30 minutes pour reprendre en main sa vie privée numérique : le comment

Pour protéger vos données personnelles, vous pouvez réaliser de petits changements à grand effet. En 2021, une foule de solutions faciles existent, trop souvent méconnues. Ce deuxième article vous indique concrètement comment vous y prendre. Sans plus attendre, empoignez votre ordinateur ou smartphone et changez.

Ont contribué à ces deux articles : Pierrot, Pauline, Zucchi, Joran, Kim, Loïc, Jean, Léon, Rémi, Guillem.

Vous avez compris en lisant l’article compagnon – ou bien vous étiez déjà convaincu(e) – que protéger votre vie privée numérique est important pour vous comme pour la communauté. Vous savez que laisser nos données personnelles se disséminer aux quatre vents, c’est mettre en danger notre quotidien (intimité, santé), nos projets (emploi, crédits), notre démocratie (surveillance, influence), et alimenter une économie mondiale de la donnée, toujours plus intrusive et puissante.

Mais alors, comment se protéger ?

Beaucoup peut être fait en seulement 30 minutes ! Au lieu de regarder un 953è épisode d’une série dont l’intrigue vous échappe (voire même de le re-regarder), consacrez donc la prochaine demi-heure de votre vie à reprendre en main vos données personnelles, une bonne fois pour toutes.

Pour les solutions concrètes à appliquer de suite, sautez directement à la deuxième moitié de cet article. Je vous y propose un bouquet de 8 changements faciles, qui prennent 30 minutes mis bout-à-bout, avec liens à cliquer, démarche à suivre, conseils. Vous pourrez ensuite utiliser Internet et ses logiciels de manière plus sécurisée.

La donnée la mieux protégée est celle qui n’est pas transmise

Vous raterez cependant, entre autres, les infos de comment vous informer sur l’espionnage de vos données. La première moitité de l’article indique des méthodes générales de protection, des principes qui vous seront utiles au-delà de la lecture de cet article. Si vous n’en reteniez qu’un, ce serait celui-ci, paradoxal peut-être : la donnée la mieux protégée est celle qui n’est pas transmise. Dire un message en face-à-face, non via un téléphone…

Vous constaterez que nombre de solutions ne sont pas utilisables avec les appareils d’Apple. Bah… ça vous montre bien qu’Apple est un univers tout verrouillé qui ne vous laisse la main sur rien, alors il est peut-être temps d’en partir 😉

Pensez aussi que les changements que je propose ne sont ni difficiles, ni exclusifs, ni définitifs. Pas la peine de tout convertir du jour au lendemain, vous pouvez tester de nouvelles solutions en parallèle de celles actuelles, penser période de transition, revenir en arrière sur celles qui ne vous plaisent pas. Bref, no stress !

Alors, n’attendez plus : lisez cet article et changez vos pratiques dès aujourd’hui. Vous allez voir, c’est facile.

Je serais très heureux si, en bas de cet article, vous mettiez un commentaire pour indiquer les changements que vous avez effectués. Cela aidera les autres à se lancer.

Première partie

Cultiver une attitude

Protéger ses données, c’est aussi prendre conscience des rouages de l’économie de la donnée, pour développer une attitude de prudence et d’initiative, reposant sur quelques principes simples.

Avant de réfléchir à toute solution technique, rappelez-vous ce principe primordial : pour le respect de la vie privée numérique, le mieux est de ne pas transmettre du tout ses données ! De même que pour la protection de l’environnement, le déchet le plus propre est celui qui n’est pas produit.

Ne prenez pas pour garanties absolues mes conseils, plutôt comme des pistes, des orientations. J’indique des solutions qui me semblent aller aujourd’hui dans le bon sens, testées par moi-même ou par des ami(e)s, recommandées par la communauté. Mais elles feront peut-être rire un expert en sécurité numérique, comme il en existe dans des services étatiques, des universités ou des grandes entreprises du numérique. De plus, la course à l’armement qui a lieu dans l’économie de la donnée fait qu’une protection valable aujourd’hui pourrait ne plus l’être demain. Enfin, des acteurs victimes de leur succès finisse par dégrader leurs bonnes pratiques.

Par exemple, les entreprises de ciblage publicitaire avaient récemment inventé une technique nommée « CNAME cloaking » qui permettait de contourner les bloqueurs de pub comme le célèbre uBlock Origin ; cette faille a été corrigée depuis. Autre exemple, les courriels de centaines de milliers d’entreprises ont pu être piratés en 2021, à cause d’une faille de sécurité dans le service professionnel Microsoft Exchange. 

Alors, une seule garantie que les photos de vos enfants, les messages intimes avec vos proches ou les informations confidentielles de votre entreprise ne tomberont jamais entre des mains malveillantes : ne pas les transmettre par voie numérique via un tiers. Dans la mesure du possible, préférez la transmission de main à main, voire le bon vieux format papier.

Pour autant, la plupart d’entre nous se sommes pas prêts à renoncer à l’utilisation du numérique. Il convient donc d’accepter le risque et de chercher des solutions pour se protéger, tout en se rappelant plusieurs maximes.

Les trois piliers du respect de la vie privée numérique

On peut résumer ainsi trois grands axes confortant la protection des données personnelles :

  1. code source ouvert
  2. but non lucratif
  3. petit acteur

Placer une solution selon ces trois axes ne vous donnera jamais de garantie absolue qu’elle respecte vos données, mais sera une bonne indication. À l’inverse, dès que l’une des trois composantes manque, méfiez-vous et renseignez-vous. Par exemple, le suisse Proton Technologies AG qui fournit le service de courriels sécurisés ProtonMail, utilise bien des procédés de cryptographie à code source ouvert, mais est une entreprise à but lucratif, et de moins en moins un petit acteur (≈200 employés, ≈1 million d’utilisateurs) : il faut donc se souvenir de s’en méfier a priori car ses pratiques actuelles, d’après sa réputation, sont excellentes mais pourraient changer avec le temps et la croissance de l’entreprise.

Le principe du code source ouvert (« open source » en anglais) est que le contenu d’un programme informatique est publiquement accessible. Vous, moi, tout le monde peut télécharger ce code sur Internet et – moyennant certes des connaissances très techniques – savoir exactement ce que fait le programme. Plus un programme est populaire, plus un grand nombre d’informaticien(ne)s dans le monde s’attellent bénévolement à vérifier son code source, donc mieux sa sécurité est garantie. Ainsi, un code source ouvert assure qu’aucune fonctionnalité n’est cachée. Le projet Android était à l’origine en code source ouvert, mais Google en le rachetant en 2007 a rajouté des composants fermés : on ne peut donc savoir exactement ce que fait un téléphone Android.

Seul un acteur à but non lucratif ne sera pas tenté de revendre vos données, puisqu’il n’a ni le personnel ni le temps ni l’intérêt pour le faire. Ainsi, savoir qu’un service numérique est porté par une association, une ONG ou une fondation est en général un bon signal (sans jeu de mots…). C’est le cas par exemple des fournisseurs d’accès à Internet alternatifs, qui sont des associations, fédérées en France sous le nom de FFDN. L’État aussi est un acteur à but non lucratif, il ne faut pas pour autant lui accorder une confiance aveugle. Il est certes censé agir dans l’intérêt général, mais il respecte rarement le point 3) et a souvent intérêt à surveiller sa population.

Rappelons que « but non lucratif » n’est pas synonyme de « service gratuit ». Tout service numérique a un coût (développement, utilisation, maintenance). La plupart des logiciels libres, dont le développement est souvent bénévole, sont gratuits à l’utilisation mais des dons sont nécessaires pour que le service perdure. Certains fournisseurs à but non lucratif requièrent un abonnement pour assurer leur équilibre financier : quelques euros ou dizaines d’euros par an pour une boîte courriel, un VPN, un nuage (« cloud »), un DNS, un tout-en-un comme Zaclys, etc. Que la fondation Signal ait les moyens, grâce à la philanthropie, de fournir un service gratuit à des millions d’utilisateurs est un fait rare… et à surveiller !

Enfin, avoir affaire à un petit acteur est souvent un point rassurant, car il n’aura que de petits moyens financiers ou humains et qu’un petit nombre d’utilisateurs, ce qui limite mathématiquement les dégâts possibles en cas de fuite de données ou de dérive malveillante. Avec le succès tend à croître l’appât du gain et du pouvoir, ainsi tout acteur qui grandit court le risque d’oublier ses bonnes intentions initiales. C’est ce qui s’est passé avec WhatsApp, qui n’est pas devenu un service payant mais a introduit, après son rachat par Facebook, l’exploitation des données personnelles comme modèle pour étancher la soif de ses investisseurs. Tout service derrière lequel se trouve un Apple, un Amazon, un Xiaomi, un Vodafone, un Google ou autre grand acteur (voire géant) du numérique doit susciter votre méfiance.

Souvenons-nous : dans le numérique, le profit vient de la masse des utilisateurs. Ainsi, n’importe quelle grande base de données d’utilisateurs sent l’argent facile. C’est ce qu’a magnifiquement rappelé l’association d’éducation populaire Framasoft : après le succès de sa campagne « Dégooglisons Internet » de 2014 et de ses dizaines de services alternatifs à ceux de Google (Framadate, Framapad etc.), elle a lancé en 2019 « Déframasoftisons Internet » avec l’arrêt progressif de certains de ses propres services, pour éviter de devenir trop grosse. Seule la décentralisation d’Internet protège efficacement de l’émergence de géants comme les GAFAM ou les BHATX et des abus qui en découlent.

Enfin, on pourrait rajouter un quatrième pilier au respect de la vie privée numérique : l’effort.

Nous ne sommes pas naïfs. Si tous les services des GAFAM et autres grandes entreprises se sont imposés en quelques années à des milliards de personnes, c’est parce qu’ils sont performants, beaux, fiables, intégrés, souvent gratuits… la facilité à l’état pur. Oui, sauf que tout cela n’a marché qu’en se faisant de l’argent sur notre dos et en foutant en l’air le respect de notre vie privée. Pour retrouver le respect des données personnelles, il faut parfois accepter de payer pour un service (ça paraît raisonnable, on paie bien pour un taxi !), d’avoir un peu moins de performance et de graphismes chiadés, ou simplement de chercher l’info.

Que les outils ou services alternatifs sont moins bons, c’est vrai et pas vrai, cela dépend des cas. Ce qui est sûr est que d’énormes progrès ont été réalisés depuis 10 ou même 5 ans, à mesure que les consciences s’éveillent et que les bénévoles et donateurs se mobilisent. On ne peut comparer un moteur de recherche soutenu par 4,7 milliards d’utilisateurs, à un service développé par une poignée de bénévoles qui ne peut faire de significatives économies d’échelle. Mais plus un service est utilisé, meilleur il devient. Certains comme Signal sont aujourd’hui d’une grande qualité, vous ne verrez même pas la différence. Alors, faites vos choix.

Comment s’informer

S’informer, vous le faites déjà en lisant mes articles. Vous comprendrez vite que des solutions alternatives s’offrent à nous pour à peu près tout, dès que l’on prend la peine de chercher. Pour cela, il faut d’abord savoir que ces solutions existent : voilà le but de cet article Comment.

En réalité, la plupart du temps nous ne pensons même pas qu’il faudrait chercher, car nous ignorons toutes les manières dont on espionne nos données ! Vous en faire prendre conscience, tel est le but de l’article compagnon Pourquoi.

J’enfonce ici le clou en vous donnant des outils et sites permettant de visualiser, quantifier le pistage dont nous sommes victimes sur Internet : qui nous piste ? où ? qui pirate ou revend nos données ? quelles données ? Savoir s’informer est crucial pour agir. Essayez donc les choses suivantes.

Commençons par du easy : visualiser combien d’entreprises vous espionnent. Le logiciel Disconnect, facile à ajouter à votre navigateur quel qu’il soit, vous montre toutes les entreprises qui gravitent autour de vous et permet d’en bloquer certaines. Chaque cercle représente une entreprise, voici ce que ça donne quand je vais sur LeBonCoin :

Flippant, non ? Sur Yahoo, ce sont 116 requêtes qui sont détectées au moment où vous vous connectez à la page d’accueil. Pas étonnant après, que votre boîte courriel finisse par se faire pirater ou remplir de pourriels.

Lors d’une banale navigation sur Internet, votre navigateur transmet des informations techniques qui permettent de vous reconnaître comme utilisateur unique, même si vous n’avez pas renseigné votre identité. De site en site, quelqu’un qui lit vos requêtes (par exemple votre fournisseur d’accès à Internet, ou bien Google via son DNS) garde votre trace même à des mois d’intervalle et relie entre elles toutes vos actions. Il y a bien un moment où vous entrerez un nom, une adresse courriel ou un numéro de téléphone, ce qui complètera le profil.

Sur le site InfoByIP, ou sur LeBlogDuHacker, vous verrez votre adresse IP et sa localisation, mais aussi version de votre navigateur, résolution et taille de votre écran, système d’exploitation, version de Java et de Flash, etc. Ça vous paraît dérisoire ? C’est pourtant énorme, étant donné l’infime probabilité qu’un autre utilisateur ait exactement la même combinaison d’infos que vous. C’est donc bien plus qu’il n’en faut pour reconnaître une personne sur la toile. Si vous avez visionné l’émission Cash Investigation du 20 mai 2021, vous savez que 6 informations personnelles suffisent à retrouver une personne unique dans une base de 60 millions de profils : prénom, genre, date de naissance, niveau d’études, employé/chômeur, région.

Vous pouvez aussi jeter un œil à CoverYourTracks, qui vous dira quel niveau de protection vous avez contre le pistage sur Internet et quelle quantité d’infos votre navigateur révèle sur vous.

Grâce à ce site créé par un chercheur en sécurité informatique, vérifiez si votre adresse courriel a déjà été piratée. Il recense les principales fuites de données connues et indique ce qui a fui. Dans mon cas, à cause de mon ancienne adresse Gmail utilisée sur un site piraté, quelqu’un a récupéré ceci sur moi : date de naissance, adresse courriel, sexe, nom, mots de passe, numéro de téléphone, adresse physique, profil de médias sociaux, nom d’utilisateur. Sympa, non ?

Voici maintenant un outil précieux pour choisir vos applications Android – désolé je ne connais pas d’équivalent pour iOS. Toute application sur votre smartphone est susceptible de contenir des pisteurs : de petits logiciels qui collectent des données à propos de vous et de vos usages pour les communiquer à des entreprises – typiquement, celles que vous voyez avec Disconnect. De plus, certaines applis ont, sans que vous le sachiez, l’autorisation de vous géolocaliser, d’accéder à vos contacts, à vos photos, etc., et qui sait ce qu’elles en font ?

L’association française Exodus a mis au point un programme qui indique 1) la liste de ces pisteurs, 2) la liste des autorisations dont l’appli dispose. Simple et efficace. Vous pouvez vérifier une appli sur leur site Internet ou télécharger leur appli Android (par exemple sur le magasin F-Droid) qui analysera en une minute toutes celles installées sur votre téléphone. Plus une appli a de pisteurs, plus elle vous espionne. Pour le nombre d’autorisations, ça dépend de sa fonction principale, mais il est clair qu’une appli de cuisine ne doit pas accéder à votre position GPS.

C’est ainsi qu’on apprend que Facebook, Google et quelques concurrents ont dissimulé 5 pisteurs dans une appli de méditation comme Namatata, 7 pisteurs dans un appli de sport comme OpenRunner, 8 pisteurs dans l’appli Ma Grossesse, 7 pisteurs dans l’appli Oui.sncf et pas moins de 20 pisteurs dans l’appli Météo France. Décidément, on n’est jamais tranquille. Pour des applis sans pisteurs, cherchez sur le magasin F-Droid et vérifiez avec Exodus.

Enfin, de multiples sites vous informent sur les logiciels alternatifs disponibles… et croyez-moi il en existe beaucoup en 2021 ! Rien ne vous oblige à utiliser le nuage ou « cloud » d’Apple pour votre stockage, les GoogleDocs, GoogleSheets et GoogleAgenda pour collaborer, Doodle pour trouver une date, etc. Fournir des services alternatifs en logiciel libre, ça a été le cheval de bataille de Framasoft et bien d’autres s’y sont mis. Bonne nouvelle, ces outils sont aujourd’hui plutôt rodés et performants. Consultez donc l’excellente page « Dégooglisons Internet » de Framasoft.

Enfin, si les détails très techniques de la vie privée numérique vous intéressent, vous trouverez votre bonheur sur le site Pixel de tracking.

Deuxième partie

Quels changements réaliser dès aujourd’hui ?

De petits changements de vos pratiques numériques peuvent avoir un grand impact. Je vous donne des pistes pour vous lancer, par la suite vous trouverez beaucoup de réponses par vous-même.

Certains changements proposés ici ne vous prendront que quelques minutes, voire trente secondes, et ne requièrent aucune connaissance technique – actions Faciles. Voici le socle minimal de toute protection de vos données. Mis bout-à-bout, ces changements importants ne vous prendront que 30 minutes. 3-2-1-Action !

D’autres sont soit un peu plus techniques, soit faciles techniquement mais plus longs à mettre en œuvre – actions Intermédiaires. Ils permettent de consolider votre protection des données.

D’autres enfin requièrent des connaissances avancées, ou des efforts de plusieurs heures, ou plus d’argent – actions Avancées. Ils permettent d’aller au bout de la démarche, pour parvenir à une protection plus profonde et globale.

Les actions Faciles se trouvent dans cet article, ainsi que quelques actions Intermédiaires ou Avancées choisies, mais plus d’informations sont disponibles encore.

Une liste complète et détaillée des changements proposés se trouve dans ce document partagé. Il est le fruit du travail de 10 personnes qui m’ont aidé et que vous pouvez remercier. Chaque solution a été testée par au moins un(e) d’entre nous, pour vous fournir retours d’expérience, indications d’installation, astuces, critiques honnêtes. C’est amené à évoluer et à se compléter. Le format n’est pas beau pour le moment mais on espère que ça vous sera utile !

N’hésitez pas, via le formulaire de contact de DeQueVolèm?, à me demander des précisions sur les solutions indiquées, ou bien à proposer vos contributions à ce document que je vous autoriserai à modifier.

Action facile n°0 :   Apprendre des gestes barrière du numérique

Quatre petits exercices, comme l’échauffement avant le sport !

  • refuser l’accès à vos contacts ou photos dès qu’une application vous le demande. (Sauf si c’est sa fonction principale.)
  • refuser systématiquement les cookies sur un site Internet, sinon c’est ainsi que 45 entreprises vous espionnent sur Le Bon Coin. Depuis le 1er avril 2021, le pénible bouton gris clair « Paramétrer mes préférences » écrit en tout petit à côté du gros bouton bleu « Accepter », est interdit par la loi française. Maintenant, vous devriez toujours trouver un bouton « Refuser tout » et n’accepterez plus les cookies par lassitude. Bon à savoir : il existe même des logiciels qui cliquent à votre place (voir plus bas).
  • entrer de fausses informations sur votre identité. Quel site a réellement besoin de vos vrais prénom, nom, sexe, date de naissance, adresse postale, numéro de téléphone ? Celui des impôts, oui. Pour le reste, dès que c’est facultatif, donnez de fausses infos : « Zébulon Lebègue, 1er janvier 2000, 1 bd de la République, etc. ». Plus vous détaillez votre identité réelle à un grand nombre de sites, plus vous multipliez le risque qu’elle soit piratée, voire usurpée. Sachez qu’il existe des adresses courriel jetables, qui n’existeront que le temps de confirmer votre inscription au site et recevoir les infos voulues. Autre solution, votre boîte courriel vous permet peut-être de créer un alias que vous détruirez dès que vous n’en aurez plus besoin, ou qui vous permettra de savoir qui vous envoie des pourriels.
  • déconnectez-vous de votre compte en quittant Gmail, Facebook, YouTube, Yahoo, etc. Sinon, un petit fichier reste enregistré sur votre ordinateur (le cookie de connexion) qui permet à ces sites de vous espionner dans le reste de votre navigation et compléter votre profil utilisateur. Instagram saura que vous cherchez des billets d’avion pour l’Islande.

Action facile n°1 :   Changer de moteur de recherche – 1 min

Solution recommandée : DuckDuckGo

Un geste anodin quasi-quotidien, qui en trahit tant sur nous : commencer sa navigation Internet par une recherche.

Comme 4,7 milliards de personnes, vous utilisez sans doute le moteur de recherche de Google, souvent défini par défaut sans votre consentement, et qui enregistre vos données personnelles dont votre adresse IP (localisation). Chaque mot que vous tapez s’ajoute à votre historique personnel pour construire un profil toujours plus complet de vous et vos goûts, intérêts, habitudes. Outre le risque d’enfermement dans vos propres idées ou de manipulation – puisque les résultats affichés dépendent de ce qui vous intéresse déjà, mais aussi des intérêts financiers de Google – cela contribue à vous inonder de publicités ciblées, car Google revend votre profil à d’autres entreprises. Donc, fuyez-le, et fuyez aussi Bing (Microsoft), Yandex, Baidu, Yahoo, Orange, qui appartiennent à de grandes entreprises.

Il existe de nombreux moteurs alternatifs, respectueux de la vie privée, et qui ne vous enferment pas dans votre bulle de filtres. Les meilleurs me semblent être DuckDuckGo, Metager, Ecosia, Lilo, Swisscows. Faites votre choix grâce au document partagé, sinon optez pour DuckDuckGo. Il se finance par des publicités non ciblées, que vous pouvez cacher avec un bloqueur de pub. Une option sympa est la recherche directe sur un site, avec les « bangs » que vous pouvez ajouter à votre requête, !w pour Wikipédia, !ebay pour eBay, etc. Par exemple, tapez « baba au rhum !w » et vous tombez directement sur la page Wikipédia du délicieux dessert. Trouvez ici les bangs de vos sites préférés.

En moins d’une minute, changez votre moteur de recherche par défaut, vous éviterez d’avoir à y penser la prochaine fois.

Dans Firefox, il vous faut pour cela ajouter le module correspondant. Vous pouvez vous rendre directement sur https://duckduckgo.com/ et cliquer sur le bouton « Ajouter DuckDuckgGo à Firefox ». Sinon, cliquez sur Menu (en haut à droite sur un écran d’ordinateur) > Options > Recherche > Découvrir d’autres moteurs de recherche (tout en bas), puis dans la barre de recherche en haut à droite tapez « DuckDuckGo » ou celui qui vous intéresse, puis cliquez sur « Ajouter à Firefox ». Revenez dans Menu > Options > Recherche, sélectionnez le nouveau venu comme moteur de recherche par défaut. Dans DuckDuckGo, cliquez sur Préférences > Tous les paramètres > Région > France, puis tout en bas sur « Enregistrer et quitter », les recherches seront ainsi effectuées par défaut sur des pages francophones.  C’est prêt, vous pouvez chercher sans Google !

Action facile n°2 :   Changer de navigateur Internet – 10 min

Solution recommandée : Firefox

Le navigateur est le logiciel qui fait communiquer votre appareil avec les sites Internet que vous visitez, c’est lui qui transmet vos données d’identité et/ou d’utilisation, la liste des sites auxquels vous accédez, etc. C’est pourquoi des stratégies commerciales agressives sont développées pour faire de tel ou tel navigateur celui utilisé par défaut sur les ordinateurs ou téléphones. Le navigateur est donc le pivot de toute protection des données sur Internet.

Chrome (Google), Safari (Apple), Edge ou Explorer (Microsoft) sont par ordre décroissant les principaux navigateurs utilisés dans le monde, avec environ 2/3 de parts de marché pour Chrome. N’accordez aucune confiance aux options « Ne pas me suivre » cochables dans les paramètres. Ces entreprises font tout pour faciliter le pistage via leurs navigateurs. Notamment Google, qui vit de la publicité en ligne. Le Professeur Douglas Schmidt, cité dans l’article compagnon, a montré que Chrome est responsable de l’essentiel des données personnelles transmises par notre smartphone sans notre consentement (130 Mo par mois).

Installez le navigateur Firefox, qui est configurable et dont les modules complémentaires (« add-on » ou « plugin ») permettent de mieux contrôler quelles données vous laissez partir. Le tout sera fait en 10 minutes.

Pour la configuration, cliquez sur Menu > Options > Vie privée et sécurité, vérifiez que « Protection contre le pistage » est réglé sur « Toujours » et, plus bas, décochez les trois ou quatre cases « Collectes de données par Firefox ». Sous Android, c’est Menu > Options > Vie privée > Préférences de données, et les trois cases « Télémétrie », « Rapports de plantages » et « Services de localisation de Mozilla » à décocher.

Pour les modules : Menu > Modules complémentaires, tapez le nom du module dans la barre de recherche, sélectionnez-le dans la liste de résultats, puis cliquez sur « Ajouter à Firefox ».

Installez notamment :

  • « uBlock Origin » qui bloque les pubs, fenêtres intempestives, requêtes dissimulées (sur YouTube par exemple, ça atteint vite les centaines). C’est le meilleur disponible à ce jour.
  • « HTTPS everywhere » qui assure que tous les sites que vous visitez utilisent la sécurité de connexion HTTPS. Voir ici des précisions.
  • « Never-Consent » qui refusera automatiquement les cookies sur une partie des sites Internet, vous faisant gagner un temps précieux

Il existe une multitude de modules pour Firefox, quelques autres sont suggérés dans le document partagé.

Je vous ai montré plus haut qu’un navigateur Internet transmet des données techniques, permettant de vous identifier comme utilisateur unique de site en site et au fil des mois. Dans une certaine mesure, cela reste vrai avec Firefox même dans la configuration ci-dessus.

Pour l’éviter et mieux protéger votre identité, sachez qu’il existe aussi le navigateur Tor, dérivé de Firefox, reposant sur un réseau mondial décentralisé de serveurs. Une connexion passe successivement par plusieurs de ces serveurs choisis aléatoirement, tout en perdant peu à peu trace de l’identité initiale de l’utilisateur. Ainsi la navigation sur Internet devient (quasi-)anonyme ; en contrepartie, elle est légèrement plus lente. Voici des infos d’utilisation sur Windows, Mac et Linux. Une fois Tor installé, constatez que InfoByIP vous renvoie les données techniques d’un autre ordinateur, votre identité a donc (quasi-)disparu.

Notez que pour certains outils techniques reposant sur le navigateur, une perte de  performance peut contraindre à repasser sur Chrome ou Edge pour ces usages spécifiques, voir le document partagé.

Action facile n°3 :   Avoir le réflexe de l’outil en ligne alternatif – 2 min

Solution recommandée : Framasoft

Doodle, Evernote, GoogleDoc… tous ces services gratuits que nous utilisons sont des logiciels, qui ne sont pas installés sur notre propre ordinateur ou téléphone, mais sur les serveurs d’une entreprise, que nous consultons. Une telle entreprise récupère donc nos données et peut s’en servir. Par exemple, Doodle appartient à un grand groupe de médias privé suisse (TX Group, chiffre d’affaires 1 milliard de francs suisses) et entretient des liens avec Microsoft Teams, Google, etc. Soyez assurés que tous vos événements pourront être connus de grands acteurs du numérique.

J’ai mentionné plus haut l’excellente page « Dégooglisons Internet » de Framasoft. Vous y trouverez des outils gratuits, opérationnels et en logiciel libre, pour la plupart de vos usages : choix de date, sondage, document collaboratif, etc. Prenez quelques minutes pour vous familiariser avec la solution que vous choisirez.

Dans la même fibre : Prism Break, Restore Privacy, Privacy Tools, Switching Software ou encore Alternative To.

Action facile n°4 :   Changer de messagerie instantanée – 1 min

Solution recommandée : Signal

Vous utilisez probablement WhatsApp, qui appartient à Facebook et a occasionné des fuites massives de données personnelles, dont la dernière en janvier 2021 : des numéros de téléphone disponibles sur une simple recherche Google. J’en ai parlé dans l’article compagnon.

Outre ces failles graves, WhatsApp vous espionne en général. Probablement pas en lisant vos messages (encore que…) puisque ceux-ci sont censés entre chiffrés de bout-en-bout entre deux utilisateurs, mais en lisant vos métadonnées : à qui vous avez envoyé un message tel jour, combien de temps a duré la conversation avec tel autre internaute, qui est apparu dans vos contacts réguliers, à quelle fréquence vous échangez avec telle personne, etc. De même que pour les données techniques transmises par votre navigateur, ces métadonnées en apparence anodine sont « susceptibles de fournir des indications très précises sur la vie privée des personnes », comme l’a déclaré en 2014 la Cour de Justice de l’UE.

Sans hésiter, installez donc l’appli Signal, disponible sur mobile, tablette et sur Windows, et portée par une fondation, c’est-à-dire un organisme privé à but non lucratif dédié à l’intérêt général. Il vous suffira d’une minute pour télécharger l’application et entrer votre nom, qui n’a pas besoin d’être le vrai (geste barrière 3 : rappel !) car vos amis vous trouveront avec votre numéro. Évitez l’appli Telegram, qui ne propose le chiffrement des messages qu’en option et que pour les conversations deux à deux – à moins que vous aimiez garder vos message quand vous changez d’appareil, auquel cas Signal vous déplaira.

Toutes les fonctionnalités de WhatsApp sont dans Signal, l’interface est semblable, ça marche aussi sur ordinateur. Vraiment, vous allez passer d’un logo vert à un logo bleu. Le seul frein est que vos contacts doivent aussi utiliser Signal, or tout le monde ne veut pas changer ou faire doublon. Commencez par convaincre quelques personnes pour des conversations un-à-un, puis de petits groupes, en les sensibilisant à l’importance des données personnelles et en leur montrant que tout fonctionne pareil, en bleu comme en vert.

Pour les puristes, léger bémol de sécurité, avancé par le concurrent français Olvid : Signal, comme WhatsApp, nécessite toujours un numéro de téléphone pour l’authentification et doit donc stocker l’annuaire de tous ses utilisateurs, théoriquement accessible pour un acteur malveillant qui pourrait usurper votre identité et accéder à votre compte, donc vos conversations. Olvid ne stocke pas même cette donnée personnelle et repose sur l’échange d’un code à 4 chiffres entre les utilisateurs. Cependant, sachez que Signal est utilisée par Edward Snowden, Elon Musk… et Marc Zuckerberg le patron de Facebook lui-même !

Action facile n°5 :   Visioconférence – 2 min

Solution recommandée : Jitsi Meet

Depuis la Covid-19, la pratique des visioconférences a explosé dans le milieu professionnel ou associatif, mais aussi privé. Or, tout ce que vous dites peut être espionné par Zoom, Microsoft (Skype, Teams), Google (Hangout) etc. : conversations intimes, réunions de travail, affaires de famille…

Plutôt que de prendre ce risque, et d’enrichir des entreprises qui font du profit sur nos données personnelles, préférez Jitsi Meet ou BigBlueButton, logiciels libres dont le code informatique accessible à quiconque permet de vérifier qu’ils garantissent le respect des conversations privées.

Les deux ont l’avantage de fonctionner facilement depuis n’importe quel navigateur, sans devoir créer de compte. L’hôte va sur le site Internet, crée en quelques clics un salon, en transmet le lien aux participants, ils cliquent sur le lien et sont connectés, le tout en quelques minutes. Aussi simple que ça !

Il faut cependant des serveurs pour les faire fonctionner. Pour Jitsi Meet, un grand nombre d’acteurs associatifs mettent de tels serveurs à disposition – un don sera néanmoins le bienvenu si vous utilisez beaucoup le service car tout serveur a un coût. Chaque acteur propose son instance du logiciel, c’est-à-dire sa propre copie du logiciel installée sur ses serveurs. Ainsi, Framasoft propose Framatalk, qui est une des instances de Jitsi Meet, et liste plus de 20 autres instances publiquement utilisables. L’État Français a aussi choisi Jitsi Meet et opère sa propre instance sur ses serveurs, afin de garantir la confidentialité des échanges.

Il existe aussi BigBlueButton, qui est plus orienté vers l’enseignement et compte moins d’instances publiques, mais vous avez par exemple celle-ci ou bien la version de démonstration officielle. Avec ce logiciel, le principe est plutôt qu’une institution comme une école ou une université installe et opère son instance sur ses propres serveurs, pour fournir le service à ses membres. Le logiciel est libre donc gratuit, la visioconférence ne coûtera que les efforts d’installation et de maintenance.

Ici comme pour la messagerie instantanée, vous vous heurterez à la résistance du groupe, déjà habitué à « se faire des Zoom », des « Teams » ou des « Hangout ». Là aussi, argumentez, sensibilisez, et commencez par de petits cercles. Une fois que les gens voient que ça marche, en général ils se fichent bien du logo.

Action facile n°6 :   Stockage en ligne (nuage, ou « cloud ») – 8 min

Solution recommandée : pCloud

Tous les fichiers que vous stockez sur iCloud (Apple), Google Drive, AWS (Amazon), OneDrive (Microsoft) etc. sont directement lisibles par ces géants du web. Ainsi, par exemple Microsoft pourrait savoir avec qui vous passez votre temps libre (photos), combien vous payez d’impôts (documents fiscaux), quels médicaments vous avez achetés ces derniers temps (prescriptions médicales), sur quel projet secret vous travaillez, etc.  Pas nécessaire de confier tout cela à des entreprises géantes.

Autant faire transiter un appel audio ne nécessite pas de gros serveurs, autant ici pas de miracles : stocker vos giga- voire téra-octets de photos, vidéos et autres documents requiert un espace conséquent, sans parler des sauvegardes qui dupliquent les données. Les seules offres gratuites concernent donc de petits volumes de stockage, produits d’appel vers des offres payantes.

Une très bonne solution commerciale semble être pCloud, entreprise suisse avec des serveurs en Europe, 10Go offerts, des formules de stockage à vie et l’option de chiffrer les données côté client (vous) en plus du côté serveur. La génération de boîte de dépôt en ligne pour envoyer ou récupérer des fichiers lourds est un plus (alternative à WeTransfer). En 10 minutes vous aurez choisi vos options et payé un compte – le transfert de toutes vos données prendre un peu plus longtemps je le concède.

Comme pCloud est un acteur à but lucratif et comme son code source n’est pas ouvert, c’est pour l’instant la réputation qui fait sa crédibilité, mais à surveiller dans le futur. Si vos données sont sensibles, dites-vous bien par précaution que transmettre est une action irréversible. Si l’entreprise dégrade ses pratiques dans quelques années, vous n’obtiendrez jamais de garantie que vos données soient effacées sur demande.

Pour cette raison, vous pourriez préférer une instance du logiciel libre NextCloud opérée sur des serveurs d’une association située près de chez vous, ou par votre propre entreprise, ou par vous-même. Cette solution est pratique avec de nombreuses options telles que partage de liens ou fichiers éditables en ligne par chacun. Sur l’appli Android, 0 pisteurs pour NextCloud, contre 3 pour pCloud.

Action facile n°7 :   Cartographie et itinéraires – 5 min

Solutions recommandées : OsmAnd et AlpineQuest

GoogleMaps et Waze (qui appartient à Google) stockent tous vos déplacements, vos recherches de lieux d’intérêt (restos, cinémas, amis, parkings), ce qui permet de connaître vos habitudes, les gens que vous allez voir, vos lieux de consommation. Bref, un bel aperçu de qui vous êtes. Sur votre smartphone, installez et testez donc l’appli OsmAnd, reposant sur la base de données cartographiques libre OpenStreetMap et possédant le mode hors-ligne : bien pratique dans la pampa, car il permet de télécharger les cartes à l’avance et les utiliser ensuite avec le seul signal GPS, sans accès à Internet. J’ai testé ses fonctions de base, ça roule. Il existe aussi Magic Earth et Organic Maps, que je n’ai pas testées. Ces trois applis ont zéro pisteur, contrairement à Waze (5 pisteurs) ou Maps.me (12 pisteurs et liens avec le gouvernement russe). Pour les cartes de randonnées, l’appli iPhiGéNie de l’IGN, sans pisteur, ne semble pas si bonne à l’utilisation, préférez-lui AlpineQuest. Depuis votre ordinateur ou tablette, testez OpenStreetMap. Si vous créez un compte, une foule d’informations y sont disponibles, ajoutées par 2 millions de collaborateurs bénévoles : pistes cyclables, caméras de surveillances et j’en passe, bien plus complet que GoogleMaps.

Action facile n°8 :   Vidéos en ligne – 1 min

Solution recommandée : NewPipe

Souvenez-vous que YouTube représente 25% du chiffre d’affaires de Google, grâce aux nombreuses publicités qui précèdent les vidéos, mais aussi aux profils qui sont établis sur vous et revendus à tour de bras. Les vidéos vues, le temps passé dessus, le nombre de clics, les interruptions, tout cela donne beaucoup d’informations sur notre personnalité et notre comportement, donc nos intentions potentielles d’achat.

Il existe une excellente solution : NewPipe. Ce logiciel libre vous permet d’accéder aux vidéos de YouTube, sans les pubs et sans le pistage. Sachez que NewPipe vous permet d’accéder aussi à d’autres sites de contenus audio comme SoundCloud et BandCamp, et vidéo comme PeerTube qui est décentralisé et soutenu par Framasoft. Au passage, NewPipe n’est pas disponible sur un ordinateur, mais pensez à vous promener sur une des instances de PeerTube, par exemple PeerTube.social ou PeerTube.tv. Le réseau héberge déjà à ce jour 408 000 vidéos. L’appli Android de NewPipe n’étant pas autorisée sur le Google Play Store, vous devrez passer par le magasin alternatif F-Droid, qui ne met à disposition que des applications libres, ou par celui d’eOS (voir plus bas). Rassurez-vous, ça marche très bien.

30 minutes montre en main !

Avec ces 8 actions faciles, en 30 minutes, vous aurez déjà fait beaucoup pour protéger vos données. Bravo : voilà du temps bien employé ! Vous pourrez ensuite en parler autour de vous, sensibiliser, convaincre, en vous rappelant que c’est le nombre d’utilisateurs qui fera bouger les choses.

Pour aller plus loin, voici quelques actions intermédiaires. La liste complète des changements proposés, explications et retours d’expérience à l’appui, se trouve dans le document partagé.

Action intermédiaire n°1 :   Changer d’adresse courriel ou « e-mail »

Solutions recommandées : Protonmail, Posteo, Tutanota, Mailo

À l’époque où l’on envoyait des lettres aux gens (ça m’arrive encore parfois), auriez-vous accepté qu’une tierce personne inconnue lise toutes vos lettres entrantes et sortantes, en échange de timbrer, poster et apporter les lettres pour vous gratuitement ? C’est exactement ce que vous faites si vous utilisez une des messageries gratuites les plus connues (Gmail, Hotmail, iCloud, Yahoo, Orange, etc.). Vous faites un emprunt pour votre appartement et envoyez vos documents à la banque avec votre adresse @hotmail.com ? Pensez que Microsoft aura vos feuilles de paye, relevés de compte courant, contrat de travail, avis d’imposition, carte d’identité, justificatifs d’épargne et de domicile. Des données pareilles, ça se revend.

Alors, changez. Fournir un service courriel est parmi ce qu’il y a de plus facile techniquement, voilà pourquoi tout le monde en propose, essayant de capter ces données cruciales et abondantes. D’excellentes solutions alternatives et respectueuses de la vie privée s’offrent à vous, j’ai retenu Protonmail (Sui), Posteo (All), Tutanota (All) et Mailo (Fr). Chacune a ses avantages, les fonctionnalités se valent, un comparatif détaillé dans le document partagé vous aidera à décider. Ou sinon, prenez Tutanota, la seule à proposer une boîte gratuite, je l’ai testée et validée. Je mentionne aussi Zaclys, très intéressante, qui fait partie d’une offre groupée du style compte Google (voir plus bas).

Je classe ce changement en intermédiaire, car il est facile mais demande quelques efforts. Il vous faut :

  • 1) créer une nouvelle adresse
  • 2) rediriger l’ancienne vers la nouvelle et mettre en place une réponse automatique du type « merci de noter ma nouvelle adresse : xx.xx@xx.fr »
  • 3) informer vos contacts en leur écrivant
  • 4) (idéalement) cesser d’écrire à toute adresse gmail, outlook etc., car sinon les GAFAM auront quand même accès à vos messages. Je l’ai fait depuis plus d’un an, c’est faisable, mais difficile pour les contacts occasionnels.

Donnez-vous 1 an pour une transition complète, en mettant à jour vos comptes de sites Internet au fil de l’eau, c’est-à-dire en attendant l’occasion de vous en resservir pour la première fois.

Sachez qu’il existe des messageries locales dans votre ville ou région. À Grenoble par exemple, l’association Grésille vous propose une adresse courriel, mais aussi un nuage (« cloud ») pour le stockage, un hébergement de site Internet, une machine virtuelle, et organise des séances de formation et de sensibilisation. Vous connaîtrez ainsi les gens qui vous fournissent vos services numériques. Sympa, non ? Où que vous soyez en France ou en Navarre, renseignez-vous près de chez vous, par exemple via les CHATONS.

En option, pour aller plus loin : le chiffrement des courriels. Contrairement à Signal, une messagerie courriel transmet vos messages en clair, c.-à-d. qu’ils sont lisibles par tout intermédiaire, comme une carte postale. Et des ordinateurs intermédiaires, il y en a beaucoup au long des milliers de kilomètres que parcourt votre courriel. En échangeant une clé cryptographique publique avec votre destinataire, vous pouvez chiffrer vos messages pour vous assurer que seul lui ou elle les lira. Plusieurs logiciels permettent de faire cela aisément, il y a aussi des options intégrées aux messageries, voir le document partagé. Pour info, sachez que les SMS et appels classiques ne sont pas chiffrés non plus.

Action intermédiaire n°2 :   Changer de système d’exploitation

Solution recommandée : eOS

Je le mentionnais dans l’article compagnon : le cœur de l’espionnage sur nos smartphones vient du système d’exploitation ou « l’OS », c.-à-d. le logiciel principal qui régit l’appareil. Celui d’Apple bien sûr, qui aime transmettre nos données personnelles la nuit depuis au moins 10 ans, mais encore plus Android, logiciel ouvert accaparé par Google et qui lui envoie 130 Mo de données personnelles par mois. Avec le navigateur Chrome et le moteur de recherche de Google installés par défaut, les 2,8 milliards d’appareils Android sont autant de mouchards qui traquent nos faits et gestes. Même si vous choisissez vos applis avec Exodus, même si vous utilisez Firefox, même si vous refusez la géolocalisation à vos applis, vous serez encore pisté(e) par votre smartphone, à cause de l’OS. Pour y échapper, il faut changer d’OS.

Ici, très bonne nouvelle : plus besoin d’être geek. Avant on pouvait installer soi-même Lineage OS par exemple, mais c’était fastidieux. Depuis 2019, une fondation française menée par Gaël Duval et nommée « /e/ » vend des smartphones tout prêts avec eOS, un système d’exploitation totalement dégooglisé. J’ai acheté il y a 6 mois pour 355€ un Samsung Galaxy S9 reconditionné, c.-à-d. d’occasion mais remis à neuf avec eOS, il marche super bien.

À ce jour selon votre situation, vous pouvez, du plus facile au plus difficile :

  1. acheter un smartphone pré-installé (6 modèles de Samsung, Fairphone, Gigaset)
  2. installer facilement eOS si vous détenez un de ces 6 téléphones
  3. avec plus d’efforts, installer eOS sur 158 autres modèles, dont des Asus, HTC, LG, Motorola, OnePlus, Sony et autres. Je l’ai fait en quelques heures sur un Xiaomi Redmi Note 7. J’ai regroupé des infos sur ça dans le document partagé.

Sur un téléphone eOS, toutes les applis Android habituelles fonctionnent, mais beaucoup ont des pisteurs de Google et Facebook. Cependant, si vous souhaitez une expérience totalement dégoogle-isée et déapple-isé, il vous faudra n’utiliser que des applis « propres », c.-à-d. en logiciel libre. La fondation /e/ a prévu pour cela son propre magasin d’applis, pré-installé sur le téléphone, qui évite de vous connecter sur le Google Play Store. Chaque appli y est notée en fonction de son analyse Exodus, pisteurs + autorisations. Il existe aussi le magasin F-Droid, qui ne propose que des applis en logiciel libre. Bref, que des solutions ! Être totalement dégooglisé en 2021 implique de renoncer à certaines applis, par exemple de banques. Bien sûr, vous ne serez pas extrême et vous autoriserez, au cas par cas, à utiliser quelques telles applis non propres.

Sur votre ordinateur, même si le pistage me semble moindre, vous pouvez aussi changer de système d’exploitation, de Windows vers Linux. Choisissez une distribution de Linux courante genre Ubuntu ou Manjaro, j’ai regroupé quelques conseils sur le document partagé. Linux existe depuis de nombreuses années, vous trouverez beaucoup d’aide et ligne, forums et documentation. Cet OS gratuit vous permet d’obtenir des ordinateurs moins chers et plus personnalisables, par exemple pour équiper une association. Si vous avez des ordis Apple, ben… là encore vous ne pouvez pas en sortir.

Autres changements et solutions

Vous souhaitez un service équivalent au compte Google ? Il y a le compte Zaclys. Si vous utilisez beaucoup de services numériques, vous craignez peut-être de vous éparpiller entre une multitude de comptes, Framapad et Framaforms par-ci, Tutanota par-là, pCloud, Lufi, Signal, quel bazar ! Heureusement, Zaclys, association franc-comtoise membre des C.H.A.T.O.N.S, a pensé à vous et œuvre dans ce sens depuis 10 ans, en proposant toujours plus de services. L’offre intégrée ne coûte que 5 ou 10€ par an, alors franchement, sautez le pas et soutenez l’initiative.

Si vous utilisez Slack au boulot, ou autre plateforme numérique de collaboration, sachez qu’il existe Mattermost en logiciel libre, qui fait exactement le même taf. J’ai testé son instance Framateam, rien à redire.

Un aspect important que je n’ai pas détaillé : si vous utilisez un mot de passe court (6 ou 8 caractères) et le même pour tous vos sites Internet, votre protection est quasi-inexistante. Les ordinateurs et algorithmes surpuissants des pirates informatiques en viendront à bout en quelques minutes s’ils le souhaitent, et pourront récupérer l’ensemble de vos données personnelles. Pour vous protéger, il vous faut bien 20 caractères, et un mot de passe différent pour chaque site. Ça devient impossible à gérer de tête, voilà pourquoi il existe des solutions : un mot de passe principal et le logiciel gère tout le reste pour vous. Regardez KeePassXC ou le module Lockwise de Firefox, plus d’infos dans le document partagé.

Attention aux VPN : on croit que cela rend anonyme sur Internet mais c’est faux. La plupart du temps, un VPN ne fera pas ce que vous pensez et vous paierez pour rien. Un VPN permet de se connecter à un ordinateur distant comme si vous étiez en réseau direct avec lui – d’où le terme Réseau Privé Virtuel. Toutes les données entre ces deux appareils sont chiffrées donc illisibles par un tiers, cependant en sortie de ce « tunnel chiffré » la protection retombe à zéro. Pire, un fournisseur de VPN, s’il est malveillant, peut ainsi connaître et revendre toute votre navigation Internet, puisqu’il capte l’ensemble de vos requêtes. Ne prenez donc jamais de VPN gratuit ! Un VPN vous est utile pour accéder à du contenu inaccessible dans votre pays (streaming, censure etc.) ou chiffrer vos données pour éviter le piratage sur un Wi-Fi public ou accéder à distance au réseau de votre entreprise. Pour la plupart des autres usages, il ne sert à rien. Plus d’infos dans le document partagé.

Musique en ligne : j’ai peu de bonnes solutions, mais le sujet est important. Les musiques que vous écoutez trahissent votre histoire et votre personnalité. Globalement, pour le respect de votre vie privée, revenez au bon vieux support physique genre vinyl ou CD. Ou bien, renoncez à la musique instantanée à la demande, style Spotify ou Apple Music, pour préférer une écoute moins choisie, genre radio en ligne – il en existe d’excellentes, toute la série FIP mais pas que – ou genre format podcast, qui est plutôt une bonne solution en général. Si vous écoutez sur YouTube, utilisez NewPipe pour éviter le pistage. Testez aussi Bandcamp où vous pouvez écouter certains morceaux ou albums gratuitement, avant d’acheter. Funkwhale se veut une alternative à Spotify, mais offre encore peu de contenu. Pourquoi pas utiliser Deezer avec un bloqueur du pub, mais vous n’échapperez pas au pistage.

Enfin, je mentionne les Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI) alternatifs. Une trentaine d’associations en France vous proposent d’échapper aux griffes des quatre grands : SFR, Bouygues, Orange et Free. En effet, même avec Firefox + bloqueur de pub + https + moteur de recherche alternatif, votre FAI connaît l’intégralité des sites Internet auxquels vous vous connectez, puisque c’est lui qui vous en fournit l’accès – à moins qu’un VPN ne cache votre trafic à ses yeux, mais cela ne fait que déplacer le problème. Un FAI alternatif évite cela, en utilisant son propre DNS, c.-à-d. l’annuaire donnant la correspondance entre les URL que vous demandez et l’adresse réelle du site ou adresse IP, p.ex. www.meteofrance.com et 185.86.168.137. Les tarifs sont en général plus élevés (quoique pas forcément, si vous êtes habitez très proche), en échange de quoi vous protégez votre trafic Internet et avez affaire à des gens sympa qui vous apprendront plein de choses. Je mentionne aussi NextDNS, solution permettant de conserver votre FAI classique sans utiliser son DNS.

Je pourrais dire bien des choses en somme, tant le sujet est vaste et tentaculaire. Vous avez déjà largement de quoi commencer, et moi pas assez de temps pour tout apprendre ! Aidé de cette dizaine de personnes qui ont fait un gros travail bénévole et que je remercie chaleureusement, j’ai tenté de regrouper et digérer pour vous un max d’infos, pour faciliter vos actions. Alors, Facile, Avancé ou Intermédiaire, faites votre choix de FAI 😉


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30 minutes pour reprendre en main sa vie privée numérique : le pourquoi

À travers nos données personnelles, les États, les géants d’Internet (Facebook, Amazon, Google, Huawei etc.) mais aussi des pirates mal intentionnés, espionnent notre vie privée en mettant en danger notre intimité, nos libertés et notre portefeuille... Ce premier article vous explique pourquoi s’en inquiéter et pourquoi cela concerne chacun.e d’entre nous. Un Internet plus éthique et moins centralisé est possible, tout est affaire de choix et nos actes individuels ont leur importance.

Lecture 22 minutes

Ont contribué à ces deux articles : Pierrot, Pauline, Zucchi, Joran, Kim, Loïc, Jean, Léon, Rémi, Guillem.
Dessin : Stéphane Kaufmann

C’est une journée ordinaire. Le café coule, vous ouvrez le frigo de votre cuisine tout en préparant la visioconférence de 9h. Vous utilisez souvent le logiciel Zoom, il est temps de créer votre propre compte. Surprise : à peine indiquée votre adresse Hotmail, votre photo de profil Facebook est déjà ajoutée par Zoom. Pratique, ça.

À bord du bus, vous ouvrez votre courrier postal. Excepté votre tante farfelue, plus personne ne vous écrit guère que l’administration. Bingo. C’est Pôle Emploi qui vous réclame de rembourser six mois de chômage : des connexions à votre compte l’an dernier détectées depuis une adresse IP située en Thaïlande, alors que vous deviez rester dans votre département. Rageant, mais imparable. Six mois, la vache…

Avant de monter au bureau, vous achetez à la pharmacie quelques boîtes de ces bêtabloquants que vous prenez depuis six ans. Pas de chance, comme une pharmacie sur deux en France, celle-ci transmet votre historique de consommation de médicaments à l’entreprise américaine IQVIA, leader mondial de l’exploitation des données de santé. Vos problèmes cardiaques ne restent donc pas confidentiels.

Sur le chemin du rendez-vous de 10h30, vous reconnaissez mal les rues car vous ne venez que tous les 6 mois. Heureusement, GoogleMaps vous rappelle votre trajet de la dernière fois et suggère même un raccourci faisant gagner 3 minutes.

La cliente, ravie du rendez-vous, vous a ensuite offert le repas de midi en terrasse dans son resto préféré : pas de refus, vu ce que vous allez devoir à Pôle Emploi. Vous la quittez le sourire au lèvre, l’air est doux, les feuilles des platanes s’agitent gentiment, vous vous allongeriez bien quelques instants sur cette belle pelouse, vous… DING, notification du smartphone : RDV banque 13h30. Comment avez-vous pu oublier ! C’est aujourd’hui que se joue l’emprunt pour votre appartement.

En vitesse, vous ouvrez votre OneDrive pour re-vérifier que vous avez tous les documents sur votre téléphone. Une notification vous interrompt : TripAdvisor vous demande d’évaluer le restaurant de midi. Raah, pas le moment ! Cela dit, le dessert était si bon, et puisqu’il s’agit de « soutenir la restauration en temps de pandémie »… Vous rédigez un avis expéditif : Bon service belle terrasse super bon dessert.

À la banque, c’est la douche froide. Ce conseiller, encore souriant trois semaines auparavant, affiche aujourd’hui un visage gris et faussement compatissant. Ça ne s’est « pas joué à grand-chose », les conditions se sont « durcies entre temps ». Bref, foutu pour votre appart’. Ce que vous ignorez, c’est qu’il a pu consulter votre profil de solvabilité bancaire vendu par un courtier en données personnelles, peut-être Acxiom, Experian, TransUnion ou un autre. En tout cas, les données récupérées par IQVIA y figuraient et la fragilité cardiaque que vous vouliez dissimuler a fait pencher la balance.

D’ailleurs, même déconvenue pour votre cousine le mois dernier, recalée à son entretien d’embauche pour cette filiale d’une boîte américaine, à cause de son passage à vide de 2015 dans ses finances personnelles. Eh oui, à force de cliquer OK sur toutes les fenêtres en petits caractères qui s’ouvrent sur Internet, elle aussi a fini par exposer toute sa vie privée à qui veut bien la recueillir.

L’après-midi a été fade, le bus de retour traîne dans les bouchons. À côté de vous bavarde cette sexagénaire aux cheveux longs, du genre qui a bien vécu. Elle vous énerve un peu avec son sac en tissu rempli de légumes cueillis à la ferme, mais elle est joviale et ses récits de voyage vous permettent de vous évader. Comment ? Vous ne connaissez pas l’Ouzbékistan et ses mosquées aux splendides coupoles bleues ? En quelques minutes, elle a fait naître en vous le désir de découverte.

Andrea n’est pas là ce soir. Par flemme de cuisiner, vous ouvrez l’appli Deliveroo, un « plat réconfortant » vous est suggéré qui sera livré dans 27 minutes, parfait. Vous mangez en ne cessant de repenser aux contrariétés de la journée, la banque, Pôle emploi, les bouchons. Pfff… allez, une petite méditation sinon vous ne dormirez pas. Le dos sur le tapis moelleux, les yeux clos, vous vous laissez guider par la voix paisible de l’appli Petit Bambou, vous décompressez. Alors que seule semble encore exister votre respiration, pas moins de 9 logiciels de pistage s’activent sur votre téléphone pour remonter à Facebook, Google et Huawei des infos sur vos pratiques de méditation. Mais ce fait n’est pas accessible à votre pleine conscience.

Le calme retrouvé, vous passez au lit. Tout en consultant machinalement votre profil Facebook, vous repensez au resto de ce midi : comment TripAdvisor a-t-il su que vous aviez mangé là, puisque c’est la cliente qui a réservé ? Curieux, ça. C’est alors qu’apparaît sur Facebook une photo de grande mosquée aux coupoles bleues. L’Ouzbékistan ! Vous cliquez sur le lien, c’est un site de tourisme éthique. Oui, décidément, ça semble être un voyage à faire. Allez, on verra demain. Dodo.

Vous qui lisez cette histoire, vous la trouvez peut-être exagérée, inquiétante, déprimante ?

Voici pourtant le monde dans lequel nous vivons. Bienvenue en 2021.

Prendre conscience pour mieux agir

Si ce récit vous parle, c’est que tous ces exemples sont réels. Autant d’utilisations abusives de nos données personnelles, autant d’intrusions dans notre vie privée. Et nous ne remarquons au quotidien que les plus grossières, la partie visible de l’iceberg.

À travers l’explosion récente des usages du numérique se sont multipliées les collectes de données des utilisateurs. On sait que Facebook connaît notre personnalité, que Spotify connaît nos émotions du moment, mais la collecte a lieu partout, tout le temps. Vous, moi, n’importe qui parcourant des pages Internet émet sans vraiment le savoir une foule d’informations sur ses propres faits et gestes, ses préférences, ses achats, qui sont enregistrées par des acteurs variés. Ils renseignent nos profils, pour mieux nous vendre des produits, nous surveiller, nous manipuler ou nous voler. L’espionnage est silencieux et invisible.

Quand vous cherchez une chaise sur Le Bon Coin, 45 entreprises sont en train d’enregistrer votre comportement, notamment pour du ciblage publicitaire ; il en reste au moins 6 même si vous refusez les fameux cookies. De petits logiciels tournent à votre insu et envoient vos informations. Ils vous coûtent du volume de données, de la vitesse de navigation, de la batterie, de la fatigue visuelle et cognitive avec les pubs qui clignotent, du spam dans vos courriels, de l’argent pour ces achats influencés… au secours !!

Au passage, n’allez pas croire que vous pouvez échapper aux pubs des sites Internet en « regardant à côté ». Cette étude scientifique française de 2008 a démontré qu’une publicité perçue inconsciemment en vision périphérique influence nos intentions d’achat et nos jugements sur les marques, même huit jours après.

© 01.net

D’autres pistages sont plus sournois encore, comme le bouton « j’aime » de Facebook. Cette innocente icône cache un véritable mouchard présent sur des centaines de millions de pages Internet. Un programme invisible pour vous s’exécute, vous reconnaît et enregistre votre présence sur les sites. Vous cherchez des recettes de poulet au curry, vous faites défiler la page et… trop tard : un petit bouton « j’aime » vient d’être affiché. Sans même que vous ayez cliqué dessus, il a déjà rapporté que vous étiez sur cette page, une info de plus qui vient enrichir celles associées à votre profil Facebook.

Vous étiez déconnecté.e de votre compte Facebook ? Pas grave, ça marche quand même. Vous n’avez même pas de compte ou l’avez désactivé ? Pas grave, ça marche encore. Facebook vous a attribué un numéro unique et vous reconnaît à travers les sites visités, il finira bien par mettre votre nom dessus. Ainsi, à travers la Toile, le « Web », Facebook a déployé son œil de Sauron miniature qui épie le comportement des internautes.

Ces deux exemples donnent un aperçu de la partie immergé de l’iceberg.

Alors, devant la complexité du monde numérique et d’Internet, on se sent dépassé, on se dit qu’on ne peut que subir les pratiques instaurées par ces entreprises géantes et lointaines, les Google, Microsoft et autres.

C’est faux ! Vous pouvez changer beaucoup de choses, même sans rien connaître au numérique.

Vous le verrez dans l’article compagnon Comment, publié aux côtés de celui-ci et qui vous indique des moyens simples de vous protéger contre ces intrusions : outils à utiliser, sites alternatifs, bonnes pratiques à adopter. Avec ces changements, il vous suffira de 30 minutes pour reprendre en main votre vie privée numérique.

Pour l’heure, il s’agit de vous informer, vous sensibiliser, vous faire prendre conscience de l’ampleur des enjeux autour des données personnelles et des dangers que cela fait peser sur notre quotidien ou nos libertés.

Si un texte vous est un peu aride, regardez donc l’émission Cash Investigation diffusée le 20 mai 2021 par France 2, qui s’est penchée sur ce marché des données personnelles estimé à 400 milliards d’euros rien qu’en Europe. Ils parlent d’IQVIA et autres courtiers en données, de Doctissimo, du RGPD, des numéros de téléphone de Gérald Darmanin ou Sibeth Ndiaye trouvés sur Internet, etc.

Pour se convaincre de réagir, il importe de comprendre que les menaces pesant sur nous vont bien au-delà du spam et des publicités ciblées, mais au contraire sont multiples et sérieuses.

De qui doit-on se protéger ?

D’entreprises qui veulent influencer nos achats ? Oui, mais pas que !

Trois types d’acteurs nous menacent à travers l’utilisation de nos données personnelles numériques :

  1. les États 
  2. les grandes entreprises du numérique
  3. les cyberpirates

Les premiers cherchent à surveiller tout ce qu’ils peuvent, avançant des motifs de sécurité intérieure : terrorisme, incivilités, mouvements sociaux etc. C’est visible dans les espaces publics avec les caméras de vidéosurveillance, c’est vrai aussi sur Internet. L’État aime savoir ce que font ses citoyen.ne.s et la Toile regorge d’infos intéressantes. Par exemple, si vous montrez sur votre profil Facebook des objets non déclarés au Fisc, comme une collection de motos, celui-ci a le droit depuis 2020 de s’en servir pour vous contrôler.

Les deuxièmes cherchent à capter les données personnelles du monde entier et regorgent d’inventivité pour les monétiser. Ils sont prêts à employer tous les canaux, fût-ce de manière illégale (réseaux sociaux, courriels, applis, géolocalisation, jeux, transactions, etc.). Les plus connus sont les GAFAM, Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft, maintenant concurrencés par des géants chinois tels que Baidu, Huawei, Alibaba, Tencent ou Xiaomi, mais bien d’autres acteurs de l’ombre nous fichent au quotidien. L’exemple du bouton « j’aime » de Facebook est emblématique de leurs procédés : infiltrer toujours plus d’usages, toucher toujours plus d’utilisateurs, pour récolter toujours plus de données.

Les troisièmes sont plutôt des petits groupes de personnes, armés d’ordinateurs puissants et de programmes automatiques à l’affût de failles de sécurité dans les navigateurs et pages Internet. Ils volent nos mots de passe, nos accès Internet et nos données bancaires, soit pour nous soutirer de l’argent soit pour exploiter à notre insu la puissance de calcul de notre ordinateur ou téléphone, tel le site de téléchargement PirateBay qui s’en servait pour créer des bitcoins . Si vous vous êtes fait pirater votre adresse courriel, votre carte VISA ou votre compte Facebook, vous connaissez ce risque. Certains s’attaquent aux réseaux des entreprises ou des institutions, pour semer la pagaille ou exiger des rançons.

Les menace s’intensifient lorsque les acteurs interfèrent.

Un État peut bien sûr être intéressé par exploiter les immenses bases de données détenues par les entreprises. C’est le cas en Chine où l’application WeChat, équivalent de WhatsApp et détenue par le géant Tencent, est devenue un puissant outil de surveillance grâce auquel le gouvernement peut censurer les utilisateurs, recueillir leurs données biométriques et bien sûr stocker ce qu’ils disent. Or, en Chine il est devenu difficile de vivre sans WeChat : discussions pros et persos, embauches, sorties resto et ciné, paiements par WeChat Pay, parfois même entrée dans des immeubles… 1,17 milliard de personnes utilisent l’application.

Les États peuvent mener des cyberattaques à des fins de stratégie économique ou de déstabilisation géopolitique, que ce soit en collaboration avec des cyberpirates ou avec leurs propres experts. Ainsi, la Russie est régulièrement accusée de cibler des pays européens ou américains.

Enfin, les cyberpirates peuvent se servir des bases d’utilisateurs rassemblées par des entreprises géantes, par exemple sur les réseaux sociaux, pour mener des attaques de grande envergure. [ajout du 02 juillet 2021 : deux jours après la publication de mon article, tous les médias titraient sur l’aspiration illégale des données de 700 millions de personnes (92%) du réseau LinkedIn appartenant à Microsoft. Difficile de mieux illustrer mon propos.]

Sans protection de nos données personnelles, les risques sont donc sérieux. Pour s’en protéger, le mieux est de changer nos pratiques sur Internet. Cela permet à court terme d’éviter des déconvenues telles que des piratages, à long terme d’infléchir tout l’écosystème d’Internet vers un fonctionnement plus vertueux.

Le numérique autrement, c’est possible et ça existe

Beaucoup de ces dérives viennent de ce que nous avons confié l’orchestration du numérique à des acteurs (multi-)nationaux à but lucratif. Ceux qui créent des logiciels et gèrent des contenus sur la Toile, comme les fameux GAFAM, mais aussi ceux qui créent les infrastructures ou fournissent l’accès à Internet, comme Orange ou SFR en France. Le tout, sans vraie loi de protection des données personnelles numériques avant 2016 et le RGPD.

Rien de tout cela n’est une fatalité. Il existe au contraire une multitude d’alternatives respectueuses de la vie privée, pour la quasi-totalité des usages du numérique. Or, la plupart du temps, nous l’ignorons.

Saviez-vous que vous pouvez avoir un équivalent éthique, et en logiciel libre, à votre compte Google et ses services ?

Avoir pour 12€/mois un opérateur téléphonique qui soit une coopérative ?

Avoir un smartphone dont le système d’exploitation ne dépende ni de Google ni d’Apple ni de Xiaomi ?

Avoir un fournisseur d’accès à Internet qui ne soit pas une grande entreprise intéressée par revendre votre historique de connexions, mais une association à but non lucratif ?

Dans mon article compagnon, je mettrai en avant ces alternatives sincères et éthiques : Signal, Framasoft, les CHATONS, Mastodon, /e/OS, la FFDN, etc., qui sont le fruit de collaborations de centaines et milliers d’hommes et de femmes souvent bénévoles, croyant en un autre Internet. Pourtant, ces solutions sont devenues techniquement compétitives avec les services proposés par les grands acteurs et vous trouverez des alternatives à quasiment tout.

Le respect des données personnelles et le logiciel libre prévalaient dans les années 90, aux débuts de la Toile

Historiquement, l’humanité s’est engouffrée dans un modèle du numérique fondé sur le logiciel propriétaire, le service gratuit financé par la publicité, la centralisation du pouvoir par quelques multinationales et l’exploitation abusive et non-contrôlée des données personnelles. Voilà ce qui aujourd’hui espionne et pollue nos vies numériques, ralentit notre navigation sur Internet, influence nos élections et finit par toucher notre quotidien.

Mais un autre modèle était possible. Un modèle où le respect des données personnelles est la base, où les logiciels se partagent librement, où les utilisateurs acceptent de payer un juste prix pour un service comme l’envoi de courriels, où chacun devient un nœud du réseau et non un bout de ligne, où une multitude de petits acteurs locaux tissent ensemble la trame d’un Internet éthique bénéficiant à l’ensemble. C’est d’ailleurs l’esprit enthousiaste qui prévalait aux débuts de la Toile dans les années 90, comme l’illustre bien cette Thinkerview de deux experts français du numérique.

Pourquoi sommes-nous sortis de cette deuxième voie ?

D’un côté, le profit. L’intérêt du petit nombre au détriment de la communauté. L’ambition d’entrepreneurs avides de conquérir en peu d’années un marché mondial. L’opportunité d’exploiter le manque de connaissances techniques du consommateur pour manipuler ses comportements d’achats voire de vote.

De l’autre côté, la facilité. Des millions puis milliards d’utilisateurs ravis de trouver toujours plus de services gratuits et pratiques, s’habituant à une publicité imposée toujours plus intrusive. Des personnes acceptant de troquer des données contre des outils, de l’intimité contre du débit. On se rue sur les marques de téléphone ou ordinateur dont les gens et la télé parlent, ça rassure. Payer un service devient impensable, et s’il marche bien, pourquoi en changer ? Mon précédent article sur le livre Le Bug humain de Sébastien Bohler explique comment notre cerveau tend à plonger dans la facilité, le moindre effort.

Ce monde « badant » que j’ai dépeint en début d’article peut évoluer en mieux. De même que la somme de nos micro-actions quotidiennes l’a conforté depuis 30 ans, c’est elle qui le déconstruira pour lui donner un nouveau visage.

Mais souvent, nous nous mettons des barrières psychologiques, qui nous rassurent en nous confortant dans le moindre effort et le non-changement.

« Mais, à mon échelle, je ne peux rien y changer »

Détrompez-vous. Tous nos petits gestes sur Internet ont leur importance.

Prenez un géant comme Google, dont le moteur de recherche est utilisé par 92% de l’humanité connectée, soit 4,7 milliards de personnes. Chaque clic sur un des premiers résultats de recherche lui rapporte de l’argent, car ces liens sont commandités par les entreprises concernées. Si demain tout le monde change de moteur de recherche, c’est 57% du chiffre d’affaires de Google qui s’évapore, soit 104 milliards de dollars en 2020. Or, il vous faudra moins de 1 minute pour passer définitivement à Ecosia, DuckDuckGo ou Startpage au lieu de Google. Pas mal, non ?

Vous voyez qu’une infime action comme celle-ci, amplifiée par le bouche-à-oreille que vous ne manquerez pas de faire autour de vous, aura plus d’impact que si vous passiez toutes les prochaines années de votre vie à vous faire élire à l’Assemblée Nationale pour espérer faire voter une loi censée infléchir les pratiques de Google.

Utiliser Signal qui est géré par une fondation, plutôt que WhatsApp qui appartient au géant Facebook, est un autre exemple. Action très facile, car en termes d’utilisation, la différence principale est la couleur de l’appli, bleue ou verte ! Mais fort impact quand 30 millions de personnes décident soudain de soustraire leurs communications à l’espionnage de Facebook, comme en janvier 2021.

Choisir Signal plutôt que WhatsApp : action facile à fort impact pour le respect de vos données

Sans rien y connaître, vous pouvez ainsi agir sur le monde du numérique. De tels actions faciles, je vous en donnerai toute une liste dans l’article compagnon Comment, qui complémente celui-ci. Vous y trouverez les noms des alternatives, leurs avantages et limites, comment les appliquer. Bref, un maximum d’infos que j’ai regroupées pour vous faciliter le changement.

« Je m’en moque, je n’ai rien à cacher »

Voilà une réponse courante lorsqu’on sensibilise des gens à la protection de la vie privée numérique. Vous le pensez peut-être, mais en êtes-vous si sûr.e ?

Oseriez-vous sans inquiétude afficher sur la porte de votre immeuble ou maison un écriteau vous concernant, du genre « Ici habite X, 39 ans, de religion catholique, pacsé.e avec Y, travaillant en cuisine au restaurant Z, aimant le vin, le frisbee, la musique électro, lisant Le Figaro, ayant un compte à la Caisse d’Epargne » ?

C’est pourtant à peu près ce que vous faites, sans forcément le réaliser, en utilisant Internet sans aucune protection de vos données.

Et si votre réseau social favori vous affichait le résumé de la fiche qu’il a établie sur vous ? Voilà exactement l’approche suivie par la fondation Signal dans une campagne publicitaire qu’elle aurait lancée en mai dernier sur le réseau Instagram, qui appartient à Facebook.

Des exemples d’encarts publicitaires de Signal affichés sur des profils Instagram

L’encart publicitaire de Signal utilisait exactement les mêmes techniques qu’Instagram pour récupérer des données personnelles sur la personne connectée, sauf qu’il les lui affichait clairement. Par exemple, « vous êtes instructrice de Pilates, vous adorez les dessins animés, vous habitez à La Jolla, vous consultez en ce moment des blogs sur la parentalité et réfléchissez à une adoption LGBTQ ». Et ce n’est qu’un infime aperçu de ce qu’Instagram sait de ses utilisateurs. Un peu gênant, non ? Sans surprise, Facebook aurait rapidement censuré l’opération dévoilant son pot-aux-roses.

Autre exemple, Google vous permet de savoir, grâce à ses outils MyActivity et Takeout, les données que vous lui transmettez de manière « consentante », c’est-à-dire en utilisant un de ses produits comme son moteur de recherche, YouTube, Google Pay, Google Music, Google Maps ou Waze, etc. En plus de vos nom, coordonnées courriel et téléphone, adresse physique, date de naissance, données de carte de crédit et souvent mots de passe, Google connaît un grand nombre de vos activités et déplacements. L’équipe de Douglas Schmidt, professeur à l’Université Vanderbilt aux États-Unis, s’est amusée à créer un nouvel utilisateur fictif, Jane, et synthétiser ses données sur une carte, voici ce que cela donne. C’est déjà une belle partie visible d’iceberg, et pensez bien que cela s’applique à des centaines de millions de personnes.

Mais leur étude, dont le rapport est téléchargeable ici, a révélé que deux fois plus de données sont collectées de manière non consentante, c’est la partie immergée de l’iceberg. En seulement 24h, les experts ont compté 900 communications du téléphone avec les serveurs de Google, dont 300 géolocalisations, soit quasiment une info par minute alors que le téléphone restait immobile sans aucune interaction ! Cela représente 130 Mo de données par mois, rien que pour vous espionner. Google récupère ainsi vos centres d’intérêt, vos sites visités et jusqu’à vos clics et mouvements de souris lors de votre navigation Internet. Quand à vos déplacements, il y aura presque toujours un Wi-Fi à proximité pour capter votre signal. Tout cela est principalement lié à l’utilisation d’Android et du navigateur Chrome, qui vous mouchardent à tout-va. Même un appareil iOS (Apple) avec le navigateur Safari envoie des données à Google, notamment via le pistage publicitaire ; et quand ils communiquent avec Apple, les iPhones se font discrets, attendant votre sommeil.

Alors, toujours rien à cacher ?

Pour y échapper, une seule solution, que vous verrez dans l’article compagnon : utiliser un système d’exploitation alternatif sur votre téléphone. Bonne nouvelle, ça s’achète ! Pas besoin d’être un.e geek.

Enfin, remarquons qu’accepter l’absence de vie privée numérique au prétexte qu’on n’a soi-même rien à cacher, est la même attitude qu’accepter la privation de liberté d’expression au prétexte qu’on n’a soi-même rien à dire (actuellement). Un droit peut être fondamental et important à défendre, sans que chacun ait à l’exercer au quotidien. Et qui dit que vous ne regretterez pas un jour d’avoir renoncé à ce droit ?

« Je m’en moque, ça ne me touche pas au quotidien »

Autre réponse fréquente, à laquelle je ferai deux commentaires.

Un. Cela a pu déjà vous toucher, sans que vous le réalisiez. Cela a pu être un refus de prêt bancaire, un piratage d’adresse courriel, une augmentation de votre taxe foncière tandis que vos travaux n’étaient pas déclarés, ou tout simplement un certain type d’informations affichées sur votre compte Twitter ou Facebook à l’approche d‘élections importantes. Difficile de savoir.

Deux. Sans réagir, nous prenons le risque que les pratiques d’exploitation de nos données deviennent si répandues et entrelacées qu’elles soient irréversibles. Alors, cela nous touchera clairement au quotidien mais il sera trop tard pour s’en dépêtrer. C’est exactement ce qui est arrivé en Chine avec WeChat. Messagerie balbutiante en 2011 encore, elle est dix ans plus tard un outil de contrôle de la population, malheureusement incontournable pour la vie courante. Contrairement au climat, où l’on ne peut effacer le problème du CO2 mais seulement éviter de l’aggraver, dans le numérique tout est encore réversible dans la plupart des pays. Ne prenons pas le risque d’attendre.

Mais ces trois barrières psychologiques se comprennent. Nous peinons à nous sentir personnellement concernés par des pratiques à l’échelle mondiale. Or précisément, plus les usages s’étendent et plus cette distanciation sera marquée. Le nombre dilue la responsabilité : si une personne s’évanouit devant vous dans une rue déserte, vous l’aiderez sans hésiter ; si cela arrive dans une gare bondée, le ferez-vous vraiment ?

Pour contrecarrer la tendance, il importe d’œuvrer pour un Internet moins centralisé, plus local, plus proche de notre quotidien.

Les dangers de la centralisation

J’ai déjà cité le quasi-monopole du moteur de recherche de Google, qui fait qu’un acteur unique peut « lire » dans les requêtes d’une grande partie de la population mondiale. Et alors, me direz-vous, au moins Google nous rend service, non ?

D’abord, notez que Google aligne l’affichage des résultats de recherche sur son intérêt financier issu des liens sponsorisés, par sur votre intérêt d’accéder à une information fiable ou représentative. De plus, on sait bien que Google choisit les résultat affichés en fonction de ce qu’il sait sur vous, risquant ainsi de vous enfermer dans vos idées.

Ensuite, cette situation privilégiée représente la manne financière de 104 milliards de dollars en 2020, que complètent les 43 milliards de dollars de revenus des encarts publicitaires sur YouTube et autres sites (Google AdSense) et 35 autres milliards divers. On comprend que le géant américain tremble à peine quand l’UE lui inflige une amende record de 4,3 milliards de dollars.

Mais utiliser les services d’une entreprise géante du numérique fait bien plus que l’enrichir et la rendre hors de contrôle. (Sur ce dernier point, vous pourrez bientôt lire mon article « Les géants d’Internet sont-ils les nouveaux États ? ».) Vous vous exposez non seulement à l’exploitation de vos données, mais aussi à la manipulation de vos pensées.

Êtes-vous d’accord qu’un pays où un seul journal est publié est une dictature, capable de désinformer les citoyens à son gré ? Que pensez-vous d’un Internet où tout le monde accède aux informations par un seul canal ? En jouant sur les résultats de recherche qu’il affiche, Google pourrait très bien modifier ce que savent, donc potentiellement pensent, 4,7 milliards de personnes sur un sujet.

Un abus de ce genre a eu lieu lors des élections présidentielles de 2016 aux États-Unis. La société nommée Cambridge Analytica avait depuis 2014 récupéré les données des comptes Facebook de 70 millions de personnes. Ces données, vendues au comité de campagne de Donald Trump, auraient permis d’optimiser au jour le jour les choix de campagne, déplacements, discours etc., et d’influencer le vote final.

On pourrait parler d’Amazon qui livre plus de la moitié des foyers américains, des 90% de parts de marché mondial de Microsoft sur les systèmes d’exploitation d’ordinateurs, des 83% de parts de marché de Tencent (appli WeChat) en Chine… Toutes ces mainmises portent en elles autant de dangers de contrôle et de manipulation.

Du point de vue de l’utilisateur, et non plus du marché, on peut réfléchir à la centralisation des usages, illustrée par l’utilisation d’un compte Apple ou Google pour un nombre croissant de services de notre vie quotidienne.

Alors, divisons pour mieux protéger !

Pour un Internet local et distribué

Puisque le pouvoir des grands acteurs du numérique provient de la masse des utilisateurs, seul le développement d’un grand nombre d’autres acteurs permettrait de rééquilibrer le marché, en divisant le gâteau en une multitude de parts. Déraciner un oligopole est possible avec l’intervention des États et la prise de conscience des utilisateurs.

Avoir un Internet mondial constitué d’une fédération de myriades d’acteurs locaux interopérables est techniquement possible et constituerait la meilleure défense contre l’exploitation des données. C’est le principe d’un réseau maillé, permettant aux citoyens de s’émanciper an créant leurs propres réseaux.

Dans un tel réseau numérique distribué, la quantité de données détenue par chaque acteur reste petite, il est donc extrêmement difficile pour un acteur malveillant d’accaparer une grande masse de données. À l’inverse aujourd’hui, des centaines de millions voire milliards d’utilisateurs confient gratuitement leurs données à une poignée de grands acteurs, leur offrant une emprise considérable.

Le logiciel de diffusion de vidéos PeerTube, alternatif à YouTube, ou le réseau social Mastodon, alternatif à Twitter, illustrent un tel fonctionnement fédéré, consistant en de nombreuses instances hébergées sur des serveurs locaux. Ce principe est bien expliqué ici. Le premier affiche plus de 100 000 utilisateurs, le second a dépassé les 4 millions en 2020.

Distribuer le réseau, c’est même l’esprit initial d’Internet dont l’ancêtre, issu du projet américain ARPANET lancé en 1966, devait pouvoir continuer à fonctionner avec plusieurs nœuds endommagés – ce qui est quasi-impossible avec une architecture centralisée. Le mythe veut que l’armée américaine ait voulu développer un réseau de télécommunications résilient en cas d’attaque nucléaire soviétique.

L’asymétrie des débits limite le fonctionnement pair-à-pair d’un Internet décentralisé

Mais par la suite, des choix techniques et politiques ont infléchi l’architecture d’Internet vers la centralisation. Par exemple, la communication par fils de cuivre, qui reste très répandue, utilise le protocole ADSL ou « Asymmetric Digital Subscriber Line » qui implique une transmission asymétrique des données : vous avez bien plus de Mbit/s pour recevoir des données (débit descendant ou « download ») que pour en envoyer (débit ascendant ou « upload »).

Ce choix, lié initialement à une contrainte technique, limite votre potentiel à devenir un acteur du réseau, qui hébergerait chez lui un logiciel ou du contenu et permettrait à d’autres utilisateurs d’utiliser son ordinateur comme serveur – c’est le fonctionnement en pair-à-pair (« peer-to-peer » en anglais). En sourdine donc, l’Internet distribué. Le protocole symétrique SDSL existe bel et bien mais a été réservé surtout à des entreprises. Avec la fibre optique, l’asymétrie n’a plus de justification technique, pourtant elle persiste dans les offres commerciales.

Les CHATONS, c’est quoi ?

Les C.H.A.T.O.N.S. ou Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires sont un peu comme un réseau d’AMAP du service en ligne, des « paysans du numérique ». Vous aimez savoir que vous fruits et légumes sont cultivés et distribués près de chez vous, par des gens que vous finissez par connaître ? La même chose est possible pour le numérique.

Les CHATONS sont un collectif lancé en 2016 après le succès du projet de dégooglisation de Framasoft. Il s’agit de petits groupes de personnes à but non lucratif, dans votre ville ou votre région, qui n’utilisent que des logiciels libres, pour vous permettre de stocker vos données sur les serveurs locaux et les diffuser sur la Toile.

Près de Montluçon, de Lorient, de Besançon, de Laon, de Pau, de Grenoble et bien d’autres encore, vous pourrez utiliser les services d’un CHATON, il en existe au moins 95 en France et déjà 2 au Québec. Et dites-vous bien qu’à (quasiment) chaque service d’un géant du numérique, il existe sa version alternative et libre hébergée par un CHATON, qui ne s’enrichira pas sur vos données personnelles.

Stockage et partage genre Dropbox ou WeTransfer ? Il y a NextCloud et Lufi.

Messagerie genre Slack ? Matrix ou Mattermost.

Microblogging genre Twitter ? Mastodon.

Moteur de recherche genre Google ? SearX.

Raccourcisseur d’URL genre TinyURL ? LSTU.

Mesures de statistiques, genre Google Analytics ? Matomo.

Etc. etc.

Bien sûr, qui dit serveurs et services, dit coût. Mais de même, vous ne vous attendez pas à ce que l’agriculteur du coin vous fournisse un poulet gratuit, au prétexte qu’il est sympa ! Si la viande est peu chère en supermarché, c’est qu’elle est produite en masse loin de chez vous et dans des conditions peu éthiques. Pour le numérique, pareil : si vous avez une adresse Gmail gratuite, c’est que Google s’enrichit en centralisant et espionnant les courriels de 1,5 milliards de personnes et que vos messages traversent deux fois l’Atlantique avant d’arriver à votre voisin de quartier.

Les CHATONS pratiquent des tarifs raisonnables sans bénéfices, certains comme Zaclys proposent des offres groupées pour 5 ou 10€ par an, alors pas d’inquiétude. Parfois, l’accès est gratuit et la participation financière libre. Pendant les confinements, beaucoup de personnes ont découvert les CHATONS et apprécié leurs précieux services numériques, indépendants des géants d’Internet et respectueux des données personnelles.

Pour franchir le pas du numérique local, cherchez donc un CHATON proche de chez vous. En plus de savoir où et par qui sont hébergées vos courriels, vos photos, votre compte de réseau social, vous pourrez rencontrer des gens physiquement pour des événements de formation ou de sensibilisation.

En utilisant les services d’un CHATON, vous contribuerez à la décentralisation d’Internet, donc à la protection des données personnelles.

Un enjeu d’économie et de souveraineté

Je termine par une considération qui reste importante, bien qu’elle puisse être découplée du respect des données personnelles.

Depuis 20 ou 30 ans, la donnée numérique a une réelle valeur marchande. Ainsi, parmi les plus riches entreprises du monde, on compte Google, Facebook, Alibaba, dont le modèle commercial repose sur la donnée. La rapidité avec laquelle de telles entreprises géantes ont émergé, ainsi que la facilité de se saisir de cette ressource, rappellent les fortunes éclair liées au pétrole à partir du 19è siècle. Voilà pourquoi vous trouverez souvent l’expression « la donnée est l’or noir du 21è siècle ».

Si la donnée est le nouveau pétrole, force est de constater que certains pays s’en sont mieux saisis que d’autres, notamment les États-Unis, avec tous les avantages économiques que cela confère. Par manque de réactivité ou de vision, par paresse peut-être, l’Europe a laissé aux Américains le soin de fournir la plupart des services de ce monde du numérique qui émergeait. Aujourd’hui, elle en fait les frais et nombre d’acteurs appellent les pouvoirs publics à reconquérir leur souveraineté numérique.

Les dirigeants semblent dénigrer ou méconnaître les compétences techniques des entreprises européennes, cédant par défaut aux sirènes des GAFAM et autres acteurs d’outre-Atlantique. Ou bien, ils se concentrent sur quelques entreprises bien identifiées ; ainsi, le contesté moteur de recherche français Qwant est devenu un « objet politique stratégique », comme l’exprimait cette enquête de Mediapart.

L’économie des données personnelles est un colonialisme de l’immatériel

Les données de santé sont un exemple parlant de cette perte de souveraineté. Je pourrais parler d’IQVIA mentionnée plus haut, mais c’est plus criant encore dans l’affaire du Health Data Hub en 2020 : un ensemble massif de données médicales françaises, rassemblées à des fins d’innovation et de recherche, pourtant stockées sur des serveurs de Microsoft. Or, les lois aux États-Unis – p.ex. le Cloud Act de 2018 – ne garantissent pas la même protection des données qu’en France, ce qui fait craindre une réutilisation marchande ou politique. Par ailleurs, le choix du géant américain s’est fait sans appel d’offre européen, au mépris semble-t-il de concurrents français tels que OVHCloud, leader européen de l’hébergement sur la Toile. Facilité ? Intérêt diplomatique ?

Face aux contestations de nombreux professionnels de la santé et du numérique, le gouvernement a finalement annoncé vouloir rapatrier les données du Health Data Hub sur des plateformes européennes d’ici 2022. C’est bien en matière de comm’ et de politique, c’est totalement inutile en matière de respect de la vie privée, puisqu’une grande quantité de données a déjà été transmise dès 2020 sur les serveurs de Microsoft. Une fois que les données sont parties, elles sont parties !

En réalité, l’économie des données personnelles est un colonialisme de l’immatériel, dont l’Europe se rend compte qu’elle a été victime.

À coups de procès, de législation ou de discours, l’UE ou les États tentent de faire valoir tardivement leurs droits, mais l’essentiel de la ressource numérique a déjà été accaparé. Les bases de données géantes sont constituées, les avantages concurrentiels et les oligopoles sont en place, le manque-à-gagner fiscal est perdu à jamais.

Par des méthodes agressives et grâce au déploiement éclair que permet l’immatériel, les GAFAM se sont allégrement enrichis à nos dépens sur le marché européen, en l’absence de règles ou de fiscalité adéquates pendant deux décennies. Tous les moyens ont été et restent bons, des plus évidents comme les courriels ou le stockage gratuits, aux plus sournois comme les jeux, ainsi que je l’illustrais dans mon article sur Pokemon Go où je parlais de la « Blitzkrieg Google ».

Il est frappant de constater combien les revendications actuelles de l’Europe, et ses balancements entre autonomie voulue et dépendance historique subie, ressemblent à celles des anciennes colonies ou des descendant.e.s d’esclaves : réparation financière, plainte pour préjudice moral, inscription de nouveaux droits… La même colonisation est à l’œuvre dans tous les grands marchés émergents, par exemple en Inde où l’offre WhatsApp Business (Facebook) compte déjà 200 millions d’utilisateurs.

Dans le cas particulier des données personnelles, grosse différence cependant : il n’y a pas que l’agressivité commerciale. La plupart d’entre nous continuons à fournir gratuitement et docilement à des grandes entreprises les données qui les enrichissent.

Alors, puisque nous votons déjà par nos achats, pensons à voter par nos données.

Reprenons en main notre vie privée numérique !


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Mes réponses au questionnaire de Bruno Latour

Que voulons-nous vraiment garder du monde d’avant Covid, et qu’est-ce qui doit disparaître ? Au-delà des incertitudes sanitaires et économiques, un tel questionnement peut nous doter de bases solides pour l’avenir. S’interroger, remettre en cause, choisir, débattre, voilà à quoi nous invitait Bruno Latour lors du premier confinement, pour tirer parti d’un arrêt historique des activités humaines. L’exercice est toujours d’actualité, je vous le propose en l’illustrant de mes propres réponses.

Lecture 17 minutes

Il y a bientôt un an, en plein confinement, le philosophe Bruno Latour détonnait par son cri d’alerte à contre-courant des discours ambiants. À des individus soucieux de retourner à leur travail, à des gouvernements impatients de relancer la machine économique garante de stabilité sociale, il adressait cet appel contraire : « ne surtout pas reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant ».

En mars 2020, pour la première fois depuis 1945, on avait bel et bien choisi de l’arrêter, ce train du progrès prétendûment hors de contrôle des États et de tout. L’occasion était historique, comme je le soulignais dans mon article sur coronavirus et climat. Quel espoir pour les personnes conscientes que notre mode de production conduira à notre perte ! Toutes les activités ou presque étant à l’arrêt, il était possible de faire le tri. Voulait-on se battre pour que les tulipes hollandaises cultivées hors sol sous lumière artificielle puissent à nouveau être expédiées par avion dans le monde entier ?

La démarche

À travers cet exemple de la tulipe, emblématique des excès de la mondialisation, Bruno Latour illustrait la démarche à suivre : lister les activités arrêtées et se demander si nous voulons d’elles pour l’après-coronavirus ; et pour celles qui selon nous ne doivent pas reprendre, réfléchir à comment accompagner les emplois vers des activités plus utiles ou bénéfiques. En somme, prendre le temps « d’éprouver de proche en proche ce qui est désirable et ce qui a cessé de l’être ».

Ainsi, par nos réflexions individuelles d’abord, par une mise en commun de nos conclusions ensuite, nous avons le pouvoir de définir ensemble des orientations à suivre pour la société, afin de sortir d’un mode de production qui n’a pas fini de montrer les dégâts dont il est capable. Si nous souhaitons devenir ce que le philosophe nomme « d’efficaces interrupteurs de globalisation », cette remise en cause est nécessaire. Elle demande bien sûr un effort qui commence par une réflexion posée.

Depuis un an, nous avons vécu confinement, déconfinement, reconfinement, couvre-feu, restrictions diverses et toujours changeantes. Certaines activités ont repris, d’autres toujours pas. Certaines ont été soutenues par les gouvernements, d’autres non. Nous savons aussi lesquelles ont été crées ou décuplées dans un contexte de distanciation sociale et de dématérialisation accrues – l’utilisation de la visioconférence en est une. Bref, ce recul nous permet de mettre à jour la proposition du philosophe, mais la démarche première reste valable : faire le tri parmi ce qui a été arrêté ou créé ou perturbé ou favorisé depuis un an.

Et comme par défaut nous voulions tout relancer à l’identique, demandons-nous surtout quelles activités n’auraient pas dû reprendre du tout !

Bruno Latour propose six questions constituant une « aide à l’auto-description ». Y répondre demande un effort de réflexion et de rédaction. Il ne s’agit pas d’un sondage ou d’un QCM, mais bien d’un guide pour nos pensées. Ensuite, à nous de prolonger l’effort en comparant nos réponses avec celles d’autres personnes, en débattant, en composant.

Voici ces questions publiées dans son article du 30 mars 2020 dans le média en ligne AOC, questions que je me suis posées, questions que je vous invite à vous poser, pour nous interroger ensemble et construire les réponses à la question « que voulons-nous ? », c’est-à-dire : De qué volèm?

Je liste à la suite quelques exemples d’activités qui me semblent désirables/indésirables, ainsi que mes réflexions les concernant. Je ne détaille pas tout, car mes réponses ont un intérêt en soi limité, elles servent plutôt à illustrer la démarche, pour montrer la voie et vous inciter à réfléchir par vous-même.

Faites ensuite votre propre synthèse, prenez le temps de relier vos commentaires pour remarquer ce qui se dégage de commun entre vos souhaits, vos critiques, vos espoirs, vos frustrations. Pour ma part, le questionnaire m’a permis d’ouvrir les yeux sur ce triste constat, que je commente en conclusion de l’article : depuis un an, le message adressé à la population par les dirigeants a plutôt été « travaillez et taisez-vous »...

N’hésitez pas à partager en bas de l’article vos listes d’activités, car c’est de la réflexion commune qu’émergera une vision crédible et sensée.

À vos stylos !

Le questionnaire

Question 1 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ?

Question 2 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue/ dangereuse/ incohérente ; b) en quoi sa disparition/ mise en veilleuse/ substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez plus faciles/ plus cohérentes ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 1.)

Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités ?

Question 4 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent/ reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ?

Question 5 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît positive ; b) comment elle rend plus faciles/ harmonieuses/ cohérentes d’autres activités que vous favorisez ; et c) permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 4.)

Question 6 : Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs à acquérir les capacités/ moyens/ revenus/ instruments permettant la reprise/ le développement/ la création de cette activité ?

En réponse aux questions 1) et 4) voici quelques exemples d’activités fortement affectées lors du ou des confinement(s), et qui selon moi sont indésirables ou désirables.

Activités suspendues indésirables

production de véhicules neufs
– trajets quotidiens et déplacements professionnels
– tourisme
– consommation des espaces naturels
– vente d’habits neufs bon marché
– contrôles administratifs
– spéculation à la baisse en bourse
– rémunération astronomique des footballeurs

Activités suspendues désirables

enseignement (supérieur notamment) dans un lieu physique
– tourisme
– activités sportives et culturelles
– courrier postal
– vie associative
– accueil physique dans les administrations
– bars, restauration assise
– réunions de famille, de quartier

Je commente d’abord en détail la première activité de chaque colonne, indiquant mes réponses aux questions 2) et 3) pour celle indésirable et 5) et 6) pour celle désirable. Puis je commenterai brièvement les autres.

C’est parti.

Indésirable : production de véhicules neufs

Confinement oblige, la filière automobile a vu sa production réduite de 30% environ en 2020. Si cela crée d’évidents problèmes de court terme pour l’emploi et les revenus des ventes, c’est aussi une opportunité. Opportunité de réflexion et de réorientation. Certes, beaucoup de gens ont besoin de voitures, mais produire du neuf n’est pas la seule façon de répondre à la demande. Or l’industrie automobile est structurée pour construire et vendre toujours plus, pas pour réparer ou transformer l’existant.

Produire moins de voitures inciterait à faire durer celles existantes (donc, à terme, à construire des voitures plus durables). De plus, les fameux progrès de l’efficacité énergétique n’amènent que plus d’usage, pas moins de consommation, car les véhicules deviennent plus gros, plus lourds, plus utilisés. Nos moteurs polluent moins ? Lâchons-nous sur les achats et roulons d’autant plus ! Résultat : une pollution totale accrue. Pour ne pas citer toujours Jean-Marc Jancovici, je varie les plaisirs en vous proposant ce court article du journal suisse Le Temps, qui expose bien ce phénomène nommé « effet rebond » ou « paradoxe de Jevons », identifié dès 1865 dans le cas de la consommation de charbon.

À vrai dire, le vocabulaire de l’article de Challenge trahit le point de vue néfaste des industriels. Les -30% de production sont qualifiés de « bond en arrière de 60 ans », puisqu’à l’époque nous produisions moins. Le progrès d’une civilisation se mesurerait donc à la quantité de voitures qu’elle produit ?

Pour le consommateur soucieux de faire durer son véhicule, les obstacles sont nombreux.

Vous voulez changer le moteur, qui est fatigué alors que châssis et carrosserie pourraient encore vous faire 20 ou 30 ans ? Difficile en pratique, bien que techniquement facile. La loi française n’autorise que la re-motorisation strictement identique à celle d’origine et effectuée par un garagiste agréé. Gagner ou perdre quelques chevaux ? On oublie. Passer de diesel à essence ? On oublie. Installer un moteur moderne moins polluant sur une voiture ancienne plus robuste que celles actuelles ? On oublie. On s’en doute, les constructeurs préfèrent vendre des voitures neuves complètes plutôt que des moteurs seuls, et ont utilisé le prétexte classique de la sécurité et des normes pour imposer par lobbying le verrouillage législatif de leur avantage économique.

Je mentionne à peine les réparations, toujours plus chères, plus pointues à cause de l’électronique, plus impossibles à faire soi-même… alors que racheter une voiture neuve est si facile ! Comme un smartphone ou un habit d’ailleurs. Et le problème est loin de s’arrêter aux particuliers, les agriculteurs aussi sont prisonniers d’un système qui décide que réparer un tracteur soit moins avantageux que d’en racheter un.

Deux exceptions toutefois, qui vont peut-être dans le bon sens : l’éthanol et l’électrique.

Depuis l’été 2018, la législation autorise à adapter des moteurs essence à l’utilisation de l’éthanol E85, moitié moins cher à la pompe. À la combustion, ce carburant ne produit pas moins de CO2 que l’essence, mais il peut être renouvelable quand il est produit à partir de plantes (bioéthanol). Sans pour autant régler tous les problèmes – puisque produire des biocarburants à partir de colza, maïs, canne à sucre, huile de palme, betterave nécessite des terres agricoles utilisées aux dépens d’autres usages – le bioéthanol a au moins le mérite de nous interroger sur l’après pétrole. Sur les biocarburants, voir ce rapport de la FAO.

Les emplois d’aujourd’hui déterminent ce que sera le secteur demain, alors qu’une vision de long terme voudrait l’inverse

Côté électrique, l’idée de soulever le capot pour remplacer le moteur thermique par un électrique n’est pas nouvelle, mais c’est le législateur qu’il a fallu combattre depuis au moins dix ans. Certains entrepreneurs découragés, comme Marc Areny, ont préféré fuir la France. Ce pionnier de la re-motorisation électrique est installé depuis 2014 en Roumanie pour pouvoir développer son activité en paix. La situation est débloquée depuis le 3 avril 2020, la loi autorisant désormais la conversion thermique vers électrique. Utile notamment pour des véhicules effectuant de petits trajets quotidiens. L’entreprise orléanaise Transition One souhaite proposer la conversion pour 5 000 euros.

Gardons toutefois à l’esprit que la voiture électrique est loin d’être une panacée pour réduire les émissions de CO2. Tout dépend de la manière dont la voiture est fabriquée et de la filière électricité, et revoilà Jean-Marc Jancovici. Si l’électricité est produite en brûlant du charbon, comme en Allemagne ou aux États-Unis, aucun avantage à électrifier les voitures.

On a bien vu en 2020 que l’argent public était mobilisé pour maintenir les emplois de Renault et PSA à l’identique. En somme, le secteur automobile marche à reculons : ce sont les emplois d’aujourd’hui qui déterminent ce que sera le secteur demain, quand une vision industrielle de long terme voudrait l’inverse. Les constructeurs nous servent pour l’avenir un modèle obsolète qui n’a eu de succès que lors des Trente Glorieuses. Un seul objectif, accroître ou du moins maintenir les ventes.

Pourtant, entre construire et réparer/transformer des voitures, les compétences sont proches ! C’est ce qu’a bien compris Marc Areny qui trouve en Roumanie, près d’un lieu de fabrication des voitures Dacia, « un bon nombre de tourneurs, soudeurs et fraiseurs », déjà formés et employables. La mutation des emplois n’est donc pas l’obstacle sur cette question, les travailleurs pourraient être facilement accompagnés et réorientés.

J’ajoute, même si c’est un problème très vaste, que repenser l’urbanisme et la répartition de l’habitat permettrait de réduire structurellement les besoins en transport. Grâce peut-être au télétravail, mais surtout en remettant de l’emploi dans les campagnes, on permettrait de travailler localement et d’éviter les heures de trajets quotidiens que des millions de gens subissent. Tous ceux qui, au printemps 2020, n’ont plus eu à prendre la voiture, le bus ou le train de banlieue voient bien le gain de temps et de qualité de vie dont je parle !

Si René Fallet dépeignait déjà en 1946, dans son brillant roman Banlieue Sud-Est, les trains de banlieue amenant chaque matin dans Paris une jeunesse en quête de son emploi des jours à venir, nous effectuons aujourd’hui 9 fois plus de trajets quotidiens que dans les années 1950, avec en moyenne 45 kilomètres par jour (en 2008).

Parmi tous les gens qui viennent travailler dans ou près des villes, tout le monde ne peut pas y habiter : pas assez de place, trop cher. Les travailleurs modestes n’ont pas le choix de faire les navettes, et comme le chante Orelsan dans La Terre est ronde : « T’as besoin d’une voiture pour aller travailler, Tu travailles pour rembourser la voiture que tu viens d’acheter »…

Désirable : enseignement (supérieur notamment) dans un lieu physique

Écoles, collèges, lycées et universités ont subi comme tout le monde le confinement du printemps 2020. Non préparées à donner des cours à distance, les équipes enseignantes ont dû s’adapter, par courriels, par polycopiés, par visioconférence, par cours enregistrés. Dans la diversité des méthodes, une chose commune : on n’allait plus en classe mais on restait chez soi. Si la situation s’est vite révélée intenable pour les plus jeunes élèves – ou plutôt pour leurs parents – lycéens et étudiants sont restés à distance un moment. Fin octobre, toutes les universités repassaient aux cours à distance.

Début février 2021, la plupart des étudiants passaient encore leurs journées derrière un écran, la reprise des cours en « présentiel » ne se faisant que très progressivement, et surtout pour les étudiants de première année.

S’il est possible d’enseigner à distance, les cours dans un lieu physique ont une vraie valeur ajoutée qu’il ne faut pas oublier. Le risque est que les universités s’habituent aux enseignements par visioconférence : pas de problèmes sanitaires, pas de gestion des locaux, pas de restauration sur place, pas de regroupements évoluant en mouvements sociaux… seulement des outils informatiques dont on délègue la gestion à des entreprises, Microsoft Teams, Zoom, Tixeo et autres. Plus facile, moins cher.

L’humain est clé dans toute relation de transmission de savoir. Un cours est d’autant plus vivant que l’enseignant(e) se déplace devant les élèves, capte leurs regards et réactions, intercepte leurs remarques, lâche une ou deux blagues. Un contact chaleureux motive et rapproche, tandis qu’un écran instaure une barrière qu’il peut être difficile d’oublier. En présence l’un de l’autre, la qualité de communication est meilleure, les échanges plus spontanés.

Récemment, un étudiant de Master que j’encadre par visioconférence depuis trois mois sur un projet scientifique m’a rendu visite. Gestes, regards, papier à l’appui, il a vite réalisé que nous avancions autant en dix minutes de face-à-face que d’habitude en une heure. Et si un bon dessin vaut mieux qu’un long discours, je ne crois pas que le meilleur logiciel de dessin à distance vaille la bonne vieille feuille de papier sur laquelle on griffonne.

Certes, le numérique a ses propres atouts. Il est parfois plus facile de taper une question dans une messagerie instantanée que de lever la main dans un amphi. Ainsi, en évitant la pression du groupe, la peur de montrer qu’on ne sait pas, on permet de nouvelles dynamiques, comme le reconnaît une maîtresse de conférences à Toulouse.

De nombreux étudiants se retrouvent en détresse psychologique

Mais il faut voir que le rôle des écoles au sens large ne se limite pas au seul enseignement.

Aller physiquement en cours donne une bonne raison de se lever chaque matin. Être assis dans une classe, être entouré d’un groupe, donne un sentiment d’appartenance, crée une dynamique commune. On entend les autres parler, demander, commenter, rigoler, on est interpelé, incité à participer soi-même.

En dehors des cours se tissent bien sûr les liens amicaux, les collaborations, les projets, les associations. On prend le bus ensemble, on mange ensemble, on va au basket ensemble, à l’atelier hip-hop, à la salle de billard ou de Go. Confronté à autrui, à la diversité, on apprend de nouveaux codes, de nouvelles cultures. En plus de l’insertion sociale donc, l’apprentissage social.

Pensons à l’inverse à la situation actuelle de tous ces étudiant(e)s qui passent leurs semaines enfermé(e)s dans leur chambre, sans besoin de marcher chaque jour pour aller en cours, sans moments de sociabilité aux repas, parfois sans voir de camarades. Pensons aux personnes arrivé(e)s de l’étranger qui ne connaissent personne, qui n’ont même pas l’occasion de pratiquer la nouvelle langue. Un autre étudiant que j’encadre a dû suivre la totalité de ses cours depuis chez lui en Roumanie depuis deux mois, pour s’épargner un loyer coûteux en France. Beaux souvenirs sans doute que sa vie étudiante !

Face à l’isolement, aux craintes sanitaires, aux inquiétudes concernant leur avenir professionnel, de nombreux(e)s étudiant(e)s se retrouvent en détresse psychologique. Les situations de dépression auraient été multipliées par 4, et les envies suicidaires concerneraient jusqu’à 5% des personnes pour des pensées quotidiennes, jusqu’à 20% des personnes pour des pensées plusieurs fois par semaine, selon une étude menée depuis un an auprès des 60.000 étudiants de l’Université de Lorraine, rapportée dans cette récente tribune du Monde.

On le comprend bien, la Révolution Numérique qu’effectuent de manière forcée les universités apporte son lot de conséquences néfastes. Il me semblerait être une grave erreur de ne retenir que la facilitation des aspects budgétaires et opérationnels, oubliant après l’épidémie de réunir à nouveau les personnes, de remettre l’humain au centre des échanges. Rassembler en un lieu physique élèves et professeurs est à mon sens, et doit rester, au cœur de la mission d’enseignement.

Pour finir, je me fais l’avocat du diable, ajoutant que la tentation sera grande pour des écoles privées, maintenant que tout le monde s’habitue à regarder des cours en ligne, d’augmenter leurs places disponibles en enseignement à distance. Ajouter un(e) élève sur une visioconférence quotidienne ne coûtera que quelques euros par mois, tandis que les frais de scolarité en rapporteront des milliers. Que l’enseignement soit suivi avec profit et que l’élève se plaise importera peu : si la réussite des examens ou de l’insertion professionnelle est mauvaise, il sera facile d’effacer des statistiques ces élèves qu’on n’aura jamais vus.

Indésirables et désirables en vrac

Avant de conclure, disons quelques mots sur les autres activités listées.

Si j’ai classé le tourisme dans les deux colonnes, c’est qu’il n’est pas un monolithe détestable ou désirable – comme la plupart des activités d’ailleurs. Je n’aime pas le tourisme quand il est massif, irréfléchi, obligatoire, organisé, consommateur, décorrélé du lieu, comme je l’exprimais dans mon récent article « J’ai fait la Norvège », ou le tourisme dégénéré. J’aime le tourisme quand il est discret, lent, approfondi, respectueux, observateur, éducatif, qu’il retrouve sa vertu de transformation personnelle intérieure. Le confinement brutal du printemps 2020 a mis en pause les deux tendances, j’aimerais n’en voir renaître qu’une seule.

Transports restreints, taille des groupes limitée, tours organisés suspendus, c’est toute la consommation des espaces naturels qui s’est calmée. Car l’efficacité appréciable apportée par l’énergie abondante passe par la concentration des personnes. Les remontées mécaniques de ski étant fermées, les gens se tournent vers des pratiques plus autonomes, sportives, responsabilisantes, moins consommatrices, comme le ski de randonnée ou les raquettes. Voilà qui donne de l’espoir pour la préservation des sites naturels (à moins que ces pratiques ne conduisent à de nouveaux excès). Ne relançons pas à tout prix les immenses domaines skiables ou les croisières de masse avec pour seule justification les rentrées d’argent escomptées.

La plupart des habits neufs que nous achetons sont peu durables, entretiennent une des industries les plus polluantes, changent de main trop souvent et finissent pour 85% d’entre eux enfouis sous terre, incinérés ou répandus dans la nature.

L’administration déploie des merveilles d’ingéniosité pour taxer les moindres richesses, comme par exemple les smartphones reconditionnés, mais surtout contrôle et punit inlassablement toutes sortes d’activités à petite échelle, tandis que les fraudes fiscales d’entreprises géantes restent impunies et représentent un pourcentage non négligeable du PIB.

Sur les marchés financiers, il est possible de vendre aujourd’hui des actions qu’on ne détient pas encore, tout en pariant sur le fait qu’on pourra les acheter demain pour moins cher. Cela s’appelle la vente à découvert et constitue une forme de spéculation qui nuit à la stabilité des marchés et permet de s’enrichir quand une entreprise va mal (mais voir le brillant retournement de situation dans la récente affaire Gamestop !).

Prélever à la société des dizaines voire centaines de millions d’euros pour jouer au football semble bien disproportionné, pourtant quand l’économie mondiale tremble sous l’épidémie les stars du foot rechignent à assumer leur part de la perte collective.

Voilà des exemples d’activités/pratiques qui me semblent indésirables ou abusives ; suspendues au printemps 2020, j’aurais préféré ne pas les voir repartir, ou bien sous des formes édulcorées.

À l’inverse, j’aurais souhaité voir reprendre au plus vite, et durablement, des manifestations culturelles comme les concerts, du moins ceux assis où la distance d’un mètre est bien plus facile à observer que dans les transports en commun que l’on autorise ! La musique, qu’elle soit jazz ou classique, populaire ou électro, fait travailler beaucoup d’acteurs dont les emplois sont souvent plus fragiles que dans les industries ou administrations : on renoncerait sagement aux fosses et boîtes de nuits pour les faire survivre. En outre, la musique, et la culture au sens large, est bien plus qu’une distraction futile et accessoire, elle contribue au bien-être de la population.

Même constat pour la privation de sport, avec tous ces lieux fermés, ou interdits à la plupart des personnes, privation dont on se demande si elle ne nuira pas plus à notre santé que cette Covid que nous finirons par attraper de toute façon dans un bus ou un supermarché. Un peu partout des résistances s’organisent, des salles de sport clandestines ouvrent dans les villes. Tout le monde n’a pas la possibilité d’accéder facilement à la campagne.

Les personnes qui aimaient encore écrire des lettres, malgré les prix des timbres qui augmentent de 10% chaque année, ont dû patienter au printemps 2020, avant que soit rétabli un trafic correct pour cette belle activité du courrier postal que je souhaite voir perdurer.

Avec les déplacements et rassemblements interdits lors de ce premier confinement, c’est toute la vie associative qui s’est retrouvée en berne, clubs sportifs, rencontres culturelles, musique, mais aussi associations caritatives ; une connaissance me racontait la détresse de personnes précaires dépendant de la Banque Alimentaire pour se nourrir.

Les contacts humains étant limités à l’essentiel, l’accueil physique dans les administrations s’est encore affaibli, rendant plus inaccessibles les tâches de paperasse pour les personnes non connectées ou/et âgées.

Nul ne restera indifférent au sort de la restauration assise et des bars, secteur fortement pourvoyeur d’emplois en France, apportant réjouissance et lien social, pourtant interdit de travail pendant de longs mois. Je pourrais m’étendre mais le sujet a déjà été souvent traité.

Quant aux réunions de famille ou de quartier, elles aussi ont dû attendre des jours meilleurs, occasionnant la souffrance morale et l’isolement de bien des gens.

Voilà pour quelques activités/pratiques désirables, qu’il me semble essentiel de maintenir pour une bonne marche de la société.

Conclusion

Me livrer à l’exercice proposé par Bruno Latour a été riche en enseignements pour moi. J’observe que parmi les activités suspendues lors du premier confinement :

  • la plupart de celles qui me semblent indésirables ont été soutenues par nos dirigeants et ont pu reprendre. Ces activités reviennent en gros à travailler pour avoir un salaire, faire tourner l’économie, éviter les faillites des entreprises et in fine les révoltes
  • la plupart de celles qui me semblent désirables n’ont pas été soutenues voire n’ont pas repris. Ces activités reviennent en gros à faire se sentir bien les gens : liens sociaux, associations, sport et culture, bref, toutes activités dont la privation prolongée risque de faire plus de dégâts que le virus lui-même.

C’est un peu triste que je me rends compte du message implicite que nous adressent depuis un an nos dirigeants : travaillez, taisez-vous, veillez à ne pas engorger les hôpitaux, et pour votre bien-être on verra plus tard.

Et vous, que voyez-vous ? Partagez votre constat en bas de cet article !

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« J’ai fait la Norvège », ou le tourisme dégénéré

Qui n’a pas entendu cette expression plate, révélatrice de notre tourisme de consommation exacerbé par Internet ? Tout devient case à cocher, prestation, « must see ». On voyage pour avoir voyagé, et s’en vanter. On est démodé quand on n’a pas « fait » le Mont-Saint-Michel, la Sicile, ou l’Amérique du Sud. À travers quelques souvenirs de voyage, je vous propose de réfléchir aux égarements du tourisme actuel, au sens qu’il a perdu. Entre Pâques à Mykonos et le voyage de Marco Polo, il y a un monde.

Lecture 21 minutes

Dans une période flottante de ma vie, j’ai fréquenté cette personne avec qui j’avais cru bien m’entendre. Nos deux vies toniques et mouvementées nous laissant peu de temps ensemble, je pensais à un court voyage à l’étranger pour nous rapprocher. Elle avait mentionné un jour la Norvège, j’avais donc pris contact avec quelques bons collègues qui travaillaient à Bergen dans un centre de biologie marine, histoire de concocter un séjour surprise aux couleurs locales.

Un lendemain de mardi férié, je la vis revenir après quatre jours sans nouvelles. ‘I was on travel. – Oh, cool. Where have you been?I did Norway.’ « J’ai fait la Norvège. »

En quatre petites journées, entre deux vols, elle avait vu le charmant port de Bergen où je comptais séjourner au moins une semaine, mais aussi frissonné sur le grandiose rocher de Preikestolen, photographié une stavkirke (célèbres églises en bois debout), navigué sur les fjords, visité le centre d’Oslo, mangé le rakfisk et le fårikål, bu le karsk et le mjød, déambulé dans les quartiers branchés et cogné la chope avec des descendants de vikings. Avec l’efficacité appréciable de notre 21ème siècle, TripAdvisor et AirBnb lui avaient servi tout ce que le pays avait à offrir. La Norvège était « faite ».

Décalage total. J’étais sidéré. Cette nouvelle ruinait du même coup mes plans de voyage et mes espoirs dans notre relation. Le verbe « faire » qu’elle venait d’employer cristallisait toute mon aversion pour le tourisme moderne. Rien de ce qui avait de la valeur à mes yeux n’en avait pour elle. Je remballai en silence mes modestes plans de Bergen et cherchai bientôt un cœur plus humble.

Passage obligé au rocher de Preikestolen en Norvège, ou comment se gâcher le moment.

Quelle expression absurde : « faire » un pays, une région, une ville, un site naturel, un musée, comme on dirait « faire les vitres » ou « faire le plein ». On a « fait » la Norvège, une tâche parmi d’autres sur notre liste. Comme si un pays entier ne pouvait avoir pour nous que deux statuts, « fait » ou « non fait ». Ce qui est fait n’est plus à faire, on a vu toute la Norvège une bonne fois pour toutes : pays suivant.

Ce verbe « faire » trahit la présomption de connaître un lieu dont on n’a pu qu’effleurer la surface, mais aussi la vanité de montrer aux autres que l’on accomplit plus de choses qu’eux. « Ah, tu n’as pas encore “fait” Venise ? Ben nous, si. » Pire, il devient même plus important d’« avoir fait » Venise que d’apprécier les moments où on la « fait ».

Qui pourrait se vanter de connaître un lieu au point de n’y plus trouver de nouveau ? Ou plutôt, quelle étendue peut avoir un tel lieu ? J’ouvre une carte IGN et je regarde au hasard un carré du quadrillage au 1:25 000, un simple carré représentant une zone de 250 m par 250 m. Y figurent des courbes de niveaux avec quatre petits sommets, un col, trois vallons et leur rus, un terrain plat cultivé, des barres rocheuses, des sentiers forestiers, un tronçon de route, des feuillus, des résineux, une mare, quelques bâtiments, une piste desservant les deux lieux-dits « le Pichauris » et « la Platrière ». Dans cette miette de France, combien de temps me faudra-t-il pour connaître les chemins, le relief, les passages des animaux, la liste des espèces végétales, animales, fongiques, microbiennes, leurs interactions, les différentes roches et leur agencement, les épaisseurs changeantes du sol, les variations de chaleur, d’humidité, d’éclairage, de sons, d’odeurs au cours des journées et des saisons, mais aussi toute la vie qui anime ces parages, cachettes de nourriture et terriers, prédation, séduction, naissances, croissances de plantes, chutes d’arbres, décomposition de souches, ou encore combats de fourmis glorifiés par Thoreau, sans mentionner l’histoire des bâtiments construits là et leurs fonctions successives ? Combien de temps pour « faire » ce banal carré de nature, à peine touché par les complexes activités humaines ? La connaissance d’un lieu est sans bornes pour qui sait regarder, une vie entière n’y suffirait pas. De vieux paysans qui ont occupé leurs décennies à cultiver les mêmes terres, à les parcourir et les observer, eux seraient les plus susceptibles d’avoir « fait » un modeste territoire – et encore continuent-ils sans doute d’en apprendre jusqu’à leur dernier soir. Alors, quatre jours pour « faire » la Norvège…

Touristes libres, ou pions de la technologie ?

Non contents de consommer avidement le globe, nombre de touristes deviennent incapables de voyager sans accès à Internet, bientôt dépendants des technologies de l’information pour mettre un pied devant l’autre. Le GPS tourne le volant, AirBnb nous dépose chez le « super hôte » le plus proche, TripAdvisor nous emmène jusqu’au repas typique. Ainsi le séjour, de premier de classement en premier de classement, suit son flot admirable sans déception aucune, nous incitant à joindre notre pouce levé à la foule de ceux qui, nous précédant, ont construit ce parcours certifié d’excellence.

Aujourd’hui, c’est un site Internet qui nous dit si ce que nous mangeons est bon, et non plus l’inverse

Parcours, c’est bien le mot. Comme dans un zoo ou un parc d’attractions. Suivez le chemin balisé (tracé en zigzag pour vous divertir), arrêtez-vous aux points d’intérêt marqués au sol, prenez la photo, poursuivez, pensez à consommer régulièrement, et évitez de franchir les clôtures, vous risqueriez d’être déçus. Je revois ce vieux quartier vétuste où j’avais flâné plusieurs jours durant. Aucun bâtiment remarquable, mais un charme indicible et un calme qui me plaisaient. Une seule chose y amenait périodiquement d’autres touristes : la pâtisserie traditionnelle située à son extrémité, unique case à cocher signalée sur Internet dans le secteur.

Où sont donc la découverte, le goût de l’inconnu, l’imprévu, la parole ?

J’ai vu des gens angoissés d’entrer dans un restaurant sans en avoir vérifié le référencement en ligne. Quoi, on prendrait le risque de se tromper, quand le savoir à portée de clic garantit une expérience optimale ? Voilà le comble de la surinformation : aujourd’hui, c’est un site Internet qui nous dit si ce que nous mangeons est bon, et non plus l’inverse !

Dans une ville orientale antique, un ami suivait son smartphone, je suivais mon flair ; souvent, nous tombions à l’arrêt devant les mêmes restaurants…

En se réfugiant derrière un écran, on oublie de voir par soi-même, on émousse son instinct, son sens de l’observation. Ses capacités de communication aussi, car on ne s’enquiert plus auprès d’autrui. L’information rassure, isole, enferme dans une bulle de certitude que nul autochtone ne viendra troubler.

Ainsi, même en vacances, nous déléguons passivement à nos assistants technologiques nos capacités à observer, évaluer, décider, voire à apprécier.

Bien sûr qu’un avis de la communauté oriente, mais la mauvaise expérience de l’un ne sera-t-elle pas la bonne expérience de l’autre ? Qui dit qu’une personne ne préfèrera pas un accueil rustre mais sincère, à un service adapté mais mielleux ? Qui dit que l’information qui s’affiche à notre écran est fiable et correspond à cette réalité que nous pourrions sonder par nous-mêmes ? Au-delà du problème des avis falsifiés, on se souvient de l’exemple extrême de ce restaurant fictif de Londres qui, sans avoir jamais servi la moindre assiette, avait atteint en 2017 la plus haute place du classement de TripAdvisor ! Non, décidément, le jugement personnel n’est pas dans l’air du temps. Le tourisme sert à thésauriser les expériences positives, pas à risquer le chamboulement.

Par conséquent, bien des touristes se comportent en pions téléguidés, à l’abri dans leurs parcours à moquette, plutôt que d’aller à la rencontre de l’inconnu. Pas de temps pour une curiosité non référencée sur le smartphone. La liste des Best Things To Do, elle, est fort longue.

Ultime exemple de téléguidage : en 2017 en Norvège, une erreur de Google Maps faisait atterrir dans un hameau quelconque des centaines de touristes, qui croyaient se rendre au célèbre rocher de Preikestolen dont je parlais plus haut. Et je passe sous silence ces amis qui, suivant leur GPS pour venir me retrouver à la campagne en Aveyron, sont arrivés par une piste ravinée et cabossée, au lieu de prendre la route goudronnée pourtant bien indiquée par les panneaux routiers…

Quand le tourisme dénature les lieux visités

Je me rappelle de mon passage dans cet antique port méditerranéen dont on entendait vanter les charmes. Il m’a plu en effet, mais aux premières lueurs du jour, quand seuls sont à voir les bâtiments, les mouettes et quelques humains matinaux. Car bientôt, l’activité commence, qui révèle que tout n’est que décor. Sur les quais, derrière les portes colorées des vénérables caves de pêcheurs, s’ouvrent des restaurants proposant tous la même carte ; au pied d’anciennes maisons sont servis des petits déjeûners d’hôtels ; l’ex-bureau des douanes vend souvenirs et cartes postales, la vieille tour de garde des tableaux d’artistes ; les bateaux qui dépassent la jetée sont pleins de touristes et non de poissons.

Le seul bâtiment qui n’ait pas abandonné sa fonction première, la mosquée, diffuse néanmoins des appels à la prière pré-enregistrés. Les natifs de la ville ne l’habitent plus, à moins d’avoir investi dans un hôtel. On ne rencontre guère que des personnes venues d’ailleurs, les unes pour dépenser leur argent, les autres pour faire dépenser les premières. Ainsi le décor, vidé de ses habitants, est total.

À l’est du décor, le port moderne, bétonné et mazouté ; à l’ouest, hôtels de luxe et casinos ayant accaparé des portions de côte. Le seul morceau de littoral accessible au promeneur est balisé, formaté, planté de palmiers identiques, cerné de lieux où l’on consomme. J’ai observé le chemin que suivaient la plupart des visiteurs, déversés en bus aux portes de la vieille ville :  descente à pied par la rue des banques, aller-retour sur la jetée, restaurant lambda, visite du fort, photo de la vieille fontaine à ablutions (n°8 sur le plan), achats divers, boutique de loukoums (n°17), dîner puis hôtel.

Des jeunes couples branchés qui se succèdent sous mes yeux, aucun ne prête l’oreille aux musiciens du soir. Ils sont venus ici parce qu’on leur y a fait penser, pour faire comme les autres. De l’histoire millénaire et mouvementée du lieu, on retient peu. Tout le monde repart avec la même photo – sourire sur fond de soleil couchant derrière la tourelle de la jetée. Un week-end suffisait bien pour « faire » ce port authentique, qui a cessé de l’être le jour où le mot est apparu sur une brochure touristique.

Ce souvenir de voyage illustre la perversion qu’opère le tourisme sur les lieux visés. Puisque les visiteurs amènent de l’argent, tout s’aménage et s’organise pour les attirer, bientôt au détriment de l’âme locale. Un endroit qui autrefois vivait, certes modestement peut-être, s’est transformé en musée froid où l’on encaisse des droits de séjour, en parc d’attraction où l’on déambule suivant un marquage au sol.

Cette muséification des lieux est à l’œuvre dès lors que le touriste n’est plus une goutte parmi le flot des habitants, ballotée joyeusement par l’ambiance véritable, mais une vague qui se répand en imposant son pouvoir d’achat et ses exigences. Avec l’argent du tourisme, on gagne en rénovations de façades ce qu’on perd en autonomie économique, donc en capacité de survie à long terme. En passant dans ce port, j’ai apporté à regret ma part de subvention à ce système.

À Dubrovnik en Croatie, autre port méditerranéen, le flux énorme de touristes devient un poids pour les habitants. Si le tourisme a enrichi la ville depuis l’après-guerre mondiale, permis la construction de l’aéroport et la restauration des bâtiments après les bombardements de 1991-1993, la vieille ville aujourd’hui est dénaturée et suffoque. À tel point que son maire a instauré de véritables mesures de dissuasion touristique : échelonnement des arrivées et départs de bateaux, réduction des quantités de souvenirs en vente et des nombres de couverts des restaurants, augmentation des tarifs de visite guidée… Le monde entier s’est mis en tête de « faire » Dubrovnik, la ville-musée est déjà dénaturée et se débat comme elle peut.

Le Mont Blanc, point culminant des Alpes, devient un vulgaire terrain de jeu. Image du 26 juin 2019, source Reporterre

Je mentionne brièvement – mais on pourrait s’étendre – que le tourisme moderne dénature aussi… la Nature elle-même ! Trop de gens, de passage, de bruit, de lumière la nuit, de déchets. Bien des espaces sont victimes de leur beauté exaltée dans les brochures touristiques : pollution, dérangement de la faune et la flore, béton et goudron. Cet article de Reporterre prend l’exemple des Calanques près de Marseille, de l’île de Porquerolles et du Mont-Blanc, assez préservés certes, mais où les gens viennent en surnombre et comme sur un terrain de jeu. Et les sports de plein air ou d’aventure se démocratisent. Là où venait jadis un marginal, il vient aujourd’hui cent personnes avec guides.

On a beau jeu de planter des panneaux d’interdictions, après avoir financé les accès et transports qui déversent les flots indésirables de visiteurs. Devant la beauté naturelle, mieux vaudrait souvent s’abstenir de tout aménagement.

Au fond, pourquoi fait-on du tourisme ?

Le caractère dégénéré du tourisme actuel me semble reflété par les trois attributs illustrés ci-dessus – superficiel, manipulable, dénaturant. Quand le séjour devient itinéraire touristique, c’est-à-dire parcours de consommation, il en oublie sa vertu première de transformation personnelle.

Le mot « tourisme » n’a pas toujours eu la connotation péjorative qu’il revêt souvent aujourd’hui. Dès le 16ème siècle (reprenant une pratique antique), les jeunes aristocrates européens partaient faire leur Grand Tour, voyage de plusieurs mois ou années à travers l’Europe, destiné à approfondir leur éducation. L’exposition à d’autre langues, cultures, mœurs, contribuait à l’ouverture d’esprit ainsi qu’à la connaissance des grands centres économiques et intellectuels. Le Tour était initiatique et accessible aux seules familles aisées.

Aujourd’hui, quelle proportion des touristes mondiaux s’éduquent en voyageant ? Une minorité sans doute. La découverte de lieux nouveaux est là, mais qu’apprend-on sur autrui et sur soi-même, quand on se contente de cocher des cases définies par les autres ? La transformation personnelle ne va guère plus loin que l’argent disponible en banque. Et ce qui désole dans cette pratique, c’est qu’une part sans cesse croissante de la population mondiale (le tourisme reste l’activité d’une minorité) la prenne pour but, à mesure que s’élève le pouvoir d’achat et que baisse le coût des billets d’avion.

Loin de soutenir que seuls les plus riches savent pratiquer un tourisme sain, je serais tenté de suggérer que justement, l’argent abondant rend plus probable de tomber dans un tourisme utilisateur. Le touriste peu argenté, s’il renonce à la tentation du vol bas-coût, recourra à bus, auto-stop, vélo, cheval, marche, exactement les moyens de transport qui redonnent au voyage sa lenteur et son goût d’aventure. J’ai croisé récemment près de Marseille un modeste propriétaire de camping et son fils, partis avec vélos et sacoches pour un voyage de plusieurs mois vers l’Italie du Sud. Cet enfant, déscolarisé le temps du voyage, était bien mieux parti pour un Tour initiatique que n’importe quel gosse de riche enchaînant tous les hôtels luxueux de Méditerranée.

À propos, je connais au moins quatre couples de personnes qui ont traversé la France ou l’Europe en vélo pendant leurs vacances, à la découverte fine des territoires et des habitants. Bivouac dans un champ, chemin de vignes, bords de canal, passage de cols, traversée de fleuves… à la force du mollet tout hectomètre prend une autre signification. Un certain investissement matériel au départ certes, mais qui peut servir longtemps ou se revendre.

« Le tourisme est une compensation thérapeutique permettant aux travailleurs de tenir la distance »

Rodolphe Christin

Comme l’analyse le sociologue Rodolphe Christin dans son Manuel de l’anti-tourisme (Écosociétés, 2017), la qualité émancipatrice du temps libre a disparu, par suite de sa récupération par le productivisme et la logique marchande. L’avènement des congés payés a dopé le développement du tourisme qui, en retour, s’est massifié et industrialisé.

On ne voyage plus pour s’éduquer, on voyage pour s’éclater, voir du neuf, oublier le travail, claquer en quelques semaines l’argent qu’on a mis des mois à gagner. En quelque sorte, puisque le tourisme tend à occuper les vacances, il est devenu un contrepoint automatique au travail. Je travaille, donc je fais du tourisme. Pire, le tourisme est bien souvent la « compensation thérapeutique permettant aux travailleurs de tenir la distance et d’accéder aux mirages de la qualité de vie » (Christin, p.61). On voyage loin et fort pour oublier un quotidien trop morose.

Pas convaincu(e) ? Songez donc au confinement de mars 2020 subi par les habitants des grandes villes, dont vous faites peut-être partie. Soudain prisonniers d’un lieu qu’ils admettaient enfin comme invivable, beaucoup de gens ont compris qu’ils n’y tenaient le coup qu’à condition de pouvoir partir en vacances. L’envie d’ailleurs qui rôde depuis des années n’a fait que croître, notamment en région parisienne. Cet été, les stations de montagne, les réserves naturelles ou encore des départements ruraux comme le Lot et l’Yonne, étaient plus que jamais fréquentés par les touristes.

Enfin, la plupart des gens voyagent pour avoir voyagé. Pour pouvoir énumérer les lieux visités, les logements occupés, les repas dégustés. Le touriste actuel est d’ailleurs avant tout un consommateur de prestations. Selon son budget, ce sera les soirées d’Ibiza ou les safaris du Kenya, mais il consommera. Et plus c’est quantifiable, mieux il se vantera. Comment il s’est senti ? Ce qu’il a appris sur soi, ou apporté aux personnes rencontrées ? Pourquoi il repartirait ? Guère le temps d’y réfléchir, occupé qu’il est à rayer le prochain item de la liste.

Pire, le même mal qui ronge nos semaines de travail s’est insinué dans celles de congés. En croyant tirer le meilleur du précieux répit, on s’attache à planifier, optimiser, déléguer, rationaliser l’organisation du séjour, pour le rentabiliser. Le prix du vol pour Tokyo est un sacré investissement, soyons sûr d’en tirer un bon retour. Mais c’est une illusion, car l’absence de « trous » dans le programme tue dans l’œuf la découverte spontanée et empêche de savourer les moments passés. Néanmoins, les vacances orchestrées de main de maître ont le goût du projet bien conçu. On reprend le boulot fier de sa performance, rafraîchi d’un nouveau succès professionnel que l’on s’empresse de raconter. L’oubli de soi, le goût de l’errance, le délice de l’imprévu ? Abandonnés, pas rentables.

Force est donc de constater que le tourisme, dans sa pratique dominante, a perdu sa vertu première d’éducation, de transformation intérieure, pour devenir au contraire une activité aliénante, abrutissante, dictée par des industriels et se déroulant dans des « tissus serrés de prestations » (Christin, p.51).

L’équation « tourisme = bonheur », image d’Épinal de nos sociétés modernes occidentalisées, pervertit les esprits au lieu de les instruire, et l’industrie du tourisme, par sa croissance implacable (6,5% par an entre 1950 et 2006, selon l’Organisation Mondiale du Tourisme), accélère l’aplanissement des cultures et la dégradation des écosystèmes.

Retrouver le sens du voyage

Redonner du sens au tourisme peut passer par retrouver le sens du voyage.

Au 21ème siècle, l’abondance de pétrole et la structuration des transports, notamment aérien, ont quasiment fini par nier l’existence du voyage. La partie « voyage » d’un séjour touristique, le déplacement, se résume souvent à un vol entre deux aéroports standardisés, vol que l’on espère le plus court possible. Les péripéties de naguère, changements de routes, contretemps, pertes d’objets, découvertes inattendues, rencontres forcées avec les autochtones pour de l’aide ou du renseignement, on n’en veut plus. Exit tous ces incidents qui faisaient pourtant le sel du voyage et fournissaient les anecdotes délicieuses.

De mes quelques expériences de voyage, je retiens pourtant que les meilleurs moments sont souvent nés de l’imprévu.

En Serbie, un homme qui nous a vus mon ami et moi, attablés inactifs dans une échoppe à grillades, repasse une heure plus tard, nous proposant pour la nuit une chambre inespérée et à prix imbattable. En Grèce, alors que nous zonons dans un bar, un homme nous repère et finit par nous embaucher pour deux jours dans son champ d’oliviers – logement gratuit et histoires du cru. En Turquie, notre errance dans un quartier gitan peu attrayant nous conduit dans ce bar sans nom, où, passée la surprise de voir entrer des touristes, nous rencontrons parmi les siens un clarinettiste de renommée internationale. Grâce à l’imprévu, la découverte voyageuse du monde redevient cette expérimentation « hasardeuse, poétique et parfois douloureuse, très imparfaite d’un point de vue organisationnel » (Christin, p. 134).

Plus l’on planifie, moins l’on voyage. En un lieu nouveau, tant de choses se présentent que nous ne pouvons connaître à l’avance. Être esclave d’un programme, c’est se fermer à cette spontanéité qui illumine le séjour. À trop suivre un déroulement défini hors du lieu (et payé à l’avance), on finit par tricoter à l’envers, contraint de quitter des endroits où l’on voudrait rester, et rester dans des endroits que l’on voudrait quitter.

Aux gens m’opposant qu’ils planifient car ils n’ont pas la moindre demi-journée à « gâcher », je réponds d’adopter un programme moins ambitieux. Trop court, le séjour ? Alors, mieux vaut voyager plus longtemps si possible, ou moins loin à défaut, afin que la soif de voir reste à la mesure du temps disponible. Même la présence d’enfants ne justifie pas une organisation millimétrée. J’ai rencontré en voyageant de nombreuses familles m’ayant convaincu qu’on peut toujours garder un programme souple, dans une certaine mesure mais y compris sur l’hébergement, dès lors qu’on relâche les exigences de confort.

En voyage, la compagne de l’imprévu est la lenteur. Le tourisme est une activité d’agrément et non d’affaires, il doit redevenir un temps sans objectif de résultat. Le repos requiert la lenteur, la lenteur autorise la vraie découverte. En s’asseyant en terrasse de café ou sur un banc public, en laissant couler les heures, en acceptant comme égales les scènes qui s’offrent à nous, on en apprend long sur le lieu et ses occupants. Lenteur des conversations, attentes sans but, farniente, et parfois la surprise déboule qui change le cours du voyage, comme je le racontais plus haut.

La lenteur, de plus, est nécessaire pour savourer le voyage. C’est dans les longs trajets en bus, dans les attentes de bateaux, dans les jours de pluie passés à l’hôtel ou au bar, dans les siestes en bord de route, que l’on repasse dans sa tête les moments, les lieux, les personnes, les impressions. La mémoire se consolide par répétitions. Les temps morts confèrent aux événements du voyage tout leur relief, leur saveur. La remémoration construit la valeur de choses. Voulons-nous voyager comme ces « esprits préoccupés » que critique durement Sénèque, qui « ne peuvent ni se retourner ni regarder en arrière » et dont la vie « par conséquent, va se perdre dans un abîme » ?

« De même qu’il ne sert à rien de verser tant et plus, si nul récipient au-dessous ne recueille et retient, ainsi peu importe le temps qu’on reçoit, s’il n’a pas où se déposer : à travers des âmes fêlées et percées, il s’écoule dans le vide. » (Sénèque, De la brièveté de la vie, chapitre X)

Pour goûter à la parfaite lenteur du voyage, partir à pied est une bonne idée – sans se sentir obligé(e) de « faire » un des chemins de Saint Jacques. À pied, on goûte à la satisfaction de voyager par ses propres forces et on voit plus de choses qu’avec tout autre moyen de locomotion. De plus, la marche se prête à la réflexion. Connaissez-vous Bernard Ollivier, ce retraité qui a créé l’association Seuil et remis en lumière la marche comme expérience mentale ? Des marches encadrées de plusieurs semaines permettent d’accompagner des adolescent(e)s en difficulté dans leur réinsertion sociale, avec de nombreux succès. Là aussi, le voyage et la lenteur permettent la transformation personnelle.

Ainsi, comme le propose Rodolphe Christin, retrouvons le sens du voyage en nous rappelant là encore que l’important n’est pas la destination, mais le chemin.

Le temps, ou l’argent ?

Il est faux de dire que voyager coûte forcément cher. A fortiori lorsqu’on est jeune et en bonne santé. Ce qui manque est bien plus le temps que l’argent.

Outre les multiples possibilités de transport qui s’offrent au touriste peu argenté, que je rappelais plus haut, l’hébergement lui-même peut coûter peu, si l’on prend le temps de le dénicher… ou si l’on est moins regardant. Avec un ami, nous avons voyagé à travers dix pays européens pour quelques dizaines d’euros, nous déplaçant en auto-stop, alternant nuits à la belle étoile, chez l’habitant(e!), ou en auberge de jeunesse. Les conducteurs, loin d’être tous aigris ou dangereux, sont souvent ravis d’échanger leur capacité de transport contre un peu d’animation !

À Barcelone, j’ai rencontré il y a une dizaine d’années un groupe de cinquante Polonais venus en auto-stop fêter le Nouvel An. Tous étudiants et étudiantes, vivant de petits boulots, un grand sourire aux lèvres. Marta et Anna, parties de Cracovie par -20°C avec des sandwichs, deux sacs de couchage, une bouteille de vodka et un couteau dans leur sac, avaient traversé l’Europe en trois jours pour quelques euros.

Bien sûr, se déplacer pour moins cher demande plus de temps, or les semaines manquent quand on est pris dans l’engrenage CDI-maison-crédit. Mais rien n’oblige à rentrer dans ce modèle dominant dont on nous rebat les oreilles, bien des gens restent en dehors et s’en portent à merveille. J’ai croisé en Chine une infirmière suédoise qui passait la moitié de son année à travailler, l’autre moitié à voyager grâce à l’argent gagné. « J’ai bien plus de choses à vivre que le travail ! » disait-elle.

Pour voyager pas cher, prendre son temps ainsi qu’accepter plus d’inconfort et d’aléas suffit souvent à changer la donne.

Une certaine attitude de voyage

Il n’existe pas de « recette du bon voyage ». Parce qu’il peut y avoir autant de façons de voyager que de personnes. Aussi, parce qu’une même personne, selon le groupe qui l’entoure ou la période de sa vie, voyagera différemment. Par ailleurs, je ne détiens pas de vérité et je ne suis moi-même qu’un touriste de plus, empruntant les mêmes vols bas-coût que les personnes que je critique.

Néanmoins, d’après ma modeste expérience de voyageur, je souhaite défendre un certain état d’esprit, une attitude qu’il me semble bon d’adopter en tant que touriste, pour donner sa valeur à la notion de voyage : discrétion, attention, échange.

Discrétion, tout d’abord. Humilité de l’intrus. S’effacer devant l’autochtone. « Disparaître dans la géographie », comme dit Sylvain Tesson. Dans une région nouvelle, baignée peut-être d’une culture très différente, certains de nos actes banals ont une résonance forte. On dérange lorsqu’on écoute du hip-hop sur son enceinte portative près d’un temple bouddhiste, ou qu’on se promène en minijupe dans certains endroits religieux – sans parler de donner une mauvaise image de nous ou de notre lieu d’origine. Sans aller dans ces caricatures, on a vite fait d’incommoder par mégarde, n’ayant pas pris le temps d’observer ce qui se faisait ou ne se faisait pas. Avec la discrétion va ainsi l’attention.

Attention portée aux autres, c’est-à-dire connaissance de leurs valeurs, respect de leurs modes de vies. On ne voyage pas pour importer ses règles, mais pour découvrir celles des autres. Séjourner chez autrui comporte de l’étonnement, du manque, parfois la tentation du dédain, pourtant il est bon d’accueillir ces impressions en se gardant de réagir, en restant discret et respectueux. Gare aussi aux attitudes néo-colonialistes, dans les pays où la domination politico-militaire a été remplacée par celle du pouvoir d’achat, et où l’aide au développement se teinte de condescendance : on y consomme en se croyant supérieur.

Le respect invite à l’échange, on discute avec des mots, des gestes ou des dessins, on découvre que les signes ne sont pas universels. Le pouce levé sur le bord de la route en Iran équivaut au doigt d’honneur pour l’auto-stop en France ; le « oui » de la tête pour un Français signifie « non » en Bulgarie. Je me rappelle de cette soirée au Vietnam où mon ami et moi cherchions simplement à « boire un coup », pourtant incapables de nous faire comprendre par nos gestes. Dans l’échange s’apprivoise l’altérité, la langue, la culture. Dans la rue, ce vieil homme courbé sur sa canne nous en apprendra peut-être plus que le discours passe-partout de la guide que l’on paye.

Attention portée à son environnement aussi, observation des évolutions, des acteurs, et surtout des détails, dans lesquels réside toute l’authenticité. Déambuler et voir par soi-même, plutôt qu’à travers les yeux des autres. S’étonner de l’absence et chercher sa cause. Regarder ceux et celles qui travaillent, leurs équipements, vêtements, gestes : que nous apprennent-ils ? Photographier, mais aussi prendre le temps de regarder ses photos. Dessiner, pour mieux s’imprégner d’un objet, d’un bâtiment, d’une vue, d’une lumière. L’accumulation des détails durant le séjour renforce et enrichit la compréhension du lieu, elle permet que le souvenir se spécifie, aille au-delà de l’impression, du « on a passé des bons moments là-bas » ou du « j’ai bien aimé ».

En voyage, un dessin aide à saisir ce qui a attiré l’œil

Pas de recette donc, mais peut-être les quelques paragraphes qui précèdent vous donneront-ils moins envie de « faire » un lieu, et plutôt d’y voyager.

Et si on arrêtait de voyager ?

Puisque le tourisme pollue, pervertit les lieux et leur culture, puisqu’on part en voyage par soumission à la publicité ou par mimétisme des autres, puisqu’on rentre trop souvent sans avoir prêté attention à l’endroit, puisqu’enfin la motivation première des gens organisant cette industrie n’est pas de nous ouvrir l’esprit mais de nous vider le portefeuille, je suis tenté de dire… et si on arrêtait de voyager ?

Au lieu de voyager pour fuir une ville trop bruyante et oublier un travail trop tendu, si on remettait en cause ces choses mêmes, le cœur de notre vie ? Chi sta bene, non se move, dit un dicton italien : qui se sent bien ne bouge pas. Dans une vie équilibrée, pas besoin de gravir les glaciers de l’Antarctique pour se sentir vivre. Besoin de calme et d’espace ? Habiter à la campagne en offre. On gagne en qualité de vie ce qu’on perd en salaire. Besoin d’activité physique et marre des néons des salles de sport ? Couper son propre bois de chauffage a fait ses preuves depuis des millénaires.

On rêve du « là-bas »
en délaissant l’« ici »

À trop saliver devant les photos trafiquées de volcans ou de cocotiers, on en oublie son propre territoire. On rêve du là-bas en délaissant l’ici. Dans l’année, on n’a guère le temps que de travailler, on paie quelqu’un pour s’occuper du jardin à notre place ; dès qu’on a des congés, on les passe ailleurs. Entre ces deux anonymats, pas le temps de connaître les voisins, on vit à côté les uns des autres, mais plus ensemble. Ainsi se dégradent, lentement mais inexorablement, les liens sociaux, les cultures régionales, les traditions. Dans les quelques associations locales que j’ai côtoyées ces dernières années, guère que des étudiant(e)s et des retraité(e)s. Les « actifs » manquent à l’appel, ils dorment ou travaillent, ou bien sont partis en vacances.

L’état des abords campagnards me semble représentatif de notre manque de temps consacré à l’ici. Malgré les remarquables efforts associatifs, le patrimoine bâti et paysager s’effrite. Moulins en ruine qui pourraient trouver un nouvel usage, murs en pierre qui s’effondrent et laissent s’éroder les terrains, chemins que seuls quelques agriculteurs entretiennent encore, sentiers séculaires envahis de broussailles et ravinés… Il y a là pourtant de quoi occuper sainement les dizaines de milliers de personnes qui n’iraient plus fouler les plages de Thaïlande ! Activité physique au grand air, mise en valeur du patrimoine, transmission de savoir-faire, lien social, repas conviviaux, observation de la nature, le tout pour des coûts dérisoires.

Alors, si le tourisme fait souffrir le là-bas autant que l’ici, pourquoi ne pas épargner les deux en préférant un temps libre tourné vers le chez soi plutôt que vers l’autre bout du globe ?

Si nous ne savons pas retrouver dans le voyage sa vertu de transformation personnelle, autant rester près de son entourage. Autant prendre soin de soi-même. Soin de l’esprit, soin du corps, soin du logis. Prendre soin également de ses proches : comment vont-ils, quels sont leurs soucis, leurs projets, comment leur être agréable ou les aider ? Prendre soin de la vie locale, s’investir dans les associations, les événements culturels, rendre visite à des personnes âgées seules loin des leurs, etc. Si le voyage change les chiffres de notre compte en banque mais pas notre regard sur le monde, alors oui, autant y renoncer, pour chercher parmi ces mille activités plus locales, sans doute plus ambitieuses, le vrai sens que nous croyions trouver en achetant des billets d’avion.


Ouvrage conseillé : Manuel de l’anti-tourisme, Rodolphe Christin
Éditions Écosociétés, 2017 (1ère édition 2010)

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Quand le sable vient à manquer

Et si l’humanité, avant même d’épuiser le pétrole, venait à tomber à court de… sable ! Le problème est méconnu, il est pourtant sérieux. Verre, composants électroniques, mais surtout bâtiments, routes, toute cette production pourrait s’arrêter. Les plages ? Probablement disparues à l’horizon 2100. Quant aux déserts, ils ne règleront rien. Petite revue d’une vaste question.

Lecture 13 minutes

Ceux et celles d’entre vous qui, comme moi encore il y a peu, n’ont pas entendu parler de la pénurie de sable, doivent me regarder avec des yeux ronds. Manquer de sable ? Mais le sable, c’est banal, commun, y’en a partout. C’est pas un métal rare, on en ramène dans nos chaussures l’été ! Ou au pire, on broie quelques cailloux et c’est bon, non ? Et puis on se plaint de la progression des déserts, en Chine, en Afrique.

Eh bien si, nous allons en manquer. Un problème de plus qui ne se voit pas depuis la France mais fait des dégâts dans bien d’autres pays.

En réalité l’humanité, vorace en sable, se heurte à deux obstacles. D’une part, le sable coûte cher à transporter (la tonne a peu de valeur) ou à fabriquer (énergivore). On tend donc à s’approvisionner localement, dans les carrières et les rivières proches des lieux de consommation, voire dans les fonds de sable marins (comme ici en Belgique). D’autre part, et c’est plutôt tragique, le sable des déserts est impropre à la plupart des usages. Alors, le Sahara tout entier ne saurait résoudre nos problèmes.

La ressource en sable de rivières, de plages et de carrières, est restreinte et peu renouvelable, tandis que nous consommons plus de 40 milliards de tonnes de sable par an. Après nous être battus de longue date pour la nourriture, l’eau, l’énergie, la pierre, le bois, les métaux et bien sûr le territoire, nous pourrions bientôt nous battre pour le sable.

L’humanité consomme du sable

On le sait rarement : le sable est la deuxième ressource naturelle la plus consommée sur Terre après l’eau. Banal et pourtant omniprésent. Le sable sert à fabriquer une multitude de chose, verres bien sûr, mais aussi (sous forme de silice) céramiques, lessives et détergents, papiers, cosmétiques, sans oublier tous les composants électroniques, et jusque dans le vin, la bière et les jus de fruits, comme clarificateur et stabilisateur. (Je peux vous envoyer cet article listant tous les usages de la silice.) Bref, le sable est partout dans nos vies occidentales.

« Le sable est le héros invisible de notre époque »

Michael Welland

Mais le plus gros poste de consommation est de loin le secteur de la construction. Deux tiers des bâtiments de la planète sont construits en béton armé. Or, le béton (béton de ciment pour être précis, car il existe du béton de terre, de chaux, de chanvre, de bitume…) est composé à un gros tiers de gravier et un tiers de sable. Maisons, immeubles, écoles, parkings, gares, aéroports, usines, tout ça c’est du sable. La construction de routes, pour les sous-couches comme pour les enrobés, engloutit elle aussi des quantités faramineuses de gravier et de sable. Pour une maison de taille moyenne, compter 200 tonnes de sable ; pour un seul kilomètre d’autoroute, environ 30 000 tonnes ! Voilà ce qu’approvisionnent ces énormes péniches sur les fleuves.

« Le sable est ce que j’appelle le héros invisible de notre époque, car il est omniprésent dans notre vie quotidienne et vraiment peu de gens en sont conscients », déclare ainsi Michael Welland, géologue américain interrogé dans le film Sand Wars, réalisé par l’auteur français Denis Delestrac et sorti en 2013.

Plutôt qu’un ou deux épisodes d’une n-ième série, prenez donc le temps de visionner cet excellent documentaire, primé au Festival International du Grand Reportage d’Actualité 2015. Il est actuellement disponible ici en version française (partiel, 34 min) et ici en version anglaise (complet, 1h 10min). Vous y trouverez des images des plus parlantes sur le problème du sable, comme ces habitants des îles Maldives subissant l’érosion quotidienne des plages au pied de leur maison.

« Selling sand to the Arabs »

En français l’on dit d’un bon commercial qu’il « vendrait un frigo à un esquimau » ; les anglophones, eux, disent qu’il « vendrait du sable aux Arabes », en référence à l’abondance des déserts de sable près de la péninsule arabique. S’il y a bien un pays qui n’achètera jamais de sable pour ses constructions, ce sont les Émirats Arabes Unis, non ? Pétrole et sable à volonté, de quoi satisfaire les mégalomanies architecturales les plus folles, comme la Burj Khalifa, tour de Dubaï vantant la puissance du Golfe du haut de ses 828 m, l’actuel record mondial.

Détrompez-vous, Dubaï importe massivement du sable pour soutenir son développement urbain forcené. La raison ? Simple et fatale : le sable des déserts, usé par le vent, ne convient pas à la construction car ses grains sont trop fins, trop lisses, trop ronds. Un tas de sable du désert est instable comme un tas de billes, tandis qu’un tas de sable de rivière ou de plage est plutôt comme un tas de dés, avec des grains anguleux, moins usés par l’eau. Ces irrégularités sont essentielles à la cohésion du béton comme à la stabilité des empilements de sable.

Car les dubaïotes ne font pas que bétonner. Le deuxième gros poste mondial de consommation de sable n’est autre que le remblai, pour gagner du terrain sur la mer. À Dubaï la spéculation foncière a rendu plus cher d’acheter un terrain que de construire une île artificielle, ce qui a motivé plusieurs projets de terre-pleins littoraux pour le tourisme de luxe, tels que Palm Jumeirah (remblayé et bâti), Palm Jebel Ali (remblayé en partie) ou encore le très modeste The World représentant la forme des cinq continents (remblayé mais jamais bâti). Regardez donc les photos satellitaires, c’est assez fou.

L’archipel artificiel de Palm Jumeirah à Dubaï, construit en déversant du sable dans l’océan

C’est ainsi que des pays comme l’Australie ont bel et bien fini par « vendre du sable aux Arabes » : 3 500 sociétés australiennes se répartiraient une manne annuelle de 5 milliards de dollars.

Si les dizaines de km² des archipels de Dubaï font pâle figure face aux 7 000 km² gagnés sur la mer aux Pays-Bas ces derniers siècles, c’est que les terre-pleins des Émirats Arabes Unis, comme au Japon et à Singapour, nécessitent un apport considérable de matière, tandis que les célèbres polders hollandais ont été surtout conquis par endiguement et assèchement de terrains existants – et se retrouvent donc sous le niveau de la mer. Environ un milliard de tonnes de sable auraient été déversées au large de Dubaï rien que pour ces trois projets, soit plus de 2,5 % de la consommation mondiale annuelle.

L’appétit pour le sable n’est pas qu’un trait mégalomane. Des pays à urbanisation massive tels que l’Inde ou la Chine représentent les plus grands consommateurs de la planète. Selon Pascal Peduzzi, expert du sable auprès de l’ONU, la Chine utilise 58 % des ressources à elle toute seule ; entre 2015 et 2019, elle aurait utilisé cent fois la quantité de sable exploitée en un an aux États-Unis.

Or, tout ce sable vient bien de quelque part.

Quand les plages disparaissent

Certes, une consommation annuelle de 40 milliards de tonnes de sable, ça ne nous évoque rien. Dire 18 kg de sable par jour pour chaque habitant de la planète, c’est déjà un peu plus parlant. Mais que représentent ces quantités par rapport au sable disponible, faut-il vraiment se soucier pour les réserves mondiales ?

La réponse est : oui, clairement.

Les experts et journalistes s’inquiètent d’une possible pénurie de sable depuis une quinzaine d’années, mais en 2019 un rapport de l’ONU est venu reconnaître officiellement cette menace : « nous dépensons notre budget sable plus vite que nous ne pouvons en produire » déclare Joyce Msuya, Directrice exécutive de la division Environnement. Face à la croissance démographique mondiale, l’ONU appelle à une gestion sérieusement encadrée et contrôlée pour la ressource sable  (voir aussi cet article dans Nature).

Comme je l’indiquais, le transport du sable est peu rentable, ce qui fait que les gisements près des lieux de forte consommation ont tendance à être vite épuisés. Le film de Denis Delestrac donne l’exemple de la côte marocaine près de Tanger, où certaines plages, faute de contrôle suffisant, ont été littéralement vidées de leur sable au moyen de pelles, d’ânes et de camions, laissant apparaître la semelle rocheuse et dénaturant le paysage. Le sable qui n‘est pas vendu à l’export est utilisé sur place pour la construction de résidences secondaires ou touristiques. L’ironie du sort est que ce même sable des plages qui attiraient les étrangers a disparu pour construire les bâtiments qui les accueillent.

« Des gens armés de fusil sont venus la nuit et ont volé leur plage. »

Pascal Peduzzi

Autre exemple, plus dramatique : le dragage abusif et illégal du sable marin pour la construction des terre-pleins de Singapour aurait causé la submersion de jusqu’à 25 îles indonésiennes, fragilisées par trop de creusement des fonds sablonneux près de leurs côtes. Ainsi, l’expansion de Singapour menace les habitants côtiers de l’Indonésie proche – sans parler de la destruction des écosystèmes marins et de ses conséquences en chaîne sur l’économie de pêche locale. Ce manège, qui se poursuit depuis des années, constitue un réel enjeu de géopolitique dans la région. Pour bien ancrer l’échelle du problème, disons simplement que Singapour, qui est grande comme le territoire de Belfort, importe chaque année depuis 10 ans environ 30 millions de tonnes de sable, soit dix fois plus que la France (source UN Comtrade).

Claire Le Guern, de l‘ONG Coastalcare, résume ainsi l’évolution du marché mondial du sable : « raréfaction des réserves, flambée des prix, demande exacerbée, appétit insatiable, … mafia ». (voir film)

Quand la souveraineté des pays se heurte à la forte demande (et au portefeuille) des gros consommateurs, la législation est vite contournée. C’est le cas à Singapour mais aussi en Inde, où des journalistes s’intéressant trop au trafic du sable ont été agressés voire tués, comme le relate cette émission de Radio France en partenariat avec l’ONG Forbidden Stories : le secteur indien de la construction et du sable forme un vaste réseau mafieux, qui exploite la main d’œuvre pauvre et achète le silence des administrations locales.

Les journalistes indiscrets ne sont pas les seuls à risquer leur vie. Pascal Peduzzi raconte qu’en Jamaïque une nuit, des habitants ont été menacés avec des fusils pendant que des hommes venaient vider leur plage à grand renfort de camions.

Même sans mafia, on comprend bien que dans tout pays côtier ayant peu de ressources naturelles, les habitants seront tentés, faute de mieux, d’extraire et vendre illégalement le sable de leurs plages. C’est ce qu’illustre cette courte chronique sur les « voleuses de sable » de l’archipel du Cap-Vert.

Avec une demande mondiale en croissance de plus de 5% par an (voir rapport ONU), les acheteurs ne sont malheureusement pas près de se calmer. Or, une fois le sable livré au client, bien malin qui peut identifier sa réelle provenance. Un acheteur peut donc, sciemment ou non, cautionner et encourager le trafic de sable, à l’instar des importations illégales de bois exotiques amazoniens que je mentionnais dans ce précédent article.

Ainsi, visant un profit à court terme, des pays comme le Maroc, le Vietnam, le Sénégal (voir cette vidéo de survol de plage) dilapident ou laissent dilapider leur capital sable, fragilisant à long terme leur territoire. Car comme l’explique bien le géologue français Eric Chaumillon dans le film ou dans cette émission, les plages de sable constituent une protection mouvante contre la mer. Bloquées par trop de constructions humaines, comme en Floride, elles sont avalées par la mer ; une fois les plages disparues ou pillées, c’est le début d’une érosion littorale accrue et d’une salinisation des terres.

Aux Maldives, où la montée de la mer est devenue un problème actuel, l’extraction du sable marin ne fait qu’en aggraver les conséquences. Des dizaines d’îles étant déjà désertées, la population se concentre sur les plus grandes et les mieux protégées. Pour répondre à ce besoin croissant en logements construits en béton, toujours plus de sable marin est extrait au large des îles, ce qui accélère en retour leur érosion. Combien d’années la capitale Malé, située à 2 m au dessus des eaux, survivra-t-elle encore ?

Mais le sable, il ne se reforme pas ?

Le sable marin provient de l’érosion des roches terrestres, il est charrié en aval par les rivières et finit par atteindre la mer, où il se dépose soit sur les plages, soit sur les fonds marins. Donc, le sable des plages se trouvait auparavant dans les cours d’eau. Selon les terrains rocheux érodés, il a des compositions minérales variées.

Comme indiqué plus haut, c’est avant tout la forme de ses grains qui fait sa qualité. Voilà pourquoi le sable de désert, trop rond, est majoritairement inutilisable. Le sable fabriqué, quant à lui, est constitué de grains acérés (pour les fanas de sable, voir cette vidéo de microscopie). Ce sable est donc propice à la construction, cependant il est bien plus coûteux de broyer des cailloux que de pelleter des plages, c’est pourquoi il est actuellement peu utilisé.

Source : Sciences & Avenir

On trouve également du sable dans des carrières terrestres, reliquats de fonds marins jadis sortis des eaux puis enfouis. C’est d’ailleurs, avec les rivières, la principale source de sable de construction, et la qualité privilégiée. Si le dragage des rivières tend à aggraver les phénomènes de crues et menacer la reproduction des espèces fluviatiles, l’exploitation des carrières, elle, pose à grande échelle des problèmes paysagers et fonciers.

Ainsi, ce sont les rivières qui pourraient recharger les plages. Or, on estime que le sable se forme et se transporte des montagnes vers la mer sur une échelle de milliers, dizaines voire centaines de milliers d’années. Donc, le sable n’est clairement pas renouvelable à l’échelle à laquelle nous le consommons. Il faut le traiter comme une ressource finie à se répartir.

Deux phénomènes viennent encore ralentir le rechargement des plages : d’une part le prélèvement du sable des rivières, et d’autre part la présence de nombreux barrages sur les cours d’eau. Aux États-Unis, ce sont plus de 80 000 obstacles artificiels qui retiennent le sable en amont et interrompent son trajet naturel.

On comprend donc qu’un triste tableau comme celui des plages de Tanger, devenues rocheuses, restera figé pour les siècles à venir.

Des solutions à la pénurie de sable

Si l’on réfléchit aux solutions, le problème du sable nous ramène à une alternative classique : performance ou sobriété ? Autrement dit, construire avec moins de sable, ou construire moins.

Par défaut, nos sociétés se tournent vers la performance, dans la foi aveugle que la technique résoudra tous nos problèmes. On pourra ainsi chercher à mettre au point un béton résistant composé d’un sixième de sable et non plus d’un tiers. Or, cela ne fera que donner bonne conscience aux entreprises du bâtiment et des travaux publics, tirant la demande toujours plus vers le haut. C’est ce que rappelle Jean-Marc Jancovici, avec l’exemple de la consommation de carburant des voitures : à mesure que les moteurs s’amélioraient (performance), on a construit des voitures toujours plus lourdes et plus puissantes (croissance), si bien que leur consommation globale n’a pas diminué.

Construire des bâtiments sans utiliser de sable (et, tant qu’à faire, arrêter de remblayer les mers) relâcherait grandement la pression mondiale sur la ressource, évitant par exemple que le sable vienne à manquer pour fabriquer les appareils électroniques qui nous sont si chers. Pour autant, ce type de performance pourrait ne faire que déplacer le problème, car si la croissance de la demande en constructions se maintient, ce sont les matières premières de substitution qui finiront par manquer.

On le voit, le problème racine n’est pas le sable mais le fait que l’humanité construise toujours plus de bâtiments et de routes, poussée certes par une population en croissance, mais aussi par des envies sans bornes.

Le choix de la performance rime toujours avec le progrès, l’innovation, il est facile à « vendre » aux entreprises, aux populations, car aisément assimilable à l’idée d’un monde meilleur, doté de technologies plus avancées. Le choix de la sobriété, lui, rime avec sagesse, érémitisme, mais aussi restriction, pénurie, contrainte, voire retour en arrière. Le premier brille d’un faux espoir et nous enferme dans une fuite en avant qui épuise les ressources naturelles ; le second assombrit l’humeur et détient pourtant la clé d’un rapport sain à la nature donc à nous-mêmes. Pour nous en sortir, ce sont ces résonances culturelles qu’il faudra renverser.

Mentionnons tout de même quelques efforts intéressants. Par exemple, ces deux solutions techniques pour utiliser le sable du désert dans le béton, ou cette utilisation de sciure de bois dans des bétons légers comme l’évoque Pascal Peduzzi (à 5:50 de cette vidéo). Autre idée sensée, en Australie, le recyclage du verre usagé en sable destiné aux revêtements routiers – plutôt que d’enfouir les tessons de verre et vider les rivières. Par ailleurs, pour éviter que le sable des plages finisse enterré sous les autoroutes, on pourrait réutiliser les gravats de démolition des bâtiments – il semble que cela commence à se faire – et même recycler les vieux pneus ou incorporer des coquillages.

Sans parler innovation, on peut aussi revenir à ce que l’humanité a pratiqué depuis des lustres, avant la sacralisation du béton au 20è siècle. Dans les pays au climat sec, la terre crue constitue un matériau de construction solide, peu cher et durable. En témoignent les immeubles de la ville fortifiée de Shibam au Yémen, ou les vieilles villes de Djenné au Mali, deux sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco. (Si la terre crue vous intéresse, lisez par exemple le livre Habiter la terre de Jean Dethier.) Pour des considérations écologiques, des maisons en paille et ossature bois sont aussi remises au goût du jour pour les constructions individuelles.

Alors certes, on ne construira pas des tours de trente étages avec des bottes de paille. Mais on voit qu’avec un habitat plus dispersé que dans les grandes villes, nombre de matériaux écologiques, renouvelables et abordables permettent de construire durablement sans recourir au béton. Recourir au bois plutôt qu’au béton pour la structure des immeubles est tout à fait faisable, en témoignent par exemple ces 13 projets français annoncés en 2018, dont certains semblent être en cours de livraison. En vérité, nous avons aussi une dépendance structurelle au béton, comme l’explique Cyrille Simonnet, directeur de l’institut d’architecture de l’Université de Genève (à 1h22 du film) : les secteurs du BTP sont entièrement organisés autour de l’utilisation du béton, rendant les autres matériaux peu rentables malgré leur pertinence et malgré la bonne volonté des architectes. La solution de facilité consiste ainsi à construire en béton.

Enfin, parlons aussi de réhabiliter les bâtiments. Plutôt que d’écrouler des immeubles dont le style n’est plus à la mode d’aujourd’hui, on peut chercher à tirer parti de la structure existante et refaire le second œuvre, ce qui économise de grandes quantités de sable. Cette question se pose par exemple en France à propos des Grands Ensembles construits dans les décennies d’après-guerre. La qualité de la structure est bien sûr décisive, ainsi cette optique de long terme réaffirme plus que jamais la nécessité de bâtir solide et durable.

Ce ne sont donc pas les solutions qui manquent, pour la question du sable comme pour d’autres. Les limites sont souvent mentales ou culturelles, je dirais de plus qu’il y a un problème d’ego. Par exemple, la compétition entre États paralyse souvent l’action, c’est le terrible dilemme du prisonnier dont je parlais dans ce précédent article. Concernant les matériaux de construction, bien des personnes sans doute auraient honte de se sentir comme un castor dans sa hutte en terre crue, ou comme un petit cochon dans sa maison de paille. L’ego, et encore l’ego.

Alors, pour pouvoir continuer à loger les habitants de la planète, réfléchissons sérieusement à la question du sable, au choix de la performance ou de la sobriété, à notre attachement au matériau béton, et à notre ego.

Demandons-nous une fois de plus : de qué volèm? Que voulons-nous ?

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