse à faire autre chose. Pour cela, il faut se plonger dans notre psychologie et dans l’intimité de notre cerveau.

Alors que tremble soudain le système économique et social du monde occidentalisé, il me semble pertinent de mettre en avant un excellent livre de 2019 : Le Bug humain de Sébastien Bohler. J’avoue que j’ai été méfiant quand on m’a prêté (sur le bord d’une route !) ce livre à la couverture criarde. Mais à la lecture, je confirme que le sous-titre tapageur – « Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher » – décrit plutôt bien ce qui se passe, et que le livre vaut vraiment le détour.

Premièrement, car l’auteur aborde le défi actuel de l’humanité – arrêter de creuser sa propre tombe – sous un angle qui me semble plus utile que la politique pure, ou du moins que celle-ci devrait urgemment prendre en compte : les mécanismes biologiques du cerveau humain. Au final, tout ce que nous faisons, en tant qu’individus ou que groupe, est permis et contraint par notre cerveau. Apprenons donc à mieux connaître son fonctionnement et ses limites.

Deuxièmement, car Sébastien Bohler, 49 ans, est quelqu’un de sérieux, ancien chercheur en neurosciences, et aujourd’hui rédacteur en chef du magazine Cerveau & Psycho. Sans hésiter à marier des notions biologiques complexes comme le faisceau frontostriatal et les neurones à dopamine du mésencéphale, avec des faits de société concrets comme la pornographie en ligne, l’addiction à Call of Duty ou la consommation de chicken wings, Bohler adopte un langage clair et imagé, pour nous livrer une puissante grille de lecture des comportements humains.

Je recommande donc vivement cet ouvrage , bien étoffé d’informations factuelles, et auquel la fondation Veolia a décerné le Prix 2019 du Livre Environnement.

Le dogme de la croissance économique est l’expression d’un principe de « toujours plus » fondamentalement ancré dans notre cerveau.

Le message de fond de Bohler, et j’y souscris, est que le dogme de la croissance économique qui guide nos sociétés et les mène à leur perte, est l’expression à l’échelle comportementale et sociétale d’un principe de « toujours plus » fondamentalement ancré dans notre cerveau, un mécanisme neurobiologique qui régit nos actions. Reconnaître puis accepter ce fait vexant pourrait être à la fois le vrai défi actuel de l’humain, et son meilleur espoir pour s’en sortir.

Voici pour vous mon résumé commenté du bouquin.

Reconnaître l’existence d’un bug humain

Les programmateurs informatiques le savent bien. Plus on passe de temps à trouver le bug, plus c’est une erreur basique, un « truc à la con » : ponctuation incorrecte dans les lignes de code, caractères inversés…

Des situation alarmantes réclamant l’action, nous en voyons à la pelle : les quantités astronomiques de charbon brûlées par l’Inde et la Chine pourtant présentes à la COP21 ; les désastres écologiques que nous laissons courir et que je rappelais dans mon article récent ; les 16-30 ans connectés du monde entier qui passent en moyenne une journée entière par semaine sur leur smartphone…

Ces dysfonctionnements majeurs sont parfaitement identifiés, voire dénoncés depuis des décennies par une minorité de l’humanité, mais ni les rapports de scientifiques, ni les marches de la jeunesse, ni les incendies géants n’y font quelque chose. L’humanité dans son ensemble est peut-être « déjà dans le mur », comme l’affirme Aurélien Barrau (à 19’50 de cette vidéo), or elle reste comme une poule devant le grillage, bloquée dans ses positions et incapable d’agir. Après avoir cherché en vain un problème dans l’économie, la politique ou la culture, ne faut-il pas plutôt chercher un problème bien plus basique dans nos comportements, un véritable bug humain ?

Le truc à la con chez l’Homme, le bug qui nous met en danger en même temps que les autres espèces, Sébastien Bohler le caricature ainsi : « le cerveau d’un primate et la technologie d’un Dieu » (p. 93). Pendant des millions d’années, l’ingéniosité de notre cerveau a été au service de notre survie, en répondant à une soif du toujours plus qui nous a dotés de moyens techniques considérables. Or le bug le voici : alors que nous n’avons plus besoin pour survivre de nous jeter sur la moindre gazelle, le moindre partenaire sexuel ou le moindre atout de domination, nous continuons à agir de la sorte dans un monde où notre avidité sans bornes, servie par une technologie débridée, a des conséquences délétères planétaires. Et ainsi, dans cette « catastrophe consumériste » (p. 93), l’Homme « est devenu un danger mortel pour lui-même. […] Au regard de sa situation actuelle dans un monde globalisé, l’humain est inadapté. » (p. 185)

Savane, cortex, striatum et nos cinq motivations primaires

Pour résumer à traits grossiers le rôle du cerveau humain dans le comportement, on peut dire que les technologies sont l’œuvre du cortex, la partie extérieure plissée du cerveau qui s’occupe entre autres de planifier, imaginer, résoudre les problèmes, alors que la motivation qui nous pousse à agir est l’œuvre du striatum, une partie située au centre du cerveau. Ce striatum garantit la satisfaction de nos cinq besoins primitifs : nous cherchons en priorité à manger, nous reproduire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d’efforts, et rassembler un maximum d’informations sur notre environnement. (Je dirais pour nous en rappeler que nous cherchons à parvenir à nos FINSS : Facilité, Information, Nourriture, Sexe et Statut social !)

Biologiquement, cortex et striatum s’influencent l’un l’autre via leurs neurones, mais en réalité cette lutte de pouvoir est inégale, car ce qui a permis à nos ancêtres de sortir de la savane et devenir une espèce mondiale, c’est un striatum réclamant toujours plus de nourriture et de partenaires sexuels, de domination sociale et d’information, le tout orienté vers la facilité. Vous avez apprécié le style de Yuval Noah Harari dans Sapiens ? Vous aimerez les scénarios où Bohler décrit comment nos ancêtres qui remplissaient le mieux ces objectifs ont pu survivre, répandre leurs gènes mieux que leurs concurrents, et ont fait de nous des êtres plus que jamais mus par leurs cinq motivations primaires. Et nous avons réussi à tel point que l’humanité engloutit aujourd’hui en sept mois les ressources que la planète produit en un an (voir le concept du jour du dépassement).

Bon, me direz-vous, grosso modo c’est « sexe et pouvoir gouvernent le monde », ça n’est pas très nouveau. D’Henri IV à Berlusconi, de Messaline à Catherine de Russie, ce penchant avide des humains est bien connu. Mais nous sommes plus que ça, non ? Il y a la solidarité, la coopération, et puis les arts, les religions, la philosophie. En tout cas, faire un lien avec les catastrophes écologiques, c’est exagéré. Et puis, c’est bien s’embêter que d’invoquer les neurosciences pour parler d’un sujet rebattu…

Je pense justement le contraire.

Peut-être que vous qui lisez ces lignes, êtes au-dessus de nos motivations primaires, que l’éducation, la réflexion, la modération, l’altruisme, la sobriété, la spiritualité, font de vous un humain exemplaire. Si c’est le cas, félicitations, mais malheureusement vous êtes la minorité de notre espèce, et donc vous ne suffirez pas à ménager la planète. Ce qui compte, c’est le comportement de l’humanité dans son ensemble, pas la modération d’un petit groupe d’anges spectateur des drames écologiques. Il n’y a pas ici à opposer élites et masses, ville et campagne (encore que…), pays industrialisés et en développement, ou encore telle et telle civilisation : les humains, d’où qu’ils viennent, sont en général animés de ces cinq motivations puissantes.

Pour ma part, malgré la vie relativement sobre que je mène, je reconnais en moi ces penchants primaires, ayant par exemple un gros faible pour les desserts sucrés (nourriture), une attirance marquée pour les charmes féminins (sexe), une sensibilité au nombre de visiteurs de ce blog (statut), une joie nette de voir qu’une machine lave mon linge à ma place (facilité), et depuis des années une pile de livres « à lire » qui ne désemplit pas (information). Ce regard biologique est vexant, certes, mais je crois qu’il faut l’accepter et nous regarder tels que nous sommes, sans orgueil et sans déni.

L’intérêt ici d’étudier le cerveau est de comprendre le caractère inéluctable, la dynamique et l’étendue de ces élans primitifs, pour mieux voir que la plupart des sociétés actuelles restent organisées autour de leur satisfaction… au point de nous aveugler face aux dangers de l’époque !

J’insiste à présent sur une expérience scientifique célèbre illustrant la puissance de ces mécanismes. Bonne nouvelle, vous verrez plus loin que les neurosciences apportent aussi des solutions.

Un rat prêt à mourir pour avoir sa récompense

Au début des années 50, deux neurobiologistes nord-américains, James Olds et Peter Milner, font grâce à une erreur une découverte retentissante : des rats en mesure de stimuler une zone précise de leur cerveau (le septum, où est implantée une microélectrode reliée à un circuit électrique commandé par un levier) semblent éprouver une forte sensation de plaisir en le faisant, et reviennent inlassablement appuyer sur le levier pour stimuler leur septum.

Les scientifiques viennent de mettre le doigt sur un composant du « circuit de la récompense », un ensemble de zones cérébrales activées lorsque nous nous sentons bien, par suite d’un bon repas, d’un acte sexuel, d’une récompense ou toute forme de réussite dans nos actions.

Dispositif de l’expérience d’Olds et Milner en 1954. Source : Plateforme Acces, ENS Lyon

Or, le plaisir est tel que les rats deviennent littéralement accros, appuyant sur le levier environ 200 fois par heure, et jusqu’à 100 fois par minute pour certains. On découvre ensuite que la nourriture, le soin des petits pour les mères, et même la consommation de LSD (vive les années 60…) ne suffisent pas à détourner les rats de ce plaisir suprême ; si l’expérience se prolonge, ils vont jusqu’à mourir d’épuisement, avachis sur le levier. Il existe donc dans le cerveau des mammifères que nous sommes un circuit neuronal si puissant que sa stimulation poussée à l’extrême fait oublier les besoins vitaux.

Tout sacrifier pour obtenir sa « dose », et connaître une mort extatique… voilà ce que racontent les héroïnomanes ayant survécu à une overdose. Ce n’est pas un hasard. Les drogues dures activent artificiellement le circuit de la récompense chez l’humain comme chez le rat. Quelques expériences similaires à celles d’Olds et Milner furent d’ailleurs menées chez l’humain (sous consentement, mais les règles éthiques d’aujourd’hui ne le permettraient plus), où les patients décrivaient des sensations indicibles de plaisir voire d’orgasme prolongé. Voilà le genre d’éclairage formidable qu’apportent les neurosciences sur nos comportements, et voilà comment l’étude de rats ou de souris nous révèle comment notre cerveau fonctionne.

Le premier apport scientifique majeur a été de prouver que sexe, nourriture, mais aussi comparaison sociale, objectif atteint par un moindre effort, et abondance d’information nouvelle, sont autant de choses qui stimulent chez l’humain le circuit de la récompense. Autrement dit, parvenir à nos FINSS nous procure une sensation de plaisir.

C’est le cas par exemple au jeu, où toute victoire attise notre appétit de domination. Depuis la Grèce antique jusqu’au football, les jeux à vainqueurs et à classements sont légion, et constituent un substitut à l’affrontement physique. Mais cela va plus loin : le simple fait de voir gagner un individu active aussi notre circuit de la récompense. Quand notre préféré(e) s’impose à la finale de Roland Garros ou à un tournoi de Risk ou de Starcraft, nous assouvissons indirectement notre besoin primitif de statut social. À l’inverse, quelle ne fut pas notre sensation d’infériorité et de soumissions lorsque, en mars 2016, l’humanité vit son champion sud-coréen défait au jeu de Go par une intelligence artificielle !

Ainsi, non seulement les cinq motivations primaires rappelées par Bohler activent les mêmes circuits neuronaux, mais elles constituent un puissant système d’incitation tout autant que de récompense. La dopamine ne fait pas que procurer du plaisir, elle crée aussi le désir d’agir, en anticipant la récompense. Et malheureusement, ce circuit est conçu pour une fuite en avant sans fin.

Motivations primaires : la dictature du « toujours plus, et plus vite »

En disant que nous agissons pour accéder à un certain plaisir, je ne vous apprends pas grand-chose pour l’instant. Mais les neuroscientifiques sont allés plus loin : ils ont identifié les dynamiques du circuit de la récompense, qui régissent nos actions et auxquelles il est difficile de se soustraire. Vous allez vite comprendre comment ces mécanismes éclairent nos comportements globaux de société. .

Un acteur important du circuit de la récompense est le striatum dont j’ai déjà parlé. À chaque acte à succès, une molécule nommée dopamine est relâchée en masse dans le striatum et d’autres zones neuronales, procurant du plaisir. Cette dopamine est produite par des neurones situés plus bas dans le cerveau, au niveau du mésencéphale (notamment dans l’aire nommée substance noire et l’aire tegmentale ventrale). Pour estimer l’état de plaisir ressenti par le sujet, on peut observer l’activité de ces trois zones cérébrales, ce qui se fait chez l’humain par la technique de l’IRM fonctionnelle.

En étudiant les neurones à dopamine qui irriguent le striatum, des équipes et notamment celle de Wolfram Schultz à l’université de Fribourg en Suisse, ont découvert trois faits frappants : nous nous habituons vite aux récompenses, nous aimons les signes annonciateurs de récompense, et nous préférons les récompenses instantanées à celles lointaines.

La première propriété est claire. Que la cinquième gorgée de bière nous paraît fade par rapport à la première ! Ou la cinquième année de vie sexuelle de couple par rapport à la première… On se lasse vite à consommer la même chose, un phénomène que les économistes ont remarqué depuis longtemps, et nommé dans leur domaine « utilité marginale décroissante ». Alors, pour rester satisfait, la solution facile est de consommer plus, d’augmenter les doses. D’où l’obésité, les parieurs ruinés, les couples infidèles, les augmentations salariales, les notifications envahissantes des réseaux sociaux…

La deuxième, moins évidente, est néanmoins familière. On finit par aimer l’odeur qui annonce la bonne nourriture, la salle qui annonce le poker, le costard qui annonce le statut, le regard qui annonce les ébats amoureux… et moins l’acte en lui-même. Car biologiquement, c’est l’information prédictive elle-même qui finit par déclencher dans le cerveau une décharge de dopamine, et non plus la récompense prédite. Le meilleur exemple est encore l’argent : nous trépidons devant une feuille de paie, devant un bout de papier coloré estampillé 20 ou 50, ou devant les chiffres affichés par notre banque en ligne, mais toutes ces choses n’ont aucune valeur immédiate, la récompense n’apparaît qu’une fois l’argent dépensé. Or, c’est bien l’argent en lui-même, la promesse de récompense, que nous avons appris à aimer. À l’inverse, qu’une récompense annoncée fasse défaut, et c’est la sanction neuronale, avec réduction de la dopamine et sensation négative instantanées. Voilà exactement ce qui nous arriverait en France si on nous annonçait le 11 mai un confinement prolongé de 6 mois, après nous avoir promis une liberté retrouvée.

Enfin, nous tendons à préférer le plaisir de l’instant à celui, même plus grand, du futur. Ce phénomène de dévalorisation temporelle est illustré par l’expérience du marshmallow inventée en 1958 par Walter Mischel. Un enfant de 4-6 ans réussit rarement à garder pendant 3 minutes un marshmallow sous ses yeux sans le manger, alors même qu’on lui en promet un deuxième s’il y parvient. Résister à la frustration peut s’apprendre en grandissant – cela passe d’ailleurs par entraîner le cortex à inhiber le striatum – mais nous sommes inégalement armés, et c’est une affaire d’éducation et d’efforts. L’étudiante qui passe des concours renonce aux plaisirs instantanés en espérant un futur encore meilleur ; l’amant bien avisé ne dévoile pas tout dès le début de la relation… Sébastien Bohler n’hésite pas à décrire l’origine du mouvement des Gilets Jaunes comme une « dévalorisation temporelle activée simultanément dans des millions de cerveaux » (p. 171) : consommer des carburants moins chers maintenant, plutôt que de se serrer la ceinture pour préparer un meilleur avenir.

Difficile de résister à un marshmallow sous ses yeux… la dévalorisation temporelle en action. Source lepoint.fr

En bref, le striatum n’est pas fait pour se limiter, il est comme un enfant avide et impatient. Ces trois propriétés des neurones à dopamine – habituation, anticipation, valorisation de l’instant – sont d’une importance capitale, car elles fondent le « toujours plus, et plus vite » qui préside à nos comportements humains, et fait aujourd’hui de nous les acteurs aveugles de la destruction de notre environnement : « surconsommation, surproduction, surexploitation, suralimentation, surendettement et surchauffe » (p. 10) résume Sébastien Bohler. Mieux comprendre ces propriétés est essentiel pour éclairer les choix politiques qui nous aideront à nous en sortir.

L’économie de la satisfaction instantanée

Voilà maintenant le drame de l’espèce humaine, qu’illustre brillamment Bohler : le système économique dominant et l’idéologie politique actuelle sont construits autour de la satisfaction institutionnalisée de nos besoins primaires, vers l’activation forcenée de notre circuit de la récompense. Avec pour corollaire un seul critère au progrès, l’optimisation des coûts et des délais.

Nous négligeons tous les autres critères, sur lesquels nous sommes pourtant en régression : gestion durable des ressources, équilibre budgétaire, décence du revenu des agriculteurs qui nous nourrissent, respect de la biodiversité qui nous est vitale, fractures socio-économiques, mais aussi – on vient de le voir ces dernières semaines – résilience et souveraineté sanitaire. Si l’on oublie l’obsession du PIB, « on n’est pas du tout en croissance en ce moment », argumente Aurélien Barrau (à 0’50 de cette vidéo), qui propose de redéfinir la croissance sur d’autres critères plus humains. Les appels à un autre type de croissance se font d’ailleurs de plus en plus nombreux : économistes, sociologues, scientifiques, journalistes…

Pire, à notre époque de technologie galopante et de consommation débridée d’énergie fossile, tous les trésors d’ingéniosité technique et organisationnelle déployés par l’humanité sont asservis aux besoins primaires du striatum. Ce faisant, nous perdons de vue les dangers écologique et climatique qui nous rattraperont bientôt violemment.

Le système économique dominant est construit autour de la satisfaction institutionnalisée de nos besoins primaires

Vous pensez que Bohler exagère, qu’il noircit le tableau pour vendre son livre, qu’il omet les pinacles intellectuels auxquels est parvenue l’humanité en philosophie, arts, et sciences ? Lisez son livre et vous vous convaincrez que ces belles choses sont l’arbre qui cache la forêt. Je mentionne simplement les faits suivants :

Selon l’OMS, les humains meurent plus d’obésité que de sous-alimentation. En 2016, il y avait 650 millions d’obèses dans le monde, c’est-à-dire d’adultes ayant un Indice de Masse Corporelle supérieur à 30 (p.ex. 92 kg ou plus pour 1,75 m ; IMC = poids/taille²).

42 millions de sites Internet proposent des vidéos pornographiques, qui constituent à elles seules 35% des flux mondiaux de données – et donc de leurs émissions de CO2… (J’ai trouvé plutôt 16% dans ce rapport du Shift Project, la vérité doit être entre les deux.)

Notre obsession de l’ascension sociale se traduit par la compétition dans le cadre professionnel, mais aussi par l’achat renouvelé d’objets ostensibles, voitures suréquipées, habits à la mode, ou encore dernier cri du smartphone, ce besoin inventé qui a conquis 45% de l’humanité en moins de 15 ans, dont 300 millions de personnes rien qu’en 2019. Plus quantitatif encore, le nombre de likes sur les réseaux sociaux, source instantanée de dopamine… ou de frustration.

Nous plébiscitons la facilité en consommant toujours plus de services d’assistance : livraison de repas à domicile plutôt que cuisine, assistant vocal plutôt que se lever du canapé, vidéo à la demande plutôt que cinéma. Aujourd’hui pour une partie de l’humanité, il suffit même de cliquer pour avoir à manger, rien à voir avec l’épique chasse au mammouth de nos ancêtres. Plus généralement, les machines que nous créons pour travailler à notre place incarnent cette recherche de facilité.

Pensons enfin à la boulimie d’information de ces passants de la rue que nous voyons chaque jour, plus intéressés par leurs messages ou par la vue de bonbons multicolores à l’écran, que par un environnement familier avec ses chants d’oiseaux. L’addiction aux écrans est telle que même des assureurs mettent en garde contre ce risque pour la santé.

Et nous voulons tout cela toujours plus vite. Attendre 10 à 30 minutes pour la livraison de notre repas est insupportable ? Rassurons-nous, Uber Eats et ses concurrents préparent leurs armées de drones pour passer sous les 10 ou 5 minutes. La 5G n’est pas encore opérationnelle en France ? Réjouissons-nous, les câbles sous-marins pour la 6G sont déjà en train d’être posés en Asie de l’Est, et les ingénieurs planchent probablement sur la 7, 8, 9, 10G. Au passage, si lire mon article va trop lentement, cédez à votre striatum avide et allez écouter Sébastien Bohler sur cette vidéo TEDx de 15 minutes, ou, mieux encore, dans cet entretien de 8 minutes sur France Inter, pour accéder plus vite à votre dopamine. Le futur peine à conserver à nos yeux une valeur quelconque, nous n’acceptons plus qu’une page Internet mette plus de 10 secondes à se charger, une vidéo plus de 16 secondes. Alors, parler de sobriété économique pour 2040 quand on peut réserver en 10 minutes un avion pour être aux Baléares demain soir…

En somme, la mission principale des sociétés de nos jours est de fournir à leurs membres une satisfaction abondante, toujours plus facile et plus instantanée. En quelque sorte, l’humanité est devenue esclave du circuit de la récompense, et voilà comment nous remettons à plus tard les problèmes du climat et de l’environnement.

Bah, d’autres gens ont l’air de s’occuper de tout ça, il y a Nicolas Hulot, les partis écolos, les ONG, des assos, des gens qui plantent des arbres ou qui font des bilans carbone… Alors pourquoi je m’embêterais, moi ? Et bing ! Revoilà le dilemme du prisonnier que je décrivais dans ce précédent article : à court terme chacun a intérêt à trahir tous les autres, en satisfaisant ses besoins personnels sans souci du devenir de l’humanité. Non, soyons responsables. La transition écologique ne pourra se faire sans l’action des individus.

Et le plus navrant selon moi, c’est que les jeunes talents, les esprits créatifs et énergiques, se battent pour rejoindre les grandes entreprises du numérique qui contribuent le plus à enfermer l’humanité dans son cercle vicieux de la dopamine facile. Car qui développe l’accès instantané à tout savoir humain, les assistants vocaux, les réseaux sociaux addictifs, les livraisons à délais sans cesse raccourcis ? Mais il est vrai que si vous leur vendez votre force de cerveau, les Google ou Amazon font de vous un riche pion de leur jeu, logé dans des bureaux à la mode regorgeant de fruits frais. (J’en reparlerai dans un prochain article)

Comment nous tirer de tout ça ?

Les motivations secondaires du cerveau : l’acquis à notre secours

Pourrait-on retirer le striatum ?

Tentant, me direz-vous, on coupe la branche morte et ça repart ! Ce serait une grosse erreur. Le striatum est central dans le fonctionnement de notre cerveau, l’en retirer, ce ne serait pas comme éteindre la radio dans une voiture, mais plutôt comme retirer les bougies du moteur. Sans lui, plus de motivation pour l’action. Les patients victimes de lésions accidentelles dans leur striatum perdent la capacité à désirer. Ainsi, un homme que l’on a placé debout au milieu du jardin, les mains sur les poignées de la tondeuse, est retrouvé une heure plus tard dans la même position, sans avoir rien fait. Il répond que tout va bien, mais il est incapable de s’activer, il ne peut initier l’action de tonte que si on le lui ordonne. C’est un cas de perte d’autoactivation psychique. Pire, certains patients cessent même de s’alimenter, car ils ressentent la faim mais plus l’envie de manger. Donc, « le striatum, c’est la vie », rappelle Bohler (p. 44).

Alors que faire, puisque nous marchons nécessairement à la dopamine ? Trouver d’autres moyens de se la procurer ! Je vous le disais, les neurosciences apportent aussi des pistes prometteuses. Les chercheurs ont récemment découvert d’autres activateurs du circuit de la récompense, qui sont compatibles avec un futur plus joyeux.

Première bonne nouvelle – et elle est de taille : l’altruisme est capable lui aussi de relâcher de la dopamine dans notre striatum. Mais pas chez tout le monde ! On l’a appris grâce à une expérience menée en 2017 à l’université de Zürich. Ainsi, notre circuit de la récompense n’est pas réservé aux motivations primaires, la générosité désintéressée (ici, don d’argent à un inconnu) peut aussi l’activer et procurer du plaisir. Et si l’expérience a montré que les femmes activent plus facilement leur striatum que les hommes en donnant, cette différence n’est pas ancrée dans les gènes, mais bien issue de l’éducation et de la culture, car on tend à encourager les petites filles plutôt que les petits garçons dans les comportements altruistes.

La conclusion importante, c’est que tout n’est pas inné et écrit une fois pour toute dans notre circuit de la récompense. On peut apprendre à activer son striatum par tel ou tel type d’actions. (Derrière cela, il y a le puissant mécanisme du conditionnement, dont j’aurai l’occasion de reparler car il est au centre de mes recherches.)

Deuxième bonne nouvelle : une récompense purement mentale peut activer le circuit de la récompense aussi bien qu’une somme d’argent. La plupart des chercheurs dont je fais partie, qui se creusent la cervelle pour la société et gagnent des clopinettes, ne seront pas surpris ! Mais c’est bien vrai des humains en général. Lorsqu’on regarde en IRM l’activité cérébrale de personnes qui remplissent une tâche, on constate qu’un simple signal de type « voyant vert » affiché à l’écran, active leur striatum et leurs neurones à dopamine du mésencéphale, comme le ferait une récompense monétaire. Ainsi, pour un serveur de café, le sourire peut bien valoir la pièce !

Dans la même veine, une étude de 2014 a montré que présenter à des étudiants des questions ludiques de type quiz active fortement chez eux des composants du circuit de la récompense, ainsi que – avis aux enseignants parmi vous – l’hippocampe qui prépare ainsi une meilleure mémorisation. On sait donc que la résolution d’énigmes, ou plus généralement la curiosité, peuvent susciter chez nous le même type de plaisir biologique que la satisfaction de besoins primaires. Voilà qui est encourageant, non ?

Pour moi, le grand mérite d’une approche scientifique de la question de nos comportements est de distinguer ce qui est un objectif atteignable (p.ex. apprendre à aimer l’altruisme) de ce qui ne l’est pas (p.ex. supprimer des pulsions de sexe ou de pouvoir), et de montrer qu’un certain nombre de motivations entrent biologiquement en concurrence dans une même structure centrale : le striatum.

Par ailleurs, on voit que toutes ces motivations nous donnent du plaisir ne jouent pas d’égale à égale : les secondaires sont acquises et donc à reconstruire à chaque génération, alors que les primaires sont innées. Si par exemple hommes comme femmes peuvent aimer l‘altruisme, nos sociétés occidentales l’apprennent surtout aux femmes, et ainsi les hommes obtiennent souvent leur dopamine en servant leurs intérêts personnels.

Alors, quelles voies pour une société équilibrée ?

Contrer le circuit de la récompense est voué à l’échec.

Des restrictions sur le sexe, la nourriture, la domination, le moindre effort… ça ne vous rappelle rien ? Les sept péchés capitaux du christianisme se sont érigés contre nos besoins primitifs de satisfaction : luxure (sexe), gourmandise (nourriture), orgueil (statut), avarice (sexe, nourriture, statut, facilité et information, que la richesse confère), paresse (facilité), colère (statut, quand la colère se déploie pour asseoir une domination), et enfin envie qui combine le « toujours plus » au désir de domination. De nombreuses religions et idéologies politiques ont tenté de poser des barrières aux dynamiques fondamentales de notre circuit de la récompense, dans l’espoir d’accéder à un mieux-vivre ensemble. Or on constate que cette démarche a globalement échoué.

Sans juger le bien fondé de tel ou tel courant religieux ou intellectuel, reconnaissons simplement qu’il faut changer de méthode devant le danger actuel, car l’humanité détruit aujourd’hui les conditions naturelles nécessaires à sa vie. De plus, bloquer nos motivations primaires est non seulement vain, mais probablement dangereux, car trop de frustration mènerait à des débordements.

Contraints d’accepter notre circuit de la récompense comme un acteur incontournable, il nous reste deux approches : lui faire penser à autre chose, et lui faire ouvrir les yeux sur ce qu’il a.

L’éducation et la norme sociale

La première voie est celle du développement d’autres motivations, de comportements qui nous procurent un plaisir complémentaire voire de substitution. Elle passe par l’éducation et la valorisation sociale. Puisque les cinq motivations primaires sont en nous, et que leur accorder trop d’importance (c’est le cas actuellement) conduit à des désastres planétaires, l’éducation a un grand rôle à jouer pour encourager des motivations secondaires, qui sont moins évidentes car restent à acquérir.

Les parents et l’école doivent apprendre aux enfants à se tourner plus vers l’altruisme et la coopération, moins vers l’indépendance et la compétition ; plus vers les satisfactions construites avec le temps, moins vers celles de l’instant ; à éprouver du plaisir en progressant non pas uniquement dans leurs notes et plus tard dans leur carrière, mais aussi dans des habitudes plus sobres et solidaires, et des gestes respectueux de l’environnement. En résumé : que leur « toujours plus » soit réorienté vers la croissance du respect de la planète et de l’humanité, plutôt que vers la croissance économique anachronique qui nous détruit, et que leur « toujours plus vite » laisse place à un goût pour le long terme.

Les parents et l’école doivent apprendre aux enfants à se tourner plus vers l’altruisme et la coopération, moins vers l’indépendance et la compétition

L’enjeu est d’avancer vers une humanité qui trouvera l’essentiel de son plaisir non plus dans une surconsommation des ressources naturelles, mais dans des actions participant à une économie durable. Une humanité plus intéressée par la connaissance que par les luttes de pouvoir. En somme, laisser nos enfants passer leur temps à se comparer aux autres sur des réseaux sociaux sans fond, ou à télécharger des applications qui les inondent de notifications, c’est desservir l’humanité dans son ensemble.

En Chine, les plaques d’immatriculation « écolos » deviennent un objet d’affichage social. Source french.china.org.cn

L’alliée indispensable de l’éducation, Sébastien Bohler le rappelle, doit être la norme sociale. Il prend pour exemple les plaques d’immatriculation vertes attribuées en Chine aux véhicules les moins polluants, qui sont devenues un tel marqueur de statut social qu’il faut attendre plusieurs mois pour les obtenir. Soyons à l’affût de telles idées, et efforçons-nous de provoquer des contagions sociales pour des actes qui soient bénéfiques pour la planète, à l’instar du défi TrashTag, plutôt que pour se jeter sur le smartphone dernier cri ou le dernier jeu vidéo de combat à la mode tel Fortnite.

Si le discours public façonne des héros qui excellent dans des motivations secondaires, comme Mère Teresa que Bohler cite avec humour, plutôt que dans celles primaires, comme les joueurs de football dont trop peu brillent par autre chose qu’accomplir à l’écran la domination dont nous rêvons secrètement, alors on peut commencer à espérer une saine réorientation des comportements à l’échelle d’une population.

La sobriété et la conscience

La deuxième voie est celle de la sobriété et de la conscience, notamment en apprenant à notre cerveau à apprécier ce que nous possédons déjà. Ne pas lui dire « arrête de désirer toujours plus du sexe », mais « apprends à apprécier toujours mieux le sexe que tu connais ». Elle passe par l’éducation mais aussi par un travail sur soi, auquel peut aider la méditation. Le bouddhisme montre la voie depuis plus de deux millénaires, mais on peut aussi pratiquer une méditation non-spirituelle.

Dans une société de la distraction permanente, nous passons souvent à côté de ce que nous sommes en train de faire. Quand le cortex est concentré sur les messages du téléphone, il ne s’aperçoit pas de ce que nous mangeons, laissant libre champ au striatum pour réclamer toujours plus d’aliments. C’est cette appréciation de l’instant qu’il faut retrouver, et que favorise la méditation. Alors que les régimes conventionnels et les cures de désintoxication ont une efficacité limitée, l’usage de la méditation pour sortir de l’addiction semble obtenir de meilleurs résultats. En prenant de la distance d’avec les sensations immédiates (appétit sexuel, sentiment d’infériorité, etc.), le cerveau est capable de modérer ces dernières grâce au travail du cortex, et donc de retrouver de la valeur dans des satisfactions plus lointaines et plus raisonnables.

Plus généralement, nous avons tendance à mettre bien plus d’efforts dans l’exécution des tâches que dans leur choix. Il est plus facile de foncer tête baissée dans un projet tracé par quelqu’un d’autre, que de s’arrêter pour peser le pour et le contre et choisir nos propres projets. On en oublie de remettre en cause ce à quoi l’on contribue. Ainsi, un ingénieur en automobile disait un jour à un de mes amis qu’il était évidemment souhaitable que son secteur fasse de l’obsolescence programmée, pour pouvoir continuer à vendre… Ainsi, cette entrepreneuse par ailleurs brillante, me racontait avec quel enthousiasme elle avait participé au développement des restaurants « off » de l’entreprise de livraison de repas Deliveroo à Londres, contribuant ainsi à la disparition de petits restaurants et à l’exploitation des livreurs à vélo. « Nous nous comportons comme des êtres dotés d’un haut niveau d’intelligence mais d’un faible niveau de conscience », résume Bohler (p. 233). Remettons donc en urgence de la conscience dans nos actions, en nous demandant comment elles s’inscrivent dans la société dans son ensemble.

Or, la conscience, cela demande de la réflexion, donc du temps, et ce temps nous le prenons de moins en moins. Bravo d’être parvenu(e) jusqu’à ce point de mon article. Vous avez déjà pris du plaisir à absorber ces informations nouvelles, maintenant sentez votre décharge de dopamine augmenter en vous rappelant que la majorité des article de blogs sont formatés pour des temps de cerveau plus courts. Vous faites plutôt partie des lecteurs capables d’apprécier ce long terme qui manque tant dans nos sociétés !

Que retenir du livre ?

Si le message de Bohler est au final assez simple – s’entraîner à prendre plaisir à 1) respecter la planète et 2) valoriser le futur – il n’en est pas moins profond, et révélateur des impasses dans lesquelles nous nous trouvons aujourd’hui. Certes l’humanité a produit des Goethe et des Chopin, des Mère Teresa et des Gandhi, mais abrutie par ses écrans et grisée par son pétrole elle n’en est pas moins en train de mourir la tête écrasée sur son bouton à dopamine, comme le rat de l’expérience d’Olds et Milner.

Je retiendrais pour ma part les notions suivantes :

– l’Homme cherche en priorité à parvenir à ses FINSS : Facilité, Information, Nourriture, Sexe et Statut social, et ces motivations sont innées

– l’obsession de la croissance économique est l’expression planétaire d’un mécanisme profond de notre cerveau : l’habituation à la dopamine dans notre striatum. Seul notre cortex est biologiquement capable de modérer ce dernier, il faut donc « muscler » notre cortex, en s’entraînant par exemple à aimer les récompenses lointaines ou à apprécier ce que l’on détient déjà.

– alors que nos sociétés devraient entraîner l’altruisme, la sobriété, la pensée à long terme, elles font exactement l’inverse, en servant toujours plus nos satisfactions primitives, instantanées et individualistes.

– les motivations secondaires sont fragiles car non innées, elles sont donc à entretenir à chaque génération, et l’éducation y joue un rôle capital.

– « Nous excellons dans l’art de réaliser nos objectifs, pas dans celui de les établir. » (p. 233) Cette phrase m’a beaucoup interpelé, par sa simplicité et sa profondeur. Combien d’entre nous, en cours ou en fin de carrière, se rendent douloureusement compte qu’ils ont consommé leurs belles années et leur énergie à remplir des objectifs condamnables, ou qui n’étaient pas les leurs ? Combien d’entre nous contribuent à ce système économique qui nous donne un salaire aujourd’hui et rendra notre planète invivable demain ?

Conclusion

Au final, il y a une certaine logique à se rappeler que pour survivre, l’Homme doit concentrer ses efforts sur ses capacités acquises (entraide, sobriété, respect, norme sociale, planification, patience, spiritualité etc.) plutôt que sur celles innées (manger, copuler, dominer etc.). C’est-à-dire, continuer à développer les facultés non primitives qui l’ont distingué et ont fait de lui un être culturel.

Notre espèce est probablement trop jeune dans son évolution biologique pour que nos motivations secondaires se soient ancrées dans notre hérédité, réalisant l’assimilation génétique théorisée par Conrad Waddington. Tournons-nous donc vers notre meilleur pour continuer de devenir nous-mêmes et relever les vrais défis actuels.

Vous trouverez dans le livre d’autres analyses pertinentes que je n’ai pas mentionnées, comme l’engouffrement de la publicité dans nos failles psychologiques, commandé politiquement dans les années 1920 aux États-Unis (p. 93), ou le vide existentiel causé aujourd’hui par les libertés individuelles revendiquées au siècle des Lumières (p. 206).

Je vous quitte sur cette citation croustillante :

« Le jour où les plus grandes audiences télévisées ne seront plus réalisées par des matchs de football, et où l’industrie du jeu vidéo proposera davantage de contenus éducatifs que de produits sollicitant nos renforceurs primaires, nous serons en présence d’un indicateur sérieux d’une possible bascule vers la croissance mentale. Aujourd’hui, aucun développeur de jeux ni aucun directeur d’antenne ne prendrait ce risque, sachant que des millions de striatums devant leur écran attendent justement d’être stimulés par des renforceurs primaires. » p. 242