Le 21è siècle ou les impasses du cerveau humain

Et si les rouages biologiques de notre cerveau étaient à l’origine de nos impasses écologique et climatique actuelles ? C’est l’opinion qu’expose le neuroscientifique Sébastien Bohler, dans son livre Le Bug humain (2019). Une lutte de pouvoir inégale entre deux composants du cerveau, le cortex et le striatum, biaise nos comportements vers le « toujours plus », avec comme symptômes l’épuisement des ressources naturelles, le dogme de la croissance, mais aussi l’obésité, la pornographie virtuelle, l’addiction aux écrans… État des lieux, arguments scientifiques et propositions pour nous en sortir.

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Que faudra-t-il inventer pour que l’humanité se décide à sauver sa peau, puisque la politique, la diplomatie, la culture, les médias indépendants ou encore l’associatif n’y suffisent pas ? En réalité, je crois qu’il est temps de se poser la question autrement : nous cherchons sans grand succès ce qui nous empêche de faire, demandons-nous plutôt ce qui nous pousse à faire autre chose. Pour cela, il faut se plonger dans notre psychologie et dans l’intimité de notre cerveau.

Alors que tremble soudain le système économique et social du monde occidentalisé, il me semble pertinent de mettre en avant un excellent livre de 2019 : Le Bug humain de Sébastien Bohler. J’avoue que j’ai été méfiant quand on m’a prêté (sur le bord d’une route !) ce livre à la couverture criarde. Mais à la lecture, je confirme que le sous-titre tapageur – « Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher » – décrit plutôt bien ce qui se passe, et que le livre vaut vraiment le détour.

Premièrement, car l’auteur aborde le défi actuel de l’humanité – arrêter de creuser sa propre tombe – sous un angle qui me semble plus utile que la politique pure, ou du moins que celle-ci devrait urgemment prendre en compte : les mécanismes biologiques du cerveau humain. Au final, tout ce que nous faisons, en tant qu’individus ou que groupe, est permis et contraint par notre cerveau. Apprenons donc à mieux connaître son fonctionnement et ses limites.

Deuxièmement, car Sébastien Bohler, 49 ans, est quelqu’un de sérieux, ancien chercheur en neurosciences, et aujourd’hui rédacteur en chef du magazine Cerveau & Psycho. Sans hésiter à marier des notions biologiques complexes comme le faisceau frontostriatal et les neurones à dopamine du mésencéphale, avec des faits de société concrets comme la pornographie en ligne, l’addiction à Call of Duty ou la consommation de chicken wings, Bohler adopte un langage clair et imagé, pour nous livrer une puissante grille de lecture des comportements humains.

Je recommande donc vivement cet ouvrage , bien étoffé d’informations factuelles, et auquel la fondation Veolia a décerné le Prix 2019 du Livre Environnement.

Le dogme de la croissance économique est l’expression d’un principe de « toujours plus » fondamentalement ancré dans notre cerveau.

Le message de fond de Bohler, et j’y souscris, est que le dogme de la croissance économique qui guide nos sociétés et les mène à leur perte, est l’expression à l’échelle comportementale et sociétale d’un principe de « toujours plus » fondamentalement ancré dans notre cerveau, un mécanisme neurobiologique qui régit nos actions. Reconnaître puis accepter ce fait vexant pourrait être à la fois le vrai défi actuel de l’humain, et son meilleur espoir pour s’en sortir.

Voici pour vous mon résumé commenté du bouquin.

Reconnaître l’existence d’un bug humain

Les programmateurs informatiques le savent bien. Plus on passe de temps à trouver le bug, plus c’est une erreur basique, un « truc à la con » : ponctuation incorrecte dans les lignes de code, caractères inversés…

Des situations alarmantes réclamant l’action, nous en voyons à la pelle : les quantités astronomiques de charbon brûlées par l’Inde et la Chine pourtant présentes à la COP21 ; les désastres écologiques que nous laissons courir et que je rappelais dans mon article récent ; les 16-30 ans connectés du monde entier qui passent en moyenne une journée entière par semaine sur leur smartphone…

Ces dysfonctionnements majeurs sont parfaitement identifiés, voire dénoncés depuis des décennies par une minorité de l’humanité, mais ni les rapports de scientifiques, ni les marches de la jeunesse, ni les incendies géants n’y font quelque chose. L’humanité dans son ensemble est peut-être « déjà dans le mur », comme l’affirme Aurélien Barrau (à 19’50 de cette vidéo), or elle reste comme une poule devant le grillage, bloquée dans ses positions et incapable d’agir. Après avoir cherché en vain un problème dans l’économie, la politique ou la culture, ne faut-il pas plutôt chercher un problème bien plus basique dans nos comportements, un véritable bug humain ?

Le truc à la con chez l’Homme, le bug qui nous met en danger en même temps que les autres espèces, Sébastien Bohler le caricature ainsi : « le cerveau d’un primate et la technologie d’un Dieu » (p. 93). Pendant des millions d’années, l’ingéniosité de notre cerveau a été au service de notre survie, en répondant à une soif du toujours plus qui nous a dotés de moyens techniques considérables. Or le bug le voici : alors que nous n’avons plus besoin pour survivre de nous jeter sur la moindre gazelle, le moindre partenaire sexuel ou le moindre atout de domination, nous continuons à agir de la sorte dans un monde où notre avidité sans bornes, servie par une technologie débridée, a des conséquences délétères planétaires. Et ainsi, dans cette « catastrophe consumériste » (p. 93), l’Homme « est devenu un danger mortel pour lui-même. […] Au regard de sa situation actuelle dans un monde globalisé, l’humain est inadapté. » (p. 185)

Savane, cortex, striatum et nos cinq motivations primaires

Pour résumer à traits grossiers le rôle du cerveau humain dans le comportement, on peut dire que les technologies sont l’œuvre du cortex, la partie extérieure plissée du cerveau qui s’occupe entre autres de planifier, imaginer, résoudre les problèmes, alors que la motivation qui nous pousse à agir est l’œuvre du striatum, une partie située au centre du cerveau. Ce striatum garantit la satisfaction de nos cinq besoins primitifs : nous cherchons en priorité à manger, nous reproduire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d’efforts, et rassembler un maximum d’informations sur notre environnement. (Je dirais pour nous en rappeler que nous cherchons à parvenir à nos FINSS : Facilité, Information, Nourriture, Sexe et Statut social !)

Biologiquement, cortex et striatum s’influencent l’un l’autre via leurs neurones, mais en réalité cette lutte de pouvoir est inégale, car ce qui a permis à nos ancêtres de sortir de la savane et devenir une espèce mondiale, c’est un striatum réclamant toujours plus de nourriture et de partenaires sexuels, de domination sociale et d’information, le tout orienté vers la facilité. Vous avez apprécié le style de Yuval Noah Harari dans Sapiens ? Vous aimerez les scénarios où Bohler décrit comment nos ancêtres qui remplissaient le mieux ces objectifs ont pu survivre, répandre leurs gènes mieux que leurs concurrents, et ont fait de nous des êtres plus que jamais mus par leurs cinq motivations primaires. Et nous avons réussi à tel point que l’humanité engloutit aujourd’hui en sept mois les ressources que la planète produit en un an (voir le concept du jour du dépassement).

Bon, me direz-vous, grosso modo c’est « sexe et pouvoir gouvernent le monde », ça n’est pas très nouveau. D’Henri IV à Berlusconi, de Messaline à Catherine de Russie, ce penchant avide des humains est bien connu. Mais nous sommes plus que ça, non ? Il y a la solidarité, la coopération, et puis les arts, les religions, la philosophie. En tout cas, faire un lien avec les catastrophes écologiques, c’est exagéré. Et puis, c’est bien s’embêter que d’invoquer les neurosciences pour parler d’un sujet rebattu…

Je pense justement le contraire.

Peut-être que vous qui lisez ces lignes, êtes au-dessus de nos motivations primaires, que l’éducation, la réflexion, la modération, l’altruisme, la sobriété, la spiritualité, font de vous un humain exemplaire. Si c’est le cas, félicitations, mais malheureusement vous êtes la minorité de notre espèce, et donc vous ne suffirez pas à ménager la planète. Ce qui compte, c’est le comportement de l’humanité dans son ensemble, pas la modération d’un petit groupe d’anges spectateur des drames écologiques. Il n’y a pas ici à opposer élites et masses, ville et campagne (encore que…), pays industrialisés et en développement, ou encore telle et telle civilisation : les humains, d’où qu’ils viennent, sont en général animés de ces cinq motivations puissantes.

Pour ma part, malgré la vie relativement sobre que je mène, je reconnais en moi ces penchants primaires, ayant par exemple un gros faible pour les desserts sucrés (nourriture), une attirance marquée pour les charmes féminins (sexe), une sensibilité au nombre de visiteurs de ce blog (statut), une joie nette de voir qu’une machine lave mon linge à ma place (facilité), et depuis des années une pile de livres « à lire » qui ne désemplit pas (information). Ce regard biologique est vexant, certes, mais je crois qu’il faut l’accepter et nous regarder tels que nous sommes, sans orgueil et sans déni.

L’intérêt ici d’étudier le cerveau est de comprendre le caractère inéluctable, la dynamique et l’étendue de ces élans primitifs, pour mieux voir que la plupart des sociétés actuelles restent organisées autour de leur satisfaction… au point de nous aveugler face aux dangers de l’époque !

J’insiste à présent sur une expérience scientifique célèbre illustrant la puissance de ces mécanismes. Bonne nouvelle, vous verrez plus loin que les neurosciences apportent aussi des solutions.

Un rat prêt à mourir pour avoir sa récompense

Au début des années 50, deux neurobiologistes nord-américains, James Olds et Peter Milner, font grâce à une erreur une découverte retentissante : des rats en mesure de stimuler une zone précise de leur cerveau (le septum, où est implantée une microélectrode reliée à un circuit électrique commandé par un levier) semblent éprouver une forte sensation de plaisir en le faisant, et reviennent inlassablement appuyer sur le levier pour stimuler leur septum.

Les scientifiques viennent de mettre le doigt sur un composant du « circuit de la récompense », un ensemble de zones cérébrales activées lorsque nous nous sentons bien, par suite d’un bon repas, d’un acte sexuel, d’une récompense ou toute forme de réussite dans nos actions.

Dispositif de l’expérience d’Olds et Milner en 1954. Source : Plateforme Acces, ENS Lyon

Or, le plaisir est tel que les rats deviennent littéralement accros, appuyant sur le levier environ 200 fois par heure, et jusqu’à 100 fois par minute pour certains. On découvre ensuite que la nourriture, le soin des petits pour les mères, et même la consommation de LSD (vive les années 60…) ne suffisent pas à détourner les rats de ce plaisir suprême ; si l’expérience se prolonge, ils vont jusqu’à mourir d’épuisement, avachis sur le levier. Il existe donc dans le cerveau des mammifères que nous sommes un circuit neuronal si puissant que sa stimulation poussée à l’extrême fait oublier les besoins vitaux.

Tout sacrifier pour obtenir sa « dose », et connaître une mort extatique… voilà ce que racontent les héroïnomanes ayant survécu à une overdose. Ce n’est pas un hasard. Les drogues dures activent artificiellement le circuit de la récompense chez l’humain comme chez le rat. Quelques expériences similaires à celles d’Olds et Milner furent d’ailleurs menées chez l’humain (sous consentement, mais les règles éthiques d’aujourd’hui ne le permettraient plus), où les patients décrivaient des sensations indicibles de plaisir voire d’orgasme prolongé. Voilà le genre d’éclairage formidable qu’apportent les neurosciences sur nos comportements, et voilà comment l’étude de rats ou de souris nous révèle comment notre cerveau fonctionne.

Le premier apport scientifique majeur a été de prouver que sexe, nourriture, mais aussi comparaison sociale, objectif atteint par un moindre effort, et abondance d’information nouvelle, sont autant de choses qui stimulent chez l’humain le circuit de la récompense. Autrement dit, parvenir à nos FINSS nous procure une sensation de plaisir.

C’est le cas par exemple au jeu, où toute victoire attise notre appétit de domination. Depuis la Grèce antique jusqu’au football, les jeux à vainqueurs et à classements sont légion, et constituent un substitut à l’affrontement physique. Mais cela va plus loin : le simple fait de voir gagner un individu active aussi notre circuit de la récompense. Quand notre préféré(e) s’impose à la finale de Roland Garros ou à un tournoi de Risk ou de Starcraft, nous assouvissons indirectement notre besoin primitif de statut social. À l’inverse, quelle ne fut pas notre sensation d’infériorité et de soumissions lorsque, en mars 2016, l’humanité vit son champion sud-coréen défait au jeu de Go par une intelligence artificielle !

Ainsi, non seulement les cinq motivations primaires rappelées par Bohler activent les mêmes circuits neuronaux, mais elles constituent un puissant système d’incitation tout autant que de récompense. La dopamine ne fait pas que procurer du plaisir, elle crée aussi le désir d’agir, en anticipant la récompense. Et malheureusement, ce circuit est conçu pour une fuite en avant sans fin.

Motivations primaires : la dictature du « toujours plus, et plus vite »

En disant que nous agissons pour accéder à un certain plaisir, je ne vous apprends pas grand-chose pour l’instant. Mais les neuroscientifiques sont allés plus loin : ils ont identifié les dynamiques du circuit de la récompense, qui régissent nos actions et auxquelles il est difficile de se soustraire. Vous allez vite comprendre comment ces mécanismes éclairent nos comportements globaux de société.

Un acteur important du circuit de la récompense est le striatum dont j’ai déjà parlé. À chaque acte à succès, une molécule nommée dopamine est relâchée en masse dans le striatum et d’autres zones neuronales, procurant du plaisir. Cette dopamine est produite par des neurones situés plus bas dans le cerveau, au niveau du mésencéphale (notamment dans l’aire nommée substance noire et l’aire tegmentale ventrale). Pour estimer l’état de plaisir ressenti par le sujet, on peut observer l’activité de ces trois zones cérébrales, ce qui se fait chez l’humain par la technique de l’IRM fonctionnelle.

En étudiant les neurones à dopamine qui irriguent le striatum, des équipes et notamment celle de Wolfram Schultz à l’université de Fribourg en Suisse, ont découvert trois faits frappants : nous nous habituons vite aux récompenses, nous aimons les signes annonciateurs de récompense, et nous préférons les récompenses instantanées à celles lointaines.

La première propriété est claire. Que la cinquième gorgée de bière nous paraît fade par rapport à la première ! Ou la cinquième année de vie sexuelle de couple par rapport à la première… On se lasse vite à consommer la même chose, un phénomène que les économistes ont remarqué depuis longtemps, et nommé dans leur domaine « utilité marginale décroissante ». Alors, pour rester satisfait, la solution facile est de consommer plus, d’augmenter les doses. D’où l’obésité, les parieurs ruinés, les couples infidèles, les augmentations salariales, les notifications envahissantes des réseaux sociaux…

La deuxième, moins évidente, est néanmoins familière. On finit par aimer l’odeur qui annonce la bonne nourriture, la salle qui annonce le poker, le costard qui annonce le statut, le regard qui annonce les ébats amoureux… et moins l’acte en lui-même. Car biologiquement, c’est l’information prédictive elle-même qui finit par déclencher dans le cerveau une décharge de dopamine, et non plus la récompense prédite. Le meilleur exemple est encore l’argent : nous trépidons devant une feuille de paie, devant un bout de papier coloré estampillé 20 ou 50, ou devant les chiffres affichés par notre banque en ligne, mais toutes ces choses n’ont aucune valeur immédiate, la récompense n’apparaît qu’une fois l’argent dépensé. Or, c’est bien l’argent en lui-même, la promesse de récompense, que nous avons appris à aimer. À l’inverse, qu’une récompense annoncée fasse défaut, et c’est la sanction neuronale, avec réduction de la dopamine et sensation négative instantanées. Voilà exactement ce qui nous arriverait en France si on nous annonçait le 11 mai un confinement prolongé de 6 mois, après nous avoir promis une liberté retrouvée.

Enfin, nous tendons à préférer le plaisir de l’instant à celui, même plus grand, du futur. Ce phénomène de dévalorisation temporelle est illustré par l’expérience du marshmallow inventée en 1958 par Walter Mischel. Un enfant de 4-6 ans réussit rarement à garder pendant 3 minutes un marshmallow sous ses yeux sans le manger, alors même qu’on lui en promet un deuxième s’il y parvient. Résister à la frustration peut s’apprendre en grandissant – cela passe d’ailleurs par entraîner le cortex à inhiber le striatum – mais nous sommes inégalement armés, et c’est une affaire d’éducation et d’efforts. L’étudiante qui passe des concours renonce aux plaisirs instantanés en espérant un futur encore meilleur ; l’amant bien avisé ne dévoile pas tout dès le début de la relation… Sébastien Bohler n’hésite pas à décrire l’origine du mouvement des Gilets Jaunes comme une « dévalorisation temporelle activée simultanément dans des millions de cerveaux » (p. 171) : consommer des carburants moins chers maintenant, plutôt que de se serrer la ceinture pour préparer un meilleur avenir.

Difficile de résister à un marshmallow sous ses yeux… la dévalorisation temporelle en action. Source lepoint.fr

En bref, le striatum n’est pas fait pour se limiter, il est comme un enfant avide et impatient. Ces trois propriétés des neurones à dopamine – habituation, anticipation, valorisation de l’instant – sont d’une importance capitale, car elles fondent le « toujours plus, et plus vite » qui préside à nos comportements humains, et fait aujourd’hui de nous les acteurs aveugles de la destruction de notre environnement : « surconsommation, surproduction, surexploitation, suralimentation, surendettement et surchauffe » (p. 10) résume Sébastien Bohler. Mieux comprendre ces propriétés est essentiel pour éclairer les choix politiques qui nous aideront à nous en sortir.

L’économie de la satisfaction instantanée

Voilà maintenant le drame de l’espèce humaine, qu’illustre brillamment Bohler : le système économique dominant et l’idéologie politique actuelle sont construits autour de la satisfaction institutionnalisée de nos besoins primaires, vers l’activation forcenée de notre circuit de la récompense. Avec pour corollaire un seul critère au progrès, l’optimisation des coûts et des délais.

Nous négligeons tous les autres critères, sur lesquels nous sommes pourtant en régression : gestion durable des ressources, équilibre budgétaire, décence du revenu des agriculteurs qui nous nourrissent, respect de la biodiversité qui nous est vitale, fractures socio-économiques, mais aussi – on vient de le voir ces dernières semaines – résilience et souveraineté sanitaire. Si l’on oublie l’obsession du PIB, « on n’est pas du tout en croissance en ce moment », argumente Aurélien Barrau (à 0’50 de cette vidéo), qui propose de redéfinir la croissance sur d’autres critères plus humains. Les appels à un autre type de croissance se font d’ailleurs de plus en plus nombreux : économistes, sociologues, scientifiques, journalistes…

Pire, à notre époque de technologie galopante et de consommation débridée d’énergie fossile, tous les trésors d’ingéniosité technique et organisationnelle déployés par l’humanité sont asservis aux besoins primaires du striatum. Ce faisant, nous perdons de vue les dangers écologique et climatique qui nous rattraperont bientôt violemment.

Le système économique dominant est construit autour de la satisfaction institutionnalisée de nos besoins primaires

Vous pensez que Bohler exagère, qu’il noircit le tableau pour vendre son livre, qu’il omet les pinacles intellectuels auxquels est parvenue l’humanité en philosophie, arts, et sciences ? Lisez son livre et vous vous convaincrez que ces belles choses sont l’arbre qui cache la forêt. Je mentionne simplement les faits suivants :

Selon l’OMS, les humains meurent plus d’obésité que de sous-alimentation. En 2016, il y avait 650 millions d’obèses dans le monde, c’est-à-dire d’adultes ayant un Indice de Masse Corporelle supérieur à 30 (p.ex. 92 kg ou plus pour 1,75 m ; IMC = poids/taille²).

42 millions de sites Internet proposent des vidéos pornographiques, qui constituent à elles seules 35% des flux mondiaux de données – et donc de leurs émissions de CO2… (J’ai trouvé plutôt 16% dans ce rapport du Shift Project, la vérité doit être entre les deux.)

Notre obsession de l’ascension sociale se traduit par la compétition dans le cadre professionnel, mais aussi par l’achat renouvelé d’objets ostensibles, voitures suréquipées, habits à la mode, ou encore dernier cri du smartphone, ce besoin inventé qui a conquis 45% de l’humanité en moins de 15 ans, dont 300 millions de personnes rien qu’en 2019. Plus quantitatif encore, le nombre de likes sur les réseaux sociaux, source instantanée de dopamine… ou de frustration.

Nous plébiscitons la facilité en consommant toujours plus de services d’assistance : livraison de repas à domicile plutôt que cuisine, assistant vocal plutôt que se lever du canapé, vidéo à la demande plutôt que cinéma. Aujourd’hui pour une partie de l’humanité, il suffit même de cliquer pour avoir à manger, rien à voir avec l’épique chasse au mammouth de nos ancêtres. Plus généralement, les machines que nous créons pour travailler à notre place incarnent cette recherche de facilité.

Pensons enfin à la boulimie d’information de ces passants de la rue que nous voyons chaque jour, plus intéressés par leurs messages ou par la vue de bonbons multicolores à l’écran, que par un environnement familier avec ses chants d’oiseaux. L’addiction aux écrans est telle que même des assureurs mettent en garde contre ce risque pour la santé.

Et nous voulons tout cela toujours plus vite. Attendre 10 à 30 minutes pour la livraison de notre repas est insupportable ? Rassurons-nous, Uber Eats et ses concurrents préparent leurs armées de drones pour passer sous les 10 ou 5 minutes. La 5G n’est pas encore opérationnelle en France ? Réjouissons-nous, les câbles sous-marins pour la 6G sont déjà en train d’être posés en Asie de l’Est, et les ingénieurs planchent probablement sur la 7, 8, 9, 10G. Au passage, si lire mon article va trop lentement, cédez à votre striatum avide et allez écouter Sébastien Bohler sur cette vidéo TEDx de 15 minutes, ou, mieux encore, dans cet entretien de 8 minutes sur France Inter, pour accéder plus vite à votre dopamine. Le futur peine à conserver à nos yeux une valeur quelconque, nous n’acceptons plus qu’une page Internet mette plus de 10 secondes à se charger, une vidéo plus de 16 secondes. Alors, parler de sobriété économique pour 2040 quand on peut réserver en 10 minutes un avion pour être aux Baléares demain soir…

En somme, la mission principale des sociétés de nos jours est de fournir à leurs membres une satisfaction abondante, toujours plus facile et plus instantanée. En quelque sorte, l’humanité est devenue esclave du circuit de la récompense, et voilà comment nous remettons à plus tard les problèmes du climat et de l’environnement.

Bah, d’autres gens ont l’air de s’occuper de tout ça, il y a Nicolas Hulot, les partis écolos, les ONG, des assos, des gens qui plantent des arbres ou qui font des bilans carbone… Alors pourquoi je m’embêterais, moi ? Et bing ! Revoilà le dilemme du prisonnier que je décrivais dans ce précédent article : à court terme chacun a intérêt à trahir tous les autres, en satisfaisant ses besoins personnels sans souci du devenir de l’humanité. Non, soyons responsables. La transition écologique ne pourra se faire sans l’action des individus.

Et le plus navrant selon moi, c’est que les jeunes talents, les esprits créatifs et énergiques, se battent pour rejoindre les grandes entreprises du numérique qui contribuent le plus à enfermer l’humanité dans son cercle vicieux de la dopamine facile. Car qui développe l’accès instantané à tout savoir humain, les assistants vocaux, les réseaux sociaux addictifs, les livraisons à délais sans cesse raccourcis ? Mais il est vrai que si vous leur vendez votre force de cerveau, les Google ou Amazon font de vous un riche pion de leur jeu, logé dans des bureaux à la mode regorgeant de fruits frais. (J’en reparlerai dans un prochain article)

Comment nous tirer de tout ça ?

Les motivations secondaires du cerveau : l’acquis à notre secours

Pourrait-on retirer le striatum ?

Tentant, me direz-vous, on coupe la branche morte et ça repart ! Ce serait une grosse erreur. Le striatum est central dans le fonctionnement de notre cerveau, l’en retirer, ce ne serait pas comme éteindre la radio dans une voiture, mais plutôt comme retirer les bougies du moteur. Sans lui, plus de motivation pour l’action. Les patients victimes de lésions accidentelles dans leur striatum perdent la capacité à désirer. Ainsi, un homme que l’on a placé debout au milieu du jardin, les mains sur les poignées de la tondeuse, est retrouvé une heure plus tard dans la même position, sans avoir rien fait. Il répond que tout va bien, mais il est incapable de s’activer, il ne peut initier l’action de tonte que si on le lui ordonne. C’est un cas de perte d’autoactivation psychique. Pire, certains patients cessent même de s’alimenter, car ils ressentent la faim mais plus l’envie de manger. Donc, « le striatum, c’est la vie », rappelle Bohler (p. 44).

Alors que faire, puisque nous marchons nécessairement à la dopamine ? Trouver d’autres moyens de se la procurer ! Je vous le disais, les neurosciences apportent aussi des pistes prometteuses. Les chercheurs ont récemment découvert d’autres activateurs du circuit de la récompense, qui sont compatibles avec un futur plus joyeux.

Première bonne nouvelle – et elle est de taille : l’altruisme est capable lui aussi de relâcher de la dopamine dans notre striatum. Mais pas chez tout le monde ! On l’a appris grâce à une expérience menée en 2017 à l’université de Zürich. Ainsi, notre circuit de la récompense n’est pas réservé aux motivations primaires, la générosité désintéressée (ici, don d’argent à un inconnu) peut aussi l’activer et procurer du plaisir. Et si l’expérience a montré que les femmes activent plus facilement leur striatum que les hommes en donnant, cette différence n’est pas ancrée dans les gènes, mais bien issue de l’éducation et de la culture, car on tend à encourager les petites filles plutôt que les petits garçons dans les comportements altruistes.

La conclusion importante, c’est que tout n’est pas inné et écrit une fois pour toute dans notre circuit de la récompense. On peut apprendre à activer son striatum par tel ou tel type d’actions. (Derrière cela, il y a le puissant mécanisme du conditionnement, dont j’aurai l’occasion de reparler car il est au centre de mes recherches.)

Deuxième bonne nouvelle : une récompense purement mentale peut activer le circuit de la récompense aussi bien qu’une somme d’argent. La plupart des chercheurs dont je fais partie, qui se creusent la cervelle pour la société et gagnent des clopinettes, ne seront pas surpris ! Mais c’est bien vrai des humains en général. Lorsqu’on regarde en IRM l’activité cérébrale de personnes qui remplissent une tâche, on constate qu’un simple signal de type « voyant vert » affiché à l’écran, active leur striatum et leurs neurones à dopamine du mésencéphale, comme le ferait une récompense monétaire. Ainsi, pour un serveur de café, le sourire peut bien valoir la pièce !

Dans la même veine, une étude de 2014 a montré que présenter à des étudiants des questions ludiques de type quiz active fortement chez eux des composants du circuit de la récompense, ainsi que – avis aux enseignants parmi vous – l’hippocampe qui prépare ainsi une meilleure mémorisation. On sait donc que la résolution d’énigmes, ou plus généralement la curiosité, peuvent susciter chez nous le même type de plaisir biologique que la satisfaction de besoins primaires. Voilà qui est encourageant, non ?

Pour moi, le grand mérite d’une approche scientifique de la question de nos comportements est de distinguer ce qui est un objectif atteignable (p.ex. apprendre à aimer l’altruisme) de ce qui ne l’est pas (p.ex. supprimer des pulsions de sexe ou de pouvoir), et de montrer qu’un certain nombre de motivations entrent biologiquement en concurrence dans une même structure centrale : le striatum.

Par ailleurs, on voit que toutes ces motivations nous donnent du plaisir ne jouent pas d’égale à égale : les secondaires sont acquises et donc à reconstruire à chaque génération, alors que les primaires sont innées. Si par exemple hommes comme femmes peuvent aimer l‘altruisme, nos sociétés occidentales l’apprennent surtout aux femmes, et ainsi les hommes obtiennent souvent leur dopamine en servant leurs intérêts personnels.

Alors, quelles voies pour une société équilibrée ?

Contrer le circuit de la récompense est voué à l’échec.

Des restrictions sur le sexe, la nourriture, la domination, le moindre effort… ça ne vous rappelle rien ? Les sept péchés capitaux du christianisme se sont érigés contre nos besoins primitifs de satisfaction : luxure (sexe), gourmandise (nourriture), orgueil (statut), avarice (sexe, nourriture, statut, facilité et information, que la richesse confère), paresse (facilité), colère (statut, quand la colère se déploie pour asseoir une domination), et enfin envie qui combine le « toujours plus » au désir de domination. De nombreuses religions et idéologies politiques ont tenté de poser des barrières aux dynamiques fondamentales de notre circuit de la récompense, dans l’espoir d’accéder à un mieux-vivre ensemble. Or on constate que cette démarche a globalement échoué.

Sans juger le bien fondé de tel ou tel courant religieux ou intellectuel, reconnaissons simplement qu’il faut changer de méthode devant le danger actuel, car l’humanité détruit aujourd’hui les conditions naturelles nécessaires à sa vie. De plus, bloquer nos motivations primaires est non seulement vain, mais probablement dangereux, car trop de frustration mènerait à des débordements.

Contraints d’accepter notre circuit de la récompense comme un acteur incontournable, il nous reste deux approches : lui faire penser à autre chose, et lui faire ouvrir les yeux sur ce qu’il a.

L’éducation et la norme sociale

La première voie est celle du développement d’autres motivations, de comportements qui nous procurent un plaisir complémentaire voire de substitution. Elle passe par l’éducation et la valorisation sociale. Puisque les cinq motivations primaires sont en nous, et que leur accorder trop d’importance (c’est le cas actuellement) conduit à des désastres planétaires, l’éducation a un grand rôle à jouer pour encourager des motivations secondaires, qui sont moins évidentes car restent à acquérir.

Les parents et l’école doivent apprendre aux enfants à se tourner plus vers l’altruisme et la coopération, moins vers l’indépendance et la compétition ; plus vers les satisfactions construites avec le temps, moins vers celles de l’instant ; à éprouver du plaisir en progressant non pas uniquement dans leurs notes et plus tard dans leur carrière, mais aussi dans des habitudes plus sobres et solidaires, et des gestes respectueux de l’environnement. En résumé : que leur « toujours plus » soit réorienté vers la croissance du respect de la planète et de l’humanité, plutôt que vers la croissance économique anachronique qui nous détruit, et que leur « toujours plus vite » laisse place à un goût pour le long terme.

Les parents et l’école doivent apprendre aux enfants à se tourner plus vers l’altruisme et la coopération, moins vers l’indépendance et la compétition

L’enjeu est d’avancer vers une humanité qui trouvera l’essentiel de son plaisir non plus dans une surconsommation des ressources naturelles, mais dans des actions participant à une économie durable. Une humanité plus intéressée par la connaissance que par les luttes de pouvoir. En somme, laisser nos enfants passer leur temps à se comparer aux autres sur des réseaux sociaux sans fond, ou à télécharger des applications qui les inondent de notifications, c’est desservir l’humanité dans son ensemble.

En Chine, les plaques d’immatriculation « écolos » deviennent un objet d’affichage social. Source french.china.org.cn

L’alliée indispensable de l’éducation, Sébastien Bohler le rappelle, doit être la norme sociale. Il prend pour exemple les plaques d’immatriculation vertes attribuées en Chine aux véhicules les moins polluants, qui sont devenues un tel marqueur de statut social qu’il faut attendre plusieurs mois pour les obtenir. Soyons à l’affût de telles idées, et efforçons-nous de provoquer des contagions sociales pour des actes qui soient bénéfiques pour la planète, à l’instar du défi TrashTag, plutôt que pour se jeter sur le smartphone dernier cri ou le dernier jeu vidéo de combat à la mode tel Fortnite.

Si le discours public façonne des héros qui excellent dans des motivations secondaires, comme Mère Teresa que Bohler cite avec humour, plutôt que dans celles primaires, comme les joueurs de football dont trop peu brillent par autre chose qu’accomplir à l’écran la domination dont nous rêvons secrètement, alors on peut commencer à espérer une saine réorientation des comportements à l’échelle d’une population.

La sobriété et la conscience

La deuxième voie est celle de la sobriété et de la conscience, notamment en apprenant à notre cerveau à apprécier ce que nous possédons déjà. Ne pas lui dire « arrête de désirer toujours plus du sexe », mais « apprends à apprécier toujours mieux le sexe que tu connais ». Elle passe par l’éducation mais aussi par un travail sur soi, auquel peut aider la méditation. Le bouddhisme montre la voie depuis plus de deux millénaires, mais on peut aussi pratiquer une méditation non-spirituelle.

Dans une société de la distraction permanente, nous passons souvent à côté de ce que nous sommes en train de faire. Quand le cortex est concentré sur les messages du téléphone, il ne s’aperçoit pas de ce que nous mangeons, laissant libre champ au striatum pour réclamer toujours plus d’aliments. C’est cette appréciation de l’instant qu’il faut retrouver, et que favorise la méditation. Alors que les régimes conventionnels et les cures de désintoxication ont une efficacité limitée, l’usage de la méditation pour sortir de l’addiction semble obtenir de meilleurs résultats. En prenant de la distance d’avec les sensations immédiates (appétit sexuel, sentiment d’infériorité, etc.), le cerveau est capable de modérer ces dernières grâce au travail du cortex, et donc de retrouver de la valeur dans des satisfactions plus lointaines et plus raisonnables.

Plus généralement, nous avons tendance à mettre bien plus d’efforts dans l’exécution des tâches que dans leur choix. Il est plus facile de foncer tête baissée dans un projet tracé par quelqu’un d’autre, que de s’arrêter pour peser le pour et le contre et choisir nos propres projets. On en oublie de remettre en cause ce à quoi l’on contribue. Ainsi, un ingénieur en automobile disait un jour à un de mes amis qu’il était évidemment souhaitable que son secteur fasse de l’obsolescence programmée, pour pouvoir continuer à vendre… Ainsi, cette entrepreneuse par ailleurs brillante, me racontait avec quel enthousiasme elle avait participé au développement des restaurants « off » de l’entreprise de livraison de repas Deliveroo à Londres, contribuant ainsi à la disparition de petits restaurants et à l’exploitation des livreurs à vélo. « Nous nous comportons comme des êtres dotés d’un haut niveau d’intelligence mais d’un faible niveau de conscience », résume Bohler (p. 233). Remettons donc en urgence de la conscience dans nos actions, en nous demandant comment elles s’inscrivent dans la société dans son ensemble.

Or, la conscience, cela demande de la réflexion, donc du temps, et ce temps nous le prenons de moins en moins. Bravo d’être parvenu(e) jusqu’à ce point de mon article. Vous avez déjà pris du plaisir à absorber ces informations nouvelles, maintenant sentez votre décharge de dopamine augmenter en vous rappelant que la majorité des article de blogs sont formatés pour des temps de cerveau plus courts. Vous faites plutôt partie des lecteurs capables d’apprécier ce long terme qui manque tant dans nos sociétés !

Que retenir du livre ?

Si le message de Bohler est au final assez simple – s’entraîner à prendre plaisir à 1) respecter la planète et 2) valoriser le futur – il n’en est pas moins profond, et révélateur des impasses dans lesquelles nous nous trouvons aujourd’hui. Certes l’humanité a produit des Goethe et des Chopin, des Mère Teresa et des Gandhi, mais abrutie par ses écrans et grisée par son pétrole elle n’en est pas moins en train de mourir la tête écrasée sur son bouton à dopamine, comme le rat de l’expérience d’Olds et Milner.

Je retiendrais pour ma part les notions suivantes :

– l’Homme cherche en priorité à parvenir à ses FINSS : Facilité, Information, Nourriture, Sexe et Statut social, et ces motivations sont innées

– l’obsession de la croissance économique est l’expression planétaire d’un mécanisme profond de notre cerveau : l’habituation à la dopamine dans notre striatum. Seul notre cortex est biologiquement capable de modérer ce dernier, il faut donc « muscler » notre cortex, en s’entraînant par exemple à aimer les récompenses lointaines ou à apprécier ce que l’on détient déjà.

– alors que nos sociétés devraient entraîner l’altruisme, la sobriété, la pensée à long terme, elles font exactement l’inverse, en servant toujours plus nos satisfactions primitives, instantanées et individualistes.

– les motivations secondaires sont fragiles car non innées, elles sont donc à entretenir à chaque génération, et l’éducation y joue un rôle capital.

– « Nous excellons dans l’art de réaliser nos objectifs, pas dans celui de les établir. » (p. 233) Cette phrase m’a beaucoup interpelé, par sa simplicité et sa profondeur. Combien d’entre nous, en cours ou en fin de carrière, se rendent douloureusement compte qu’ils ont consommé leurs belles années et leur énergie à remplir des objectifs condamnables, ou qui n’étaient pas les leurs ? Combien d’entre nous contribuent à ce système économique qui nous donne un salaire aujourd’hui et rendra notre planète invivable demain ?

Conclusion

Au final, il y a une certaine logique à se rappeler que pour survivre, l’Homme doit concentrer ses efforts sur ses capacités acquises (entraide, sobriété, respect, norme sociale, planification, patience, spiritualité etc.) plutôt que sur celles innées (manger, copuler, dominer etc.). C’est-à-dire, continuer à développer les facultés non primitives qui l’ont distingué et ont fait de lui un être culturel.

Notre espèce est probablement trop jeune dans son évolution biologique pour que nos motivations secondaires se soient ancrées dans notre hérédité, réalisant l’assimilation génétique théorisée par Conrad Waddington. Tournons-nous donc vers notre meilleur pour continuer de devenir nous-mêmes et relever les vrais défis actuels.

Vous trouverez dans le livre d’autres analyses pertinentes que je n’ai pas mentionnées, comme l’engouffrement de la publicité dans nos failles psychologiques, commandé politiquement dans les années 1920 aux États-Unis (p. 93), ou le vide existentiel causé aujourd’hui par les libertés individuelles revendiquées au siècle des Lumières (p. 206).

Je vous quitte sur cette citation croustillante :

« Le jour où les plus grandes audiences télévisées ne seront plus réalisées par des matchs de football, et où l’industrie du jeu vidéo proposera davantage de contenus éducatifs que de produits sollicitant nos renforceurs primaires, nous serons en présence d’un indicateur sérieux d’une possible bascule vers la croissance mentale. Aujourd’hui, aucun développeur de jeux ni aucun directeur d’antenne ne prendrait ce risque, sachant que des millions de striatums devant leur écran attendent justement d’être stimulés par des renforceurs primaires. » p. 242

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Des actions écologiques concrètes à commencer pendant le confinement

Confinés, nous passons plus de temps chez nous. C’est le moment où jamais pour faire ces petites choses que l’on repousse toujours. Trier ses photos c’est bien, mettre en place des comportements plus écoresponsables c’est mieux ! Oui, mais par où commencer ? Je propose de suivre la méthode de la « communication engageante » : choisir et réaliser un petit nombre d’actions concrètes, et surtout s’y engager devant quelqu’un. J’illustre ici comment on peut s’y prendre.

Lecture 13 minutes

Le mode de vie plus écologique, c’est un peu comme le grand nettoyage de printemps chez soi : on sait tout ce qu’il y aurait à faire, mais on ne sait pas par quel bout commencer, alors on finit par ne rien faire.

Si une partie d’entre nous sommes déjà persuadés de la nécessité de changer nos comportements pour préserver la planète et le climat, qu’en est-il en revanche de notre engagement par les actes ? Souvent trop hypothétique, trop lointain, trop oral… bref, quasi absent. Je m’inclus dans ces nombreuses personnes, conscientes des problèmes mais, dans les faits, pas du tout à la hauteur de cette conscience.

« A little less conversation, a little more action », chantait Elvis. Passons donc aux actes pour changer cela, et moi le premier. Mais comment nous y mettre concrètement ?

Amener les gens à faire publiquement des actes simples et écoresponsables, qui, progressivement, débouchent sur des comportements plus élargis

Une solution consiste à commencer petit, pour mettre le pied à l’étrier. Avant de nettoyer l’intégralité de notre appartement ou maison, attaquons-nous par exemple à l’évier de la salle de bains, un objectif défini et abordable ; ensuite nous serons lancés dans une bonne dynamique pour entreprendre le reste. De même, n’essayons pas de devenir du jour au lendemain les citoyens écoresponsables modèles de 2030, commençons par de petits changements faciles et concrets, mais en s’engageant devant d’autres personnes à les réaliser dès aujourd’hui.

Amener les gens à faire publiquement des actes simples et écoresponsables, qui, progressivement, débouchent sur des comportements plus élargis : voilà le cœur de la méthode dite de la « communication engageante », développée à l’Université d’Aix-Marseille, et qui lie la persuasion classique à l’engagement par les actes. Ses auteurs, les psychologues Robert-Vincent Joule et Fabien Girandola, ont prouvé son efficacité sur le terrain (par exemple pour encourager le tri sélectif) et la préconisent face au défi climatique. Comme je l’annonçais dans mon précédent article, je mets aujourd’hui à l’honneur cette méthode, en l’appliquant à moi-même devant un public (vous), et en vous invitant à faire de même. Et comme il serait malvenu d’appeler à s’engager sans prouver qu’on le fait soi-même, je liste plus bas, conformément aux principes de la communication engageante, les petites actions concrètes que j’ai entreprises aujourd’hui avant de publier cet article.

Profitons du confinement pour nous organiser

« Mince, j’ai oublié les sacs de courses chez moi. Tant pis, j’en rachèterai à la caisse ».
« Mince, j’avais oublié qu’il y a un train de nuit Paris-Venise, et j’ai déjà acheté mes billets d’avion. »
« Mince, il n’y a que des fraises du Maroc, c’est vrai qu’on est en février. Mais maintenant que mes invités attendent ma charlotte aux fraises… »

Connaître les solutions écologiques ne suffit pas, encore faut-il bien les mettre en œuvre. Un mode de vie plus sobre et plus respectueux de l’environnement ne demande pas de grands efforts, mais il demande un peu d’organisation, surtout au début. De nombreux gestes sont faciles et efficaces une fois qu’on a installé des routines.

« Il faudrait que je prenne le temps un jour d’organiser tout ça. » Et bien justement, ce moment est arrivé. Vous êtes confiné(e) à domicile, voire au chômage technique, c’est un contexte qui se prête à changer ses gestes quotidiens, à mettre en place de bonnes habitudes. Voici donc une petite liste suggérant des actions faciles à mettre en œuvre.

Des exemples d’actions concrètes à initier dès aujourd’hui

Mieux vaut faire un peu aujourd’hui, que beaucoup peut-être un jour. Parmi les exemples d’actions que je liste ci-après, choisissez-en trois seulement, selon vos goûts et vos situations, mais réalisez-les dans les prochains jours, voire dès aujourd’hui si possible. Ce sera un très bon début et vous motivera à en faire plus par la suite.

– lister les magasins d’occasion près de chez vous.
Vous pourrez ainsi acheter des produits manufacturés de seconde main. Surtout pour les habits, que l’on achète neufs et que l’on porte de moins en moins longtemps. Savez-vous que l’industrie textile est parmi les plus polluantes au monde, peut-être même la 2è derrière celle du pétrole ? Que les 3/4 des habits produits finissent enfouis ou incinérés, alors qu’ils sont composés en moyenne de 63 % de plastique ? Pareil pour nos objets du quotidiens, meubles, vaisselle, voitures, mais aussi téléphones, ordinateurs, chaînes Hi-Fi. Faites un tour dans un magasin Emmaüs, vous serez peut-être surpris de la qualité des objets à vendre. Le site Label Emmaüs propose d’ailleurs la vente en ligne : vous pouvez repérer dès aujourd’hui les magasins près de chez vous, et y aller dès la fin du confinement.

– se renseigner sur les lignes de trains de nuit en Europe.
Rien de nouveau, l’avion pollue. D’après l’ADEME il émet environ 100 fois plus de CO2 que le train. Or, on pense trop peu souvent au train de nuit en remplacement de l’avion. C’est vrai qu’il est peu médiatisé par rapport aux lignes à grande vitesse, et souffre des travaux d’infrastructures souvent menés les nuits. Il a pourtant des avantages, comme le fait d’arriver en centre ville, de pouvoir se déplacer à bord, de mieux dormir que dans un bus, et n’est pas forcément cher. Après un lent déclin depuis les années 1960 (voir cet intéressant historique), ce moyen de transport qui avait révolutionné la mobilité dès 1840 semble connaître récemment en Europe un certain renouveau. En tout cas, depuis Paris on peut rejoindre Toulouse, Milan, Venise, Berlin, Varsovie…

– installer des sacs réutilisables ou des cabas dans sa voiture ou son sac à main/à dos.
Vous les aurez sous la main lors des courses. Tout bête, mais ça évite des achats inutiles.

– dans la même veine, s’entraîner à refuser les emballages en boulangerie.
Notamment lorsque l’on va consommer de suite. Pourquoi accepter un sachet et une ou deux serviettes qui vont finir à la poubelle dans une minute, quand on achète une chocolatine (oui, je dis chocolatine) que l’on va engloutir aussitôt ? On peut aussi bien la prendre dans la main, et se lécher les doigts. Je parle bien de « s’entraîner » à refuser, car les employés sont tellement rodés à distribuer les emballages qu’il est parfois difficile de les arrêter. Essayez, vous verrez.

– se renseigner pour réaliser un compost dans son jardin ou dans son quartier.
De nombreuses initiatives locales existent dans les villes, et de nombreux sites Internet et magazines expliquent comment faire. Certaines municipalités incitent même à adopter des couples de poules qui consomment une grande partie des déchets compostables, pour ceux qui ont un jardin. Le compost permet de réduire d’environ 30 % la poubelle noire, qui finit enfouie ou brûlée.

– passer aux couches lavables pour votre bébé.
Comme vous n’avez plus la crèche ou la nounou, vous constatez que des amas de couches sales envahissent votre appartement de confiné(e), vous obligeant à sans cesse descendre les poubelles et remonter au 6ème étage des énormes paquets de couches, sachant qu’ils seront bien vite consommés par votre adorable petite machine à cacas ? Pensez à passer aux couches lavables, plus chère à l’achat bien sûr, mais aux avantages nombreux : des économies d’environ 1 000€ par bébé, pas de produits chimiques inconnus et allergènes, pas besoin de gros stocks dans les placards, et des montagnes de déchets en moins, puisque les 4 500 couches jetables utilisées en moyenne par enfant sont non recyclables et mettent plusieurs siècles à se dégrader. Il existe par ailleurs plusieurs marques et des coloris sympas qui en font de vrais vêtements. Alors, les couches lavables, ce n’est plus un truc de hippie, mais une bonne résolution de confinement !

– préparer ses produits ménagers et cosmétiques maison.
Oublions ces composés chimiques indésirables et ces prix trop chers. Les livres et sites Internet consacrés à ce sujet ont fleuri ces dernières années, par exemple , , ou . Savez-vous que pour préparer une lessive liquide, il suffit d’eau, de savon de Marseille et… c’est tout. Selon l’envie, on ajoutera quelques gouttes d’huiles essentielles pour le parfum, et un peu de bicarbonate de soude voire de percarbonate de soude pour laver plus blanc que blanc. L’assouplissant ? Du vinaigre de vin blanc suffit. Tous ces produits sont bon marché, ainsi on se concocte facilement une lessive pour 0,20 € le litre. Comparez donc avec les prix en magasin : comme souvent avec les gestes écologiques, les économies d’argent sont une deuxième bonne raison de s’y mettre. Pareil pour le démaquillant, le liquide vaisselle, le débouche-évier, le nettoyant four, carrelage, vitres, parquet, tous sont faciles à préparer. Une bonne manière de procéder est d’acheter en quantité les 4-5 ingrédients de base, ainsi que des huiles essentielles, qui vous permettront de préparer la plupart des produits. Si vous ne pouvez pas tout acheter à cause du confinement, soyez en tout cas prêts à faire feu. Allez, commencez par un facile, le dentifrice : argile et bicarbonate de soude. Le tube de dentifrice industriel que je termine, se voulant « naturel » car à base de plantes, est fabriqué en Turquie et contient pas moins de 19 ingrédients aux noms parfois inquiétants même pour un scientifique.

– entretenir vos objets domestiques.
Vous prolongerez ainsi leur durée de vie et contrerez l’obsolescence programmée. C’est une suggestion du site halteobsolescence.org pour occuper votre confinement. Au passage, faites un tour sur produitsdurables.fr, pour savoir qui fabrique les lave-vaisselle ou les ordinateurs les plus durables. Ce site instructif recense des avis sur les divers fabricants et regroupe de nombreux conseils.

Etc., etc.

Sur ces petits gestes en eux-mêmes, je n’apporte rien de nouveau. Tous sont déjà bien connus, et la plupart ne sont d’ailleurs que nos anciennes pratiques d’il y a quelques décennies…

Je ne prétends même pas avoir résumé ici les plus pertinents ou les plus faciles, je veux simplement montrer quelques exemples concrets pour commencer dès aujourd’hui, et proposer une méthode « coup de pouce » pour mieux se lancer. L’important est d’agir tout en s’y engageant devant une ou plusieurs personnes. Faites équipe avec votre partenaire, ou vos enfants, vos parents, vos collègues, vos amis, vos voisins, qui vous voudrez, mais engagez-vous l’un l’autre à initier quelques actions concrètes, celles que vous préférez, et fixez une date pour vérifier mutuellement votre avancement, dans une semaine ou dans un mois.

Pour aller plus loin dans les idées d’actions concrètes, parcourez à ce sujet les dizaines de livres, magazines et sites Internet très bien faits, fourmillant de créativité et de bonne humeur, qui vous exposent tout ce que vous pouvez faire. Par exemple, initiez-vous au zéro déchet, ou choisissez parmi plus de 200 actions accessibles en moins de dix minutes listées par le mouvement citoyen Ça commence par moi… mais n’oubliez pas de vous engager publiquement ! C’est seulement ainsi que la communication engageante porte ses fruits.

Mes actions concrètes

Voici ce que j’ai réalisé aujourd’hui. Tout ça n’était pas vraiment prévu en me levant ce matin, mais mon engagement public devant vous a été une bonne motivation – avant même que vous en soyez informés.

1) dresser mon bilan carbone personnel (25 min)

Quitte à changer ses habitudes, autant commencer par les plus utiles. Faire un bilan des émissions de CO2 personnelles est un bon moyen de savoir lesquelles de nos activités sont les plus néfastes pour la planète. Quantifier le problème permet d’aller au-delà des discours purement intentionnels et tranquillisants (« je fais un geste pour la planète »), tout en évitant les incohérences : pas la peine de faire des demi-chasses d’eau toute l’année si l’on va au Mexique en avion voir ses amis.

Le bilan carbone, ce n’est pas la nouveauté 2020, ça existe depuis 2001, ça a été créé par Jean-Marc Jancovici, puis repris par l’ADEME et la fondation Hulot. On en a tous déjà entendu parler, or qui a réalisé son bilan personnel ? Vous peut-être, moi toujours pas. Il existe plusieurs outils en ligne pour le faire, ils ne détiennent pas notre vérité personnelle mais nous donnent une bonne idée. J’ai donc testé cet outil rapide (3 min 30 s chrono) et celui-ci plus détaillé (22 min chrono, le temps de rassembler mes factures électricité et chauffage, et d’estimer mes consommations mensuelles en nourriture et produits manufacturés).

Mon bilan annuel : 2.750 kg équivalent carbone (kg Ce), je suis donc au-dessus de la moyenne française (2.630), et bien loin de l’objectif pour l’année 2050 (500). Pas exemplaire pour quelqu’un qui parle d’écologie dans son blog.

Résumé graphique de mon bilan carbone personnel, selon l’outil MicMac du site avenirclimatique.org

Le transport est le plus gros poste, je me déplace en effet en voiture, pas quotidiennement mais souvent, et surtout je prends l’avion plusieurs fois par an, pour raisons professionnelles mais pas que. Une surprise : la part de l’informatique (matériel, téléphonie mobile, forfait Internet, etc.), avec 20 % du total de mes émissions. Ces activités émettent bien plus que je ne le croyais, car je suis loin d’être accro au numérique et je n’ai pas changé mon smartphone depuis 9 ans. Côté assiette, le peu de viande de bœuf que je consomme représente quand même un tiers de mes émissions liées à l’alimentation, qui font, elles, 8 % du total.

Un tel bilan carbone permet de choisir des mesures personnalisées. Dans mon cas, rien ne sert par exemple de devenir végétarien (gain possible de 4 % de mes émissions totales) si je ne réduis pas mes déplacements en avion (gain possible de 28 %).

Et vous, où vous situez-vous ?

2) lister les réparateurs d’électroménager et d’électronique près chez moi (16 min)

Pour fabriquer une tablette électronique, il faudrait plus de 300 kg de matières premières ; pour un four à micro-ondes, il en faudrait 2 tonnes… Tous les produits manufacturés dont nous disposons masquent d’immenses consommations d’énergie et de matières premières. Il convient donc d’en faire un usage raisonné, c’est-à-dire acheter peu, mais aussi avoir le réflexe de réparer. Là encore, un peu d’organisation au début permet d’être facilement efficace par la suite.

Je viens donc d’établir une liste de réparateurs dont je pourrais avoir besoin un jour ou l’autre, pour éviter à tout prix de jeter un objet qui serait réparable. Grâce à ce site Internet ainsi que celui-ci, j’ai identifié près de ma ville d’origine, Rodez, 8 réparateurs pour les téléphones portables, 9 pour l’électroménager, 27 pour les ordinateurs. L’offre ne manque donc pas, même dans un département rural comme l’Aveyron, et les réparateurs indépendants sont nombreux, avec 18 entreprises unipersonnelles parmi cette offre.

3) préparer 4 litres de lessive maison et écologique (12 min)

Un bidon en plastique qui ne partira pas à la poubelle jaune, du savon de Marseille râpé en copeaux, de l’eau bouillante, un peu de bicarbonate de soude, et voilà une lessive pas chère, efficace, écologique. Idéale pour ménager une fosse septique, ou l’environnement en général. Finis les emballages plastique ou carton aux graphismes surcolorés, les risques d’allergies, les phosphates rejetés dans les rivières.

Ma lessive maison et écologique. On devine qu’elle se sépare en deux phases, il suffit de remuer avant l’emploi.

4) imprimer un calendrier des fruits et légumes de saison (15 min, mon imprimante est vieille et capricieuse)

Au marché, à l’épicerie ou au rayon fruits et légumes du supermarché, deux fruits disposés à 30 cm l’un de l’autre peuvent avoir poussé à 10 000 km l’un de l’autre. On oublie de regarder les étiquettes, et on a acheté la poire de Nouvelle-Zélande plutôt que la poire de notre région. Mais ça encore, c’est le plus souvent affiché. L’autre erreur facile à commettre, c’est d’acheter un fruit ou légume qui n’est pas de saison. Et il peut très bien venir de chez nous, auquel cas il aura poussé en culture intensive, voir hors-sol, avec chauffage, ou lampes solaires, ou arrosage abondant, etc. Pour éviter cela, il suffit de connaître les produits de saison, ou du moins d’avoir l’information toute prête sous la main. Encore une fois : un peu d’organisation au début suffit.

Revenons au plus naturel : n’achetons que ce qui est local et de saison. Certes, on n’aura pas de tomates fraîches tout le temps, mais on les désirera d’autant plus, et ce seront de vraies tomates avec du goût. Une bonne solution est de s’abonner à un panier paysan, qui par définition ne livrera que des fruits et légumes venant juste de pousser ; cela amènera sans doute à redécouvrir quelques produits injustement délaissés, tels que panais, blette, rhubarbe, oseille, cresson, coing, salsifis… Si possible, on pourra aussi aller les cueillir soi-même, un certain nombre de fermes le proposent, cela prend du temps mais c’est agréable et économique. Sinon, il suffit de se munir de son calendrier mensuel, avant d’aller faire ses courses ou de choisir une recette de cuisine.

Pour ma part, je suis conscient depuis longtemps de cet enjeu, bénéfique pour la planète comme pour l’économie locale, mais je connais encore mal les fruits et légumes de saison. Voilà qui va être corrigé, avec ce calendrier que je viens d’imprimer sur ce site que j’ai déjà mentionné – il en existe d’autres.

5) apprendre une bonne recette végétarienne

J’aime manger de la viande et je ne compte pas devenir végétarien, mais je suis conscient du fort impact de l’élevage sur l’environnement. De la viande, sans en manger tous les jours, j’en mange plus qu’il ne faudrait. Surtout par tradition familiale et culturelle. C’est vrai, en France où la gastronomie est un art, un repas sans viande, dans nos esprits c’est un peu « la loose ». On a du mal à envisager d’inviter des amis pour les réunir autour d’un plat principal végétarien, car on aurait l’impression de ne leur servir que de l’accompagnement. Sans parler de la plupart des restaurants. Les mentalités changent doucement, mais cette tendance reste forte. Il en va autrement dans d’autres cultures, comme en Inde ou en Israël, où la cuisine végétarienne excelle.

Pour s’habituer à manger moins de viande, il manque la conviction qu’un plat végétarien peut être le centre d’un « vrai » repas. Pour faire un pas dans cette direction, j’ai choisi pour ce soir, parmi les dizaines de sites Internet dédiés à la cuisine, une recette végétarienne facile qui fasse un plat consistant : des lasagnes – sans tomates car elles ne sont pas de saison. Avec une bonne béchamel, une garniture de carottes, poireaux, pommes de terre, oignons, navets, de la noix de muscade et un bon gruyère pour gratiner, ça a été assez réussi, et j’ai convaincu ma partenaire de fourchette. Moi qui ne cuisine pas souvent, ça a été une bonne occasion de pratiquer un plat que je pourrai ajouter à ma (courte) liste de recettes maîtrisées, contribuant à réduire ma consommation de viande.

Mes lasagnes végétariennes de ce soir.

N’ayez pas d’inquiétudes en voyant que je commence à poster des photos de ce que je mange, De qué volèm? ne va pas devenir un blog de cuisine. Mais enfin puisque je parle de s’engager à de petits actes écoresponsables, il faut bien que je rende des comptes à quelqu’un – vous – sinon la notion d’engagement disparaît. Et j’espère que cela vous motivera.

Conclusion

Un bilan carbone, une liste de magasins, 4 litres de lessive, un calendrier imprimé, et un plat de lasagnes ! Voilà mes petites actions concrète du jour, en faveur d’un mode de vie plus sobre et plus respectueux de l’environnement.

Cela vous paraît ridicule ? trivial ? trois fois rien ? C’est en partie vrai, mais je crois que c’est exactement de ça dont il s’agit. C’est un début, et par une accumulation de gestes triviaux qui vont dans le bon sens, on finit par avoir un réel impact positif sur l’environnement. De même que par une accumulation de gestes triviaux négligeant la planète, on finit par être un pollueur parmi des milliards d’autres.

C’était trivial, mais au moins c’est fait. Ces petites actions, je les ai en tête depuis longtemps, or je ne les ai jamais réalisées, sans autre excuse que ma flemme. Combien sommes-nous comme moi, à déplorer les désastres écologiques mais à ne même pas entreprendre de telles petites actions ? Savoir qu’il faudrait faire peut donner l’illusion d’avoir fait. Le plus important me semble être de commencer à agir, pas la taille des premières actions ; et je l’avoue, sans écrire cet article, il n’est pas sûr que je me serais motivé à réaliser ces cinq gestes pourtant anodins, il y avait bien un petit pas à franchir. À la fin de la journée, j’ai trouvé ce trois fois rien déjà satisfaisant, et encourageant. Alors, choisissez vos actions concrètes, engagez-vous devant les autres pour mieux agir, répandez autour de vous la communication engageante, et on en reparle bientôt pour aller plus loin.

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Quand le coronavirus nous met sur la voie pour sauver le climat

Et voilà qu’un virus, en freinant la compétition économique aveugle des pays, accorde à la planète un répit écologique inattendu. Dans la crise, on découvre que les États ont bien le pouvoir qu’il faudrait pour sauver le climat. Saisissons l’opportunité historique de cette pause à grande échelle pour faire le tri dans notre économie et nos modes de vie, en ne gardant pour l’avenir que les activités durables et raisonnées. Pour relever ensemble ce défi, des freins psychologiques sont à combattre, que j’expose également.

Lecture 23 minutes

En février dernier a commencé à se répandre en Europe la maladie infectieuse « Covid-19 », causée par le coronavirus « SARS-CoV-2 ». Un temps restreinte à la Chine, son foyer initial, elle a rapidement explosé dans le monde. Les États et leurs systèmes de santé se mobilisent pour sauver des vies, face à une maladie qui n’a pas de vaccin connu à ce jour.

À menace forte, réaction forte. Les activités humaines sont grandement réduites pour freiner la progression du virus, des milliards de personnes sont confinées à domicile, des centaines de milliards d’euros sont débloqués pour soutenir une économie tournant au ralenti. Malgré leurs fragilités révélées par cette crise, les sociétés déploient des moyens considérables pour endiguer l’épidémie et protéger les individus.

Cependant, de telles réactions, pour souhaitables qu’elles soient, ne manquent pas de laisser aussi un certain goût amer.

Une colère paradoxale

On ne devrait a priori que se réjouir des annonces politiques fortes des dernières semaines, des mesures financières de grande ampleur déployées pour faire face à l’épidémie et préserver les économies, qui montrent que la menace coronavirus est prise très au sérieux par les États et institutions mondiales. Or, chez un certain nombre de personnes dont je fais partie, c’est aussi un sentiment de colère qui a vu le jour. Pourquoi ?

Tout simplement parce que des mesures de ce type et de cette ampleur sont attendues depuis des décennies face au réchauffement climatique.

Colère parce que les montants des investissements nécessaires chaque année pour faire face au changement climatique (1 115 milliards d’euros par an sur 10 ans selon la Cour des Comptes européenne) sont exactement à l’échelle des aides et plans de relance annoncés pour faire face à l’épidémie (750 milliards par la Banque Centrale Européenne, 1 100 par l’Allemagne, 1 850 par les États-Unis), alors que ceux effectivement prévus sont bien en-dessous (100 milliards par an selon le récent Pacte Vert de l‘UE) – rappelons que par suite de la crise financière de 2008, l’Union Européenne a approuvé entre 2008 et 2017 les sommes de 1 459 milliards d’euros en capital et 3 659 milliards en trésorerie, dont environ 40% ont effectivement été déboursées.

Colère parce que la réduction actuelle des activités humaines, transport, industrie, consommation, exploitation des ressources naturelles, est réclamée depuis longtemps pour préserver la planète. Décidée certes à cause du virus, la pause qui résulte du confinement a des effets bénéfiques marqués et instantanés sur l’environnement. Ainsi, les gouvernements nous montrent qu’ils sont bien capables d’actions à résonance écologique forte et planétaire, lorsqu’ils le veulent. J’insiste sur le verbe vouloir, car c’est bien là un choix de leur part, pas une réaction obligatoire. J’y reviens plus bas.

« Une réponse rapide est coordonnée à l’international, soutenue par les individus et les entreprises. La communication est continue. Des sommes importantes sont débloquées au niveau national ou européen pour aider les entreprises à passer le cap. » Face au coronavirus, « on sait donc faire », mais pour le climat, « personne n’est au niveau », s’indignait le 11 mars dernier la climatologue Corinne Le Quéré, présidente du Haut Conseil pour le climat, instance indépendante chargée d’éclairer le gouvernement français sur la question.

Dans le présent article, il ne s’agit en aucun cas de dire : « pourquoi mobiliser tant d’argent face au coronavirus ? Préoccupons-nous du climat à la place », mais à l’inverse : « regardez les actions fortes dont nous sommes capables, voilà le niveau d’efforts nécessaires pour le climat ».

La crise sanitaire actuelle est sévère, le bilan final des victimes sera lourd. Mais rappelons-nous que la menace du dérèglement climatique est bien plus forte encore, ainsi que le nombre de victimes et de réfugiés à venir. Menace moins instantanée certes, mais qui, comme la maladie Covid-19, frappera l’humanité sans distinction de pays et de classes sociales.

Une motivation inattendue, mais des effets probants sur l’environnement

L’humanité est-elle capable de diminuer drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre, comme en implorent les scientifiques du GIEC, le célèbre Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat ?

Oui, la crise actuelle le montre très clairement.

En Chine, les émissions totales en dioxyde de carbone (CO2, un des principaux gaz à effet de serre) ont baissé de 25% en seulement deux semaines, par suite du confinement de la population et du ralentissement économique décidé par le gouvernement. Cela représente 100 millions de tonnes d’épargnées pour l’atmosphère.

Vous avez dû voir ces images satellites de l’Agence Spatiale Européenne, qui illustrent la forte baisse des concentrations de dioxyde d’azote (NO2), l’un des principaux polluants de l’air – et indirectement gaz à effet de serre en tant que précurseur de l’ozone. De tels effets ont d’abord été observés en Chine, puis en Italie, ils l’ont été aussi en France, notamment en région parisienne, 10 jours à peine après le début du confinement.

Réduction des concentrations aériennes du polluant NO2 en France, par suite du confinement : mars 2020 par rapport à mars 2019. Source : Agence Spatiale Européenne

Mentionnons aussi – leurs images circulent sur les réseaux sociaux – ces animaux sauvages observés depuis peu dans diverses villes du monde et régions fréquentées par l’homme. En n’oubliant pas toutefois l’autre facette du phénomène : ces animaux sont plus présents mais aussi nous les remarquons mieux, passant plus de temps chez nous à observer par la fenêtre ou prendre l’air au balcon. Si la réapparition des cygnes et poissons à Venise a fait l’objet d’infox, la clarté retrouvée de ses eaux, elle, est bien visible depuis l’espace.

Ainsi, en seulement quelques semaines, l’humanité a réduit considérablement son impact néfaste sur l’environnement. La visée n’a pas été écologique, mais les effets sont là, et ils sont encourageants.

L’humanité a-t-elle pour autant le pouvoir d’enrayer le réchauffement climatique constaté par les scientifiques ?

Oui, si nous le décidons.

Comme le rappelle le climatologue Jean Jouzel, le GIEC préconise « que tous les pays divisent par deux leurs émissions [de gaz à effet de serre] entre 2020 et 2030, c’est-à-dire une diminution de 7 % chaque année ». Dans le cas de la Chine, la diminution temporaire a été de 25 %, donc bien plus forte. Certes, un tel bas niveau d’émissions ne serait pas tenable, du moins pas du jour au lendemain, car il est actuellement synonyme d’une activité économique paralysée et d’une population confinée. Mais enfin, si l’on fait dans l’urgence -25 % en deux semaines pour sauver 10 000 ou 100 000 personnes menacées par un virus, ne peut-on pas raisonnablement organiser -7 % par an sur 10 ans pour sauver des centaines de millions de personnes menacées par le dérèglement du climat ?

Démêlons bien toutefois les deux problèmes distincts que sont celui de l’épidémie et celui du climat. Les combats sont différents, comme le note le blogueur Hervé Chaygneaud-Dupuy : si avec la Covid-19 il s’agit de « lutter contre », avec le climat il s’agit plutôt d’« orienter vers ». Par ailleurs, il est dangereux de croire, ainsi que le rappelle le membre du GIEC François Gemenne, que la lutte contre le changement climatique doit passer, comme l’épidémie, par un arrêt complet de l’économie. Cela donnerait aux populations une appréhension envers toute mesure en faveur du climat, et encouragerait l’immobilisme écologique.

Oui, la transition vers une économie respectueuse du climat va devoir s’accompagner d’une restructuration profonde des économies et des modes de pensée. Mais il ne faut pas voir une telle transition comme une limitation, une castration de l’économie. Au contraire, il s’agit d’anticiper les pertes d’emplois et les dégâts qui seront nécessairement liés à l’épuisement des énergies fossiles et du modèle de croissance indéfinie. Il faut comprendre cette transition avant tout comme une réattribution des forces vives à de nouvelles activités plus respectueuses de la planète et plus durables, réattribution qu’il vaut mieux organiser que subir. C’est même une vraie opportunité économique, pourvoyeuse d’un million d’emplois à court terme rien qu’en France, selon ce rapport de plusieurs ONG et associations.

Ainsi, voilà pourquoi la situation actuelle est incongrue : ce ne sont pas les gouvernements de la Terre entière, mais un virus de moins d’un millième de millimètre qui nous met sur la bonne voie pour sauver le climat.

L’absence d’une volonté politique prenant en compte le climat

Quand on veut, on peut.

Du moins, on essaie. Essayer, c’est ce que font les États du monde entier aujourd’hui, pris de vitesse par cette Covid-19 encore mal connue. Dans les mesures actuelles, on pourra toujours critiquer la réalisation, l’organisation, la communication, mais pas la volonté des États, qui réagissent pour préserver la santé des populations. Ces types de réactions sont ce qu’on attend des gouvernements, et elles s’appuient sur les recommandations des scientifiques, auxquels on fait confiance.

Ces mêmes scientifiques, qui partagent leurs connaissances sur le virus, analysent les faits de l’épidémie de manière objective, recommandent quoi faire et ne pas faire, redoublent d’efforts pour trouver un traitement, pourquoi ne les écoute-t-on pas lorsqu’ils alarment à propos du dérèglement climatique ?

La réponse est aussi simple qu’affligeante : on ne VEUT pas les écouter. Pour le climat comme pour la protection de l’environnement, la devise des gouvernements reste « la Planète suivra ».

(voir mon article « Renverser les contraintes politiques pour protéger l’environnement »)

Des scientifiques dans les rues de New York appelant à l’action face au réchauffement climatique,
en septembre 2014, lors de la Marche du peuple pour le climat. © 350.org

Évidemment que les dirigeants de la planète, malgré les défauts qu’on aime à leur prêter, sont assez intelligents pour comprendre les conclusions consolidées par des milliers de scientifiques. Seulement, il est plus facile de faire l’autruche aujourd’hui que de se retrousser les manches pour demain. En effet, seules des mesures fortes transformant l’économie mondiale sont susceptibles de limiter le réchauffement planétaire.

On le constate : les effets bénéfiques tangibles observés actuellement sur la pollution de l’air n’ont pu se produire sans un chamboulement de la société. Dans nos réactions face au coronavirus, il y a de la casse économique et humaine. Des entreprises ne se relèveront pas, des projets louables sont tués dans l’œuf, des personnes sont en manque de soins ou de contact et souffrent. Ce que font en ce moment les gouvernements, c’est « mutiler l’activité économique pour éviter le drame sanitaire », ainsi que le résumait un investisseur. On comprend qu’un tel exemple risque d’entretenir la réticence des gouvernements à tempérer les promesses de croissance indéfinie de tous les secteurs, dans lesquelles ils s’engagent par défaut, et qui sont si chères aux actionnaires et investisseurs. Mais c’est faire là un rapprochement inapproprié entre les deux crises, ainsi que je le disais plus haut.

De plus, il n’y aura pas casse économique s’il n’y a pas précipitation. Le problème du climat est identifié depuis des décennies ! Nous aurions eu – et nous avons peut-être encore – tout le temps de nous organiser pour relever ce défi, pour mettre en œuvre les changements économiques et sociaux radicaux qui s’imposent. Assez fermement pour influer sur l’évolution du climat, mais assez doucement pour éviter la casse. Toutes les conditions étaient réunies il y a trente ans, affirme Nathaniel Rich dans son livre-enquête regroupant plus de cent entretiens, mais rien n’a été fait.

Ce n’est ni le temps qui manque, ni la connaissance du problème. Qu’est-ce qui coince alors ?

Un dilemme du prisonnier à l’échelle mondiale

Même face à l’épidémie actuelle, les réactions des États sont bien des choix, pas des comportements obligés. Un État pourrait choisir – ce sont d’ailleurs les positions exprimées par Donald Trump et Jair Bolsonaro – de refuser de « mutiler » son économie et laisser la maladie se répandre, emportant une partie de la population puis s’éteignant d’elle-même. Choix dénué de moralité, discutable économiquement, difficilement tenable devant une population, mais choix tout de même.

Nous ne sommes pas dans une situation comme celle imaginée en 1943 par René Barjavel dans son excellent roman de science-fiction Ravage, où l’électricité disparaît soudain : les humains alors ne peuvent pas choisir d’abandonner ou non les machines électriques, ils y sont obligés, puisque celles-ci ne peuvent plus fonctionner. Face au coronavirus au contraire, tout est question de choix – et dans l’ensemble les bons choix semblent faits.

Les États sont comme une cordée d’alpinistes égoïstes, où tous continuent d’accélérer pour devancer les autres au sommet, au lieu de ralentir ensemble pour éviter l’avalanche qui menace de les emporter.

Nous nous indignons d’un gouvernement qui laisserait mourir 10 000 ou 100 000 citoyens à cause de la Covid-19, pourquoi ne pas nous indigner de gouvernements qui négligent la vie de milliards d’humains menacés par le réchauffement climatique ? Or, c’est bien ce qui se passe. Rappelons qu’à ce jour (11 avril 2020) la Covid-19 devant laquelle nous déployons à juste titre tant d’efforts a tué environ 104 000 personnes, soit 0,0014% de la population mondiale, alors que le dérèglement climatique en menace à long terme 100%…

Une telle indignation grandit, on l’a vu récemment avec des lettres ouvertes de centaines de scientifiques, et des mouvements de désobéissance civile tels Extinction Rébellion. Mais elle n’est pas entendue des gouvernements. La même ampleur de réactions politiques est de mise dans ces deux crises, sanitaire et climatique, or nous voyons que les gouvernements réagissent bien pour l’une et très peu pour l’autre. Voilà ce qui met en colère. Et pour donner l’impression d’agir, on multiplie les consultations, on nomme des experts référents, on les décore, on fait écrire des longs rapports bien documentés, on crée des comités, mais dans les faits presque rien ne change, et le réchauffement s’accélère.

En réalité, on assiste à un dilemme du prisonnier à l’échelle mondiale.

L’expression « dilemme du prisonnier » désigne un jeu où l’ensemble des joueurs est globalement gagnant si tous coopèrent sans exception, mais où chacun a en fait intérêt à trahir les autres.

C’est ce qui se passe lors d’une course à l’armement entre deux pays : les deux seraient gagnants avec un pacte de paix, car ils n’auraient ni armée ni dépenses militaires, mais en fait chacun obtient un avantage s’il crée une armée pour dominer l’autre ; ainsi les deux s’arment et rivalisent en force.

A l’échelle mondiale, tous les pays seraient gagnants si tous décidaient de concert d’abandonner leur compétition économique et l’idée de croissance indéfinie, d’organiser ensemble la fin des énergies fossiles et la transition vers une gestion durable des ressources naturelles, car ils parviendraient à préserver la planète et éviter les drames humains du 22è siècle dans lesquels ils seront tous perdants. Or, dans un tel pacte, qu’un seul pays ne joue pas le jeu, et il obtient à court terme une suprématie économique sur ses voisins, car le recours aux énergies fossiles sans limite et à la pollution sans scrupules est plus efficace et demande moins d’efforts. C’est exactement ce qui se passe, à ceci près que tous les pays à la fois trahissent les autres, puisque aucun n’agit vraiment en faveur de la planète.

Ainsi, lancés dans leur vaine guerre économique héritée des siècles passés, les États sont comme une cordée d’alpinistes égoïstes, où tous continuent d’accélérer pour devancer les autres au sommet, au lieu de ralentir ensemble pour éviter l’avalanche qui menace de les emporter.

Comment sortir de ce dilemme du prisonnier à échelle mondiale qui entraîne les pays à leur perte ?

J’ai dû mal à l’imaginer sans une action globale et concertée, puisqu’un seul traître risque d’en convertir bien d’autres. Réduire sa consommation d’énergie fossile représente à court terme (disons 10-15 ans) une forte contrainte pour un pays – même si à long terme une telle contrainte s’imposera puisque ces ressources sont limitées et non renouvelables. Cette contrainte est d’autant moins tenable si les voisins ne se l’imposent pas. Il faudrait qu’une masse critique de pays influents, par exemple le G20, s’impose de telles règles de sobriété et durabilité, et s’y tienne pour le bien de l’humanité, tout en accompagnant les autres pays pour faire de même. Un pays seul, fût-il puissant comme les États-Unis ou la Chine, et fût-il d’une détermination exemplaire, serait trop désavantagé économiquement et soumis à trop de contestations internes, pour s’y tenir. L’exemplarité ne peut être que collective.

En cette veille de Pâques, parlons de l’île du Pacifique à laquelle les Européens ont donné le même nom, pour illustrer ce qui fut peut-être un exemple criant de dilemme du prisonnier menant à un désastre. Dans son ouvrage Effondrement publié en 2005, le géographe Jared Diamond analyse les disparitions brutales de sociétés du passé, dont celle de l’île de Pâques. Tradition orale et études scientifiques confirment que sur cette île située à 2 000 km de toute terre et aujourd’hui dénuée de forêts, il y a eu jadis de grands arbres, sans lesquels la société n’aurait pu prospérer et ériger les célèbres statues « moaï ».


Selon son scénario, guerres de clans et agriculture intensive ont conduit à un épuisement total de la ressource bois qui était la pierre angulaire de cette société, et donc à l’effondrement de cette dernière. Pourtant, une entente entre tous les clans aurait permis de gérer les arbres de manière durable pour faire perdurer sur l’île cette ressource vitale. On peut imaginer qu’intervint alors l’insidieux dilemme du prisonnier : pourquoi se gêner d’en couper discrètement un peu plus que les autres ? Chaque clan est gagnant à court terme – tant qu’il reste des arbres – s’il trahit le pacte de gestion raisonnée, puisque abattre des arbres confère un avantage matériel et économique sur les autres clans : richesse accrue pour la construction, le troc, le feu, etc. Ainsi, la compétition et les intérêts égoïstes l’emportent, les clans oublient le futur, finissent par se livrer à une bataille de la déforestation, puis un jour les arbres ont disparu, et tout s’effondre.

Et cette question poignante de Jared Diamond : à quoi pensa l’homme qui abattit le dernier arbre de l’île de Pâques ?

Voici illustré à l’échelle d’une île et d’une ressource le dilemme du prisonnier qui se joue aujourd’hui à l’échelle de la planète. Le clan États-Unis se jette sur la ressource pétrole, le clan Chine sur la ressource charbon, le clan Brésil sur la ressource bois, tous les clans rejettent plus de CO2 que ne le dicte leur pacte du GIEC, chacun veut dominer les autres à court terme, et tous seront perdants à long terme.

Rien ne changera sans nos efforts personnels

Pour limiter le réchauffement climatique, pour éviter les effets environnementaux catastrophiques qui s’annoncent – et semblent avoir déjà commencé par exemple en Australie – nous pouvons et devons tous agir individuellement. Par de la parole, par des gestes de consommation, par des initiatives locales, chacun peut et doit apporter sa part.

Il serait trop confortable de se contenter d’accuser « l’État », entité abstraite et distante, et d’attendre que celui-ci agisse pendant que nous maintenons notre petite vie gourmande en énergies fossiles. Non, soyons entreprenants, familiarisons-nous dès aujourd’hui avec le monde de demain, en le construisant.

Les individus ont autant, voire plus de responsabilité que les États face au défi climatique. Pourquoi plus ? Parce que la sobriété requise pour une économie mondiale durable ne pourra fonctionner sans une modification de nombre de nos habitudes individuelles. Ainsi que l’a illustré Jean-Marc Jancovici avec sa redoutable image des « équivalents esclaves », en profitant des énergies fossiles abondantes et peu chères chacun et chacune en France dispose de l’équivalent de plus de 400 esclaves humains travaillant jour et nuit. Voilà une chose qu’il va falloir modérer.

Les individus se doivent d’agir sans attendre, car l’État est souvent suiveur plutôt que moteur.

La meilleure des volontés gouvernementales ne suffira pas à changer l’économie, tant que nous ne serons pas prêts à oublier week-ends à l’autre bout de l’Europe, 4×4 en ville, habits neufs bon marché achetés chaque mois, maisons mal isolées ou chauffées au fioul, fraises à n’importe quelle saison, smartphones changés tous les deux ans, etc. Et honnêtement, avons-nous besoin de cela pour être heureux ?

Bien souvent, c’est d’abord à l’échelle de l’individu puis du groupe qu’il faut améliorer la situation et initier des changements ; l’État finit par les officialiser, les mettre en œuvre à grande échelle, si la population les réclame assez fort. C’est ce qu’ont montré les luttes pour le droit de vote des femmes, l’abolition de la peine de mort, le droit à l’avortement, le mariage pour tous, changements de société pour lesquels l’État a été plutôt suiveur que moteur. C’est ce qu’illustre aussi très bien le propos d’Emmanuel Macron le 25 avril 2019 lors de l’annonce de création de la Convention citoyenne pour le climat, reconnaissant « une conscience citoyenne sur ces sujets qui s’est profondément modifiée ces dernières années et qui va beaucoup plus vite que nombre de politiques publiques » (voir vidéo sur cette page). Cette assemblée éphémère de cent cinquante Françaises et Français tirés au sort doit recueillir les propositions citoyennes d’action pour le climat afin qu’elles soient rapidement transformées en actes.

Or, malgré la forte présence du thème climatique dans les médias, il semble que beaucoup de gens, pourtant conscients des enjeux et désireux d’agir, ne le font pas ou peu. Existe-t-il des barrières psychologiques à l’action individuelle, et, pour le dire grossièrement, pourquoi n’avons-nous toujours pas sauvé le climat ?

Quels freins psychologiques à l’action individuelle ?

La manière de présenter le problème semble très importante. Nous sommes plutôt découragés, paralysés lorsque nous entendons chaque jour que le climat va mal, que des catastrophes sont en vue. Mais nous passons plus facilement à l’action quand nous parvenons à nous inscrire dans un récit optimiste, à imaginer notre place et notre rôle dans un futur positif. C’est ce que prêche Cyril Dion, co-réalisateur du film à succès Demain sorti en 2015, dans lequel il recense à travers le monde des initiatives durables et porteuses d’espoir pour le climat. « Tout est récit » rappelle-t-il, « les religions, les États, l’idéologie, l’argent ». Et parce que réduire la consommation énergétique ou les émissions de gaz à effet de serre « va contre le récit global aujourd’hui, ça ne fonctionne pas ». Donc, « il faut remplacer le récit dominant actuel, matérialiste et consumériste ». Signalons que Cyril Dion est l’un des trois « garants » de la Convention citoyenne pour le climat mentionnée juste auparavant.

Face au problème bien identifié qu’est le défi climatique, les raisons psychologiques de notre inaction ont été étudiées et mises en lumières par de nombreux scientifiques. Fabien Girandola, spécialiste en psychologie sociale et co-auteur du livre à succès Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, recense comme mécanismes bloquants l’optimisme comparatif, le déni, la mise à distance temporelle, les habitudes. Mieux les comprendre permet de les apprivoiser, et de passer à l’action.

De plus, il a développé la méthode dite de la communication engageante, qui « lie à la fois la communication persuasive classique […] et l’engagement par les actes », et facilite nos actions en faveur du climat. Souvent, nous ne savons pas par où commencer, et nous sentons dépassés devant un problème trop vaste. Il nous conseille, lorsque nous entendons parler de défi climatique, de lister plusieurs tâches petites et concrètes à réaliser dans notre quotidien des jours suivants. Ainsi, « amener les gens à faire publiquement des [petits] gestes écoresponsables » met le pied à l’étrier et prépare le terrain pour de plus grandes actions. Je vous invite à lire son article pour plus de détails.

Enfin, on peut trouver chez Schopenhauer une explication générale à notre inaction. Dans la « Règle de vie n°33 » de son singulier ouvrage L’Art d’être heureux, le philosophe, fin psychologue, met en garde contre la puissance disproportionnée de l’impression que nous donnent nos sens dans le présent, qui vient souvent anéantir le travail de la raison. Pour prendre un exemple actuel, si j’arrête de fumer, j’ai compris par ma raison que la cigarette est mauvaise, mais je succombe à la tentation quand une cigarette se présente sous mes yeux ou sous mon nez. Ou bien, je sais qu’un certain livre est de qualité, mais je revois mon jugement à la baisse lorsque quelqu’un d’éloquent en parle en mal devant moi, car l’impression du présent « nous perturbe et fausse en permanence le système de nos pensées ».

Ainsi, nous avons beau lire des articles pessimistes et visionner des vidéos alarmantes à propos du climat, dans notre quotidien et autour de chez nous aucun drame ne se profile et le soleil brille. L’impression du présent est positive, alors nous réprimons nos pensées rationnelles et oublions d’agir face à ce danger trop lointain et virtuel. Non, rappelons-nous la mise en garde de Schopenhauer, faisons confiance à notre raison et au discours des scientifiques sur ce sujet. Agissons dès aujourd’hui, afin que le soleil brille encore pour nos enfants et petits-enfants.

Une opportunité historique de faire le tri

La situation est sans précédent historique. L’humanité a connu bien des épidémies, dont certaines plus meurtrières (peste, grippe espagnole), mais jamais un confinement simultané d’autant de pays et de personnes.

L’activité humaine, celle-là même que nous savons être une des causes du réchauffement climatique, se trouve diminuée et freinée. L’occasion est unique d’observer les conséquences de ce ralentissement, elle ne se représentera pas.

Et surtout – ce qui nous rappelle les progrès accomplis par l’humanité – jamais auparavant les pays n’ont mis en telle pause leur développement sans être occupés à s’entre-tuer !

C’est le moment où jamais pour modifier notre trajectoire économique et sociétale.

Or, l’inertie du passé est difficile à combattre : « Les dirigeants remettent une pièce dans la machine en annonçant des plans de relance pour les secteurs les plus touchés, à savoir les entreprises pétrolières, aériennes, gazières ou minières. » déplore François Gemenne, membre du GIEC et spécialiste en géopolitique de l’environnement. « Il semble qu’on loupe encore une fois la possibilité de planifier une économie bas-carbone, alors que les cours du pétrole sont au plus bas. » Le réflexe des gouvernements est compréhensible : soutenir le modèle actuel pour sauver les emplois à court terme. Or, c’est justement ce court-termisme qui selon François Gemenne met en péril la planète et l’humanité. La Convention citoyenne pour le climat, consciente de ce piège, a d’ailleurs annoncé hier même avoir transmis en avance au gouvernement une partie de ses propositions, pour s’assurer qu’elles soient intégrées au plan de relance post-épidémie.

Les alertes se multiplient. « À la demande de bon sens : “Relançons le plus rapidement possible la production”, il faut répondre par un cri : “Surtout pas ! ”, s’exclame dans cet article récent le philosophe et sociologue Bruno Latour, professeur émérite à Science Po Paris. « La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant ». La crise du coronavirus révèle qu’il existait bien un signal d’alarme à tirer pour freiner ce train du progrès que l’on prétendait inarrêtable, renchérit-il. Ce ralentissement inédit est en quelque sorte providentiel pour l’humanité, malgré les nombreuses victimes occasionnées. Profitons-en pour remettre en cause nos modes de vie, pour repartir dans une meilleure direction.

« La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant. »

Bruno Latour, professeur émérite à Science Po Paris

Afin de faciliter la réflexion et l’action, Bruno Latour nous propose une méthode d’auto-description en 6 questions, pour faire le tri entre activités désirables et indésirables, pour ne garder que le meilleur de nos sociétés et entrer grandis dans ce monde après-coronavirus. Je vous invite à remplir ce questionnaire, que vous trouverez à la fin de son article téléchargeable ci-dessous. (ajout du 4 mars 2021 : je me suis moi-même livré à l’exercice pour vous y inciter, vous trouverez mes réponses ici.)

Beaucoup d’entre nous sont confinés à domicile, voire au chômage technique. Profitons du moment pour analyser nos vies, interroger nos habitudes. Les acteurs de la politique, de la santé, de la logistique, du service public, s’affairent pour sauver notre société dans le présent. Et si nous faisions notre part du travail pour la sauver dans le futur ?

Si nous avons la chance de ne pas être pris dans les violences familiales accentuées par la crise, allons plus loin qu’entretenir notre appartement ou jardin, que prendre soin des gens qui nous entourent : réfléchissons et prenons des décisions pour améliorer la société de demain. Pour commencer, en suivant la méthode préconisée par Fabien Girandola et mentionnée plus haut, je liste dans cet article des propositions concrètes de petites actions que nous pouvons mettre en œuvre ou préparer pendant le confinement, qui vont dans le sens d’une société plus sobre et plus respectueuse de l’environnement.

Les coiffeurs sont fermés et nos cheveux poussent. Après les poilus de 14-18, tâchons de tous être les chevelus de 2020 dont on se souviendra comme ayant remis la société sur la bonne voie !

Tout ce dont nous sommes privés en ce moment nous manque-t-il vraiment ? Voyages, shopping, sorties… N’y a-t-il pas du bon à passer plus de temps à échanger avec son ou sa partenaire, ses enfants, sa famille, ses amis, ses voisins ? Ce voyage annulé sera-t-il une si terrible perte pour notre année 2020, ne nous libère-t-il pas du temps pour ces activités que nous repoussons toujours ? N’avions-nous pas déjà assez d’habits dans nos armoires, ne sont-ils pas encore bons à porter ? Aller rencontrer telle personne valait-il cette heure de voiture ? Ne sommes-nous pas fiers d’avoir réparé la machine à laver avec les moyens du bord, puisqu’il était impossible d’en racheter une ?

Ces activités du quotidien auxquelles nous renonçons de force, ces actes banals, ont tous leur part d’impact sur l’environnement. En réduisant nos transports, en achetant moins de produits manufacturés, en achetant nos vivres à l’épicerie du coin plutôt qu’au supermarché habituel, nous réduisons nos émissions de gaz à effet de serre et participons à une économie plus locale et moins fragile. « Nos achats sont nos emplois », mais ils dessinent aussi l’avenir de la planète.

Fruits et légumes de saison en France en avril, selon le site jecuisinemonpotager.fr

Si jamais les fraises ou les pêches vous ont manqué en mars, c’est qu’elles ne poussent pas à cette période en France ! Actuellement, beaucoup d’entre nous découvrent les fruits et légumes locaux de saison, puisque les approvisionnements depuis l’étranger sont fortement restreints. Il aura donc fallu une épidémie mondiale pour revenir à ce bon sens millénaire : manger local.

Sur le plan professionnel, ce client que nous ne rencontrerons pas, cette réunion qui ne peut pas se tenir, ce séminaire auquel nous ne participerons pas, étaient-ils utiles ? Chacun, à son échelle, peut s’interroger sur les activités suspendues, se demander objectivement lesquelles devront reprendre après le confinement. Un tri peut être fait. La situation actuelle, pour inquiétante et incertaine qu’elle soit, a l’immense vertu de nous aider à remettre en cause le bien-fondé de nos activités, et ce avec une profondeur sociétale sans précédent.

Dans le fonctionnement temporaire de la société confinée, séparons l’indésirable – l’inquiétude, l’isolement, la fermeture des écoles, l’arrêt des projets, l’absence des manifestations culturelles, la difficulté des entreprises, le stress des soignants – du désirable – le calme, le recentrage sur les activités et produits essentiels, la vie plus locale, le développement de la solidarité, le sentiment de nation et de vulnérabilité – et tâchons d’imaginer un futur proche où nous ne garderions que ces bons côtés. Un mode de vie et de consommation plus raisonné, plus sobre. Des activités qui restent centrées sur l’essentiel comme actuellement.

On voit que bon nombre d’excès sont actuellement suspendus : pratiques à risque en bourse, addiction aux paris sportifs en ligne, salaires mirobolants des footballeurs, marges des supermarchés sur les produits maraîchers, paperasse professionnelle, normes encombrantes… (voir mon article à venir). Alors pourquoi les réenclencher en sortie de crise ? Non, saisissons l’occasion pour faire le tri.

Un moment de bifurcation pour l’humanité ?

« Il y aura, dans l’histoire de l’économie mondiale, un avant et un après le coronavirus », déclarait à la radio dès le lundi 9 mars dernier Bruno Le Maire, le ministre français de l’Économie.

Beaucoup de choses sont remises en cause. On craint, on s’interroge, on imagine demain. Au-delà de la souveraineté, de la maîtrise des approvisionnements en masques et médicaments, c’est une modération, une refonte de l’économie mondiale, et par là même des modes de vie, qui pointe son nez.

À vrai dire, deux tendances contradictoires coexistent dans la crise actuelle, deux facettes assez opposées pour ce monde d’après-crise qui se dessine. Il se pourrait que nous nous trouvions devant une bifurcation décisive.

D’une part, le confinement c’est le bannissement des interactions physiques entre personnes. Par conséquent, les lieux de convivialité et de culture sont désertés, tandis que les hommes d’affaires s‘isolent dans les jets privés. La demande explose pour les services de courses à emporter des supermarchés, pour les achats sur Internet, pour les jeux en ligne, pour la communication à distance, pour la vidéo en temps réel… activités loin d’être exemptes d’empreinte carbone, qui nous enferment dans une société de la mondialisation et de la distance.

D’autre part, le confinement c’est aussi le retour à une vie plus locale. Les supermarchés français s’approvisionnent exclusivement en fruits et légumes produits sur le territoire (ajout du 6 mai 2020 : ce n’est pas du tout appliqué dans l’Intermarché près de chez moi. Et chez vous ? Cette mesure annoncée fin mars par la Fédération du Commerce et de la Distribution a-t-elle été un pur affichage ?). On fait les courses près de chez soi, ce dont bénéficient les épiceries et autres commerces de proximité, ces magasins où l’on vous connaît par votre nom. De force, on interagit plus entre voisins, les initiatives d’entraide ont fleuri, de nouveaux liens se tissent qu’on aimerait voir durer. Les personnes qui, travaillant loin de leur domicile, habitent à la campagne et n’avaient pas le temps d’en profiter, redécouvrent la nature autour de chez eux. Voilà une vie sobre et à plus petite échelle.

Ainsi, après l’épidémie, on peut imaginer deux trajectoires.

Soit l’activité économique mondiale repart comme elle tournait avant. Tout se remet en marche et se mondialise encore plus, transport aérien, maritime et terrestre, industrie lourde, centrales à charbon, marchés financiers avec leurs excès. Les émissions de gaz à effet de serre retrouvent leur niveau précédent voire le dépassent, comme ça a été le cas après la crise financière de 2008, et continuent à croître. L’explosion du commerce en ligne et des télécommunications, catalysée par le confinement, se poursuit et nous avançons vers toujours plus de dématérialisé et toujours moins d’humain. Les emplois détruits par la crise sont remis en place. Les États remballent leurs centaines de milliards, car plus aucune menace n’est imminente. Bref, nous repartons comme en quarante – ou plutôt comme en dix-neuf – accentuant nos excès, et condamnant tout espoir d’amélioration climatique.

Soit nous parvenons à prendre du recul collectivement, à tirer des enseignements de cette expérience économique et sociale inédite, à renoncer à cette fatale compétition entre États aveugles qui sont tous sur la même barque, à « interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour », ainsi que le déclarait le président Macron le 12 mars dernier, promettant même des « décisions de rupture ». Nous profitons de l’inspiration que nous aura donnée cette sobriété imposée, pour réorganiser en profondeur nos sociétés, revenir à une production moins mondialisée et plus centrée sur l’essentiel, remodeler l’économie pour la rendre compatible avec le respect de l’environnement et des ressources. Les États se rappellent qu’ils ont le pouvoir de changer les choses, qu’ils doivent servir la planète et la population avant de servir la puissance des entreprises, que les milliards qu’ils rassemblent peuvent aussi soutenir des initiatives durables, des innovations sociétales et pas seulement techniques. Bref, l’humanité a « compris », elle a constaté qu’elle était à la hauteur des changements nécessaires pour limiter le dérèglement climatique, et se soucie de les mener à bien.

Lequel de ces deux mondes préférons-nous : le monde du 20è siècle, qui vient de révéler toutes ses fragilités en mettant de lui-même un genou à terre, mais qui repart perfusé de crédit, de pétrole et d’Internet, relançant ce dilemme du prisonnier qui n’a que des catastrophes comme issue possible ? ou bien le monde qui peut avancer sereinement vers le 22è siècle, celui qui se rappelle sa dépendance à la nature en plaçant sa protection comme contrainte première à laquelle s’adapte l’économie (voir mon article), qui modère sa consommation d’énergie et de ressources, qui renforce ses liens humains locaux en redonnant leur juste valeur aux choses ?

N’attendons pas que la crise soit passée pour nous poser ces questions, c’est maintenant qu’il faut réfléchir, maintenant qu’il faut esquisser les plans de notre monde durable de demain.

En sortie d’épidémie, nous pleurerons nos morts, panserons nos entreprises, et si nos mentalités n’ont pas déjà évolué, nous nous consolerons en consommant et voyageant de plus belle, précipitant les catastrophes du futur tout en nous cachant les yeux.

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Renverser les contraintes politiques pour protéger l’environnement

On le voit dans la crise sanitaire actuelle : quand les gouvernements le décident, la croissance passe au second plan. La préservation de la santé devient la contrainte première, et l’économie mondiale s’adapte. Après l’épidémie, faisons donc de même à propos de la planète ! Choisissons que l’économie s’adapte enfin à la protection de l’environnement, renversant ainsi les contraintes des décennies passées.

Lecture 15 minutes

En matière de protection de l’environnement, les scientifiques, les écologistes, les observateurs de terrain nous livrent un constat clair : nous n’en faisons pas assez.

Prenons deux exemples pour illustrer les dégâts que notre espèce cause à l’environnement :

Rappelez-vous ces images de juillet 2018, les plages paradisiaques de République Dominicaine recouvertes de déchets plastiques, à la suite de fortes pluies ayant lessivé les rivières de l’île. Un tel phénomène est malheureusement courant, et la pollution des océans par les plastiques, dénoncée dès 1997 par le navigateur américain Charles Moore, continue de s’aggraver. Selon une étude de la Fondation Ellen Mac Arthur, 8 millions de tonnes de plastiques finissent chaque année dans les océans (p. 7), soit un camion benne dans la mer à chaque minute quelque part dans le monde. La fondation estime qu’à ce rythme, il y aura en 2050 plus de matière plastique dans les océans que de poissons (note 25).

Ces déchets d’origine humaine, qui tueraient plus d’un million d’animaux par an, sont si nombreux qu’on parle maintenant d’un 7ème continent. Prenez quelques minutes pour regarder les images quand vous tapez « continent plastique » dans un moteur de recherche Internet. Vous verrez, nous devons avoir honte collectivement. Pourtant, comme dans chaque défi environnemental, les individus engagés et les projets innovants ne manquent pas, comme ces barrières flottantes ou ce quadrimaran-éboueur, mais ces initiatives restent – c’est le cas de le dire – des gouttes d’eau dans l’océan. Dépolluer les mers du globe n’est qu’un palliatif, et nous ne pourrons jamais récupérer les micro-plastiques qui s’y sont déjà déposés. Ce qu’il faut par-dessus tout, c’est réduire et repenser la production mondiale de plastiques.

Moins frappant pour l’œil, mais tout aussi dramatique : l’effondrement du nombre d’oiseaux et d’insectes dans la nature. Ces dernières années, plusieurs grandes études scientifiques, employant des comptages sur le terrain, venaient étayer ce constat alarmant déjà fait par les amoureux de la nature. En France, ce sont environ 1/3 des oiseaux des champs qui ont disparu en 15 ans chez les espèces dites spécialistes comme l’alouette ou la fauvette, et la tendance s’accélère. Même constat sur toute l’Amérique du Nord, avec une estimation à -30 % depuis 1970 pour la population globale, soit 3 milliards d’oiseaux de disparus. Si après quelques heures de trajet en voiture, notre pare-brise était encore couverts d’insectes écrasés il y a trente ans, ce n’est plus vrai aujourd’hui : -75 % d’insectes volants en 27 ans, selon une étude allemande pourtant réalisée dans des aires naturelles protégées. L’extension des terres agricoles, la déforestation, l’utilisation des pesticides, la compétition d’espèces exotiques introduites par l’homme, sont mis en cause par les experts, dont certains appellent à « changer de paradigme » agricole. Si les insectes disparaissent, beaucoup d’oiseaux ne pourront plus se nourrir, ni remplir leur rôle écologique, et ce sont les écosystèmes qui s’effondreront avec eux.

Pour protéger l’environnement et changer les mœurs, ce ne sont pas les volontés individuelles qui manquent. On le constate sur les réseaux sociaux : une foule de personnes sur Terre rivalisent d’énergie et de créativité, les bénévoles répondent présent à des défis citoyens comme le fameux Trashtag, certains gestes du quotidien évoluent…

Mais cela reste insuffisant. Il manque une initiative globale de grande ampleur, décidée ET mise en œuvre par les États. Au-delà des mœurs individuelles, ce sont les collectivités, les entreprises de toutes tailles, les institutions internationales qu’il faut changer, et donc, l’organisation économique mondiale.

Notre inaction est désespérante…

Pourquoi l’humanité laisse-t-elle courir tant de désastres environnementaux ?

Il peut exister des difficultés de coopération internationale, comme à propos de la déforestation en Amazonie. Il était déjà difficile pour les États-Unis ou l’Union Européenne – par ailleurs grands importateurs de bois exotique, et pas toujours légalement – de sommer à distance les pays amazoniens de ne pas couper leurs arbres. La chose est rendue plus ardue encore au Brésil depuis 2019, avec l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, chef politique autoritaire favorable à l’extension des terres agricoles et hostile au droit des habitants indigènes. Le patrimoine naturel mondial que représente la forêt amazonienne, « poumon vert » et réservoir de biodiversité, est plus que jamais menacé, et des menaces semblables pèsent sur les forêts d’Indonésie, du Nigéria, du Zimbabwe…

On peut évoquer aussi des conflits d’intérêts, notamment dans l’exploitation de ressources naturelles, source de revenus et donc d’emplois. Difficile pour le Canada, un des plus grands producteurs d’hydrocarbures, de respecter des objectifs de réduction d’émissions de CO2 ayant pour effet de restreindre son économie… Le pays avait ainsi décidé en 2011 son retrait du protocole de Kyoto, avec effet fin 2012. De telles décisions sont inquiétantes pour l’environnement car la richesse pétrolière des sols canadiens tient surtout aux sables bitumineux, ressource fossile dont l’extraction est coûteuse et fortement polluante.

Exploitation de sables bitumineux en Alberta, au Canada.
De grandes surfaces de terres et grandes quantités d’eau sont polluées par le procédé d’extraction.

Un manque de visibilité favorise sans doute certains désastres, comme la disparition en masse des abeilles. Le phénomène pourrait paraître anodin, l’Institut National de Recherche Agronomique (INRA) a pourtant estimé qu’il entraînera plus de 150 milliards d’euros de pertes. Pourquoi ? Les abeilles, sympatiques habitants de nos champs et jardins, sont bien plus qu’ « une espèce d’insectes parmi tant d’autres ». Une grande majorité (80%) des plantes à fleur ont besoin d’elles pour être pollinisées, donc pour se reproduire. Sans abeilles, c’est un tiers de l’alimentation mondiale qui s’effondrerait, finies les tomates, courgettes, fraises, poires… Qu’on s’imagine des champs de pommiers où on irait polliniser les fleurs une par une à la main, comme pour la laborieuse culture de la vanille ! Parmi les facteurs dénoncés par les scientifiques : les pesticides utilisés dans les champs.

Quelles que soient les raisons – ou les excuses – de ces désastres, force est de constater que notre espèce reste globalement dans l’inaction. En dépit d’une large prise de conscience citoyenne et de belles initiatives locales, l’humanité dans son ensemble n’a pas encore lancé les actions de grande ampleur nécessaires à la sauvegarde de l’environnement.

Plus généralement, les États semblent ne réagir qu’aux dangers imminents. Pire, il faut attendre que la catastrophe frappe pour que les pratiques néfastes soient supprimées et encadrées. Ce fut le cas avec le smog de Londres en 1952 ou le naufrage du pétrolier Erika en 1999. On l’a encore vu dans l’actuelle crise de la Covid-19, où pourtant le danger était bel et bien imminent : le monde regardait la Chine sans réagir, puis la France regardait l’Italie, puis le Royaume-Uni ses voisins européens, puis les États-Unis l’Europe…

Serons-nous donc tous victimes du réchauffement climatique, danger global et implacable, mais pas assez imminent pour provoquer des réactions ?

… mais la situation n’est pas désespérée !

Pour autant, nous pouvons encore agir. Nous pouvons encore modifier notre activité mondiale pour réduire fortement notre impact néfaste sur la planète.

La preuve la plus flagrante, nous l’avons actuellement sous les yeux par suite du confinement lié au coronavirus. Avec le ralentissement massif décrété pour le transport, l’industrie et la consommation interne, on assiste à une chute drastique des principaux polluants de l’air (O3, NO2, SO2, CO, COV, HAP, particules fines, etc.). Les images satellites le confirment pour la Chine, l’Italie, la France, l’Espagne, et c’est sans doute le cas dans la plupart des grandes villes et régions industrielles du monde. Doit-on rappeler que la pollution de l’air, qui causerait 1 décès sur 1 000 en France est tenue par l’OMS pour responsable de 7 à 8 millions de morts par an dans le monde, soit plus que le sida, la tuberculose, le diabète et les accidents de la route réunis ? Certains, comme François Gemenne, spécialiste de géopolitique et membre du GIEC, n’hésitent pas à commenter que « en Chine, la baisse de la pollution va épargner plus de vies humaines que le virus en aura coûté ».

Bien sûr, le confinement actuel n’est pas une situation tenable ni souhaitable. Bien sûr, ce gain palpable pour l’environnement s’accompagne de lourdes pertes économiques et de souffrances sociales. Mais en tout cas, le confinement reste un choix décrété par les États : l’humanité a bel et bien choisi de ralentir son activité économique. Il y a actuellement des dégâts car la réduction de nos activités a été trop brutale, nous n’étions pas prêts. Or, en prenant assez de temps pour adapter l’économie, pour réorganiser la société, nous pourrions de même choisir de diminuer fortement et durablement notre impact environnemental, plutôt que d’attendre que la planète devienne invivable dans 100 ou 50 ans. Jusqu’à maintenant, nous ne le voulions pas, mais le coronavirus révèle sans contestation possible que nous le pouvons.

Il n’y a pas qu’en temps de crise que les États savent adopter des mesures radicales. Depuis les années 70, la Chine aurait planté avec sa grande muraille verte le nombre impressionnant de 66 milliards d’arbres, et aurait même récemment employé des militaires dans cette mission. À l’objectif initial de contrer la progression du désert de Gobi, s’est ajouté celui de lutter contre la pollution de l’air, qui touche notamment Pékin. Selon un rapport de la FAO (p. 17), les surfaces boisées chinoises auraient gagné plus de 1 500 milliers d’hectares entre 2010 et 2015 (ramené à la surface du pays, l’accroissement est cependant comparable à celui constaté en France ou au Gabon). L’Inde aussi s’inquiète de sa déforestation et organise des plantations de grande ampleur. Attention aux idées trop simples : le reboisement n’est pas une solution miracle et facile, celui de la Chine fait l’objet de bien des critiques écologiques. Par ailleurs, on peut douter de l’exactitude des chiffres vantés par ces deux pays, connus pour leur manque de transparence. Néanmoins, on voit qu’un État résolu peut engager des actions fortes en faveur de l’environnement. Touchée l’an dernier par des pluies et des incendies d’une ampleur record, fortement suspectés d’être liés au réchauffement climatique, l’Australie se penche sérieusement sur le reboisement.

Des résultats encourageants, mais très insuffisants

En matière d’écologie, le tableau est loin d’être si noir qu’il pourrait y paraître. Des progrès ont été accomplis ces dernières décennies concernant la protection de l’environnement, qui montrent que le message écologique a commencé à porter ses fruits. Voici quelques exemples concrets.

En circulant sur une autoroute, vous avez peut-être déjà remarqué ces ponts végétalisés et parfois décorés de silhouettes de sangliers, chevreuils ou blaireaux. Ils sont bel et bien destinés aux animaux ! Pourquoi ? Quand une autoroute est construite, c’est soudain une barrière large de dizaines de mètres, et longue de 10 ou 100 kilomètres, qui vient couper l’espace naturel et freiner voir empêcher la circulation des espèces, rendant difficiles l’alimentation, la reproduction, en un mot la survie. Des « passages à faune » nommés écoponts (par-dessus) et écoducs (par-dessous) sont donc construits, qui viennent limiter cette fragmentation des populations et territoires naturels (voir ce dossier détaillé et bien illustré). Au-delà du gibier usuel, ce sont aussi les rongeurs, insectes, crapauds, écrevisses, poissons, etc. qui regagnent un peu de leur liberté ôtée. Il ne s’agit pas là de petites mesures, quand on sait que le moindre pont ou tunnel se chiffre facilement en millions d’euros. Le concessionnaire d’autoroutes Vinci revendique même 750 millions d’euros dépensés à ce titre pour 2010-2013. Ainsi, quand l’homme le choisit, ce sont ses infrastructures qui s’adaptent à la nature.

Un exemple de mesure écologique réussie : un passage à faune sur une autoroute.
Les chemins empruntés par les animaux sont bien visibles ici.

Bien que les acteurs privés s’en vantent dans leur comm’, on se doute que de telles mesures n’auraient pas vu le jour sans être imposées par la réglementation. Un projet d’autoroute est de nos jours soumis à une étude d’impact, menée par des bureaux spécialisés en protection environnementale. Ceux-ci évaluent les effets néfastes du projet initial d’autoroute et définissent des mesures de compensation – par exemple un couloir à chauves-souris – aux frais du constructeur. Ces études d’impact existent pour les constructions industrielles. Je sais, pour en avoir été témoin lors d’un stage en entreprise, que la présence d’un couple d’oiseaux, de crapauds ou même d’une espèce de fleur classés comme espèce protégée sur le site à construire peut suffire à faire modifier l’emplacement d’un bâtiment d’usine ! ou du moins à créer des aménagements spécifiques. Sont pris en compte également la pollution de l’air, les nuisances sonores, l’augmentation du trafic routier, etc. De telles mesures étaient sans doute impensables lors des Trente Glorieuses, et le sont encore dans bien des pays. Elles constituent un progrès réel et concret, bien qu’il faille garder du discernement dans leur application. Toutefois pour les autoroutes, dont l’emprise foncière est grande, on peut regretter que les passages à faune soient surtout construits pour celles récentes, rarement ajoutés sur les anciennes.

« Quelques minutes dans nos mains, des centaines d’années dans la nature » : tel était en résumé le parcours des sacs plastiques de supermarchés, officiellement interdits en France depuis 2016. Cinq milliards de sacs de caisses par an sont ainsi évités, remplacés par des sacs payants en tissus, papier, ou plastique épais (>50 microns) réutilisables. Plastiques bio-sourcés et biodégradables ont fait leur apparition pour les sacs de fruits et légumes, qui sont l’objet de nouveaux marchés industriels. Le gouvernement communique pour encourager les bonnes pratiques. Depuis février 2020, ce sont désormais les gobelets, verres, assiettes et coton-tiges en plastique qui sont interdits en France, et d’autres objets sont à venir. Ces mesures concrètes et quotidiennes vont dans le bon sens et s’amplifient, bien que l’interdiction totale des plastiques à usage unique ne soit prévue que pour 2040.

Notre consommation quotidienne change pour atténuer, on l’espère, la situation catastrophique des plastiques dans les océans, que j’évoquais en début d’article. Mais de telles mesures n’auront de réel effet que si elles sont adoptées à l’échelle mondiale. Si l’Amérique du Nord et l’Asie semblent plus lentes à l’allumage, l’Afrique fait figure de bon élève, avec 25 de ses 54 pays ayant décidé l’interdiction des sacs plastiques, et plus de la moitié d’entre eux ayant mis la mesure en œuvre entre 2014 et 2017, selon un récent rapport de l’ONU (p. 24). Ce qui est certain, ce rapport le rappelle, c’est qu’au-delà de collecter et recycler, la mesure la plus efficace pour protéger l’environnement contre les plastiques est de réduire leur production et leur usage (p. 13).

Les États, mettant l’écologie en sourdine,
sont comme des marins à bord d’un bateau en feu,
s’écartant des flammes et maintenant le cap

Néanmoins, sur de nombreux plans, les progrès sont inexistants voire négatifs.

En plus des exemples déjà cités sur la déforestation, la disparition des abeilles et des oiseaux, pensons au dangereux glyphosate, herbicide objet de nombreuses protestations citoyennes et actions en justice, mais finalement autorisé en 2017 par l’Union Européenne pour 5 ans de plus dans l’agriculture.

Pensons aux perturbateurs endocriniens, dont la présence est fortement suspectée dans nos lacs et rivières, et qui occasionnent « baisse de la qualité du sperme, augmentation de la fréquence d’anomalies du développement des organes ou de la fonction de reproduction, abaissement de l’âge de la puberté » selon un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales.

Pensons au soutien aux énergies fossiles, sous forme de subventions d’État, d’investissements de l’Agence Française de Développement (p. 21), et de financements du Crédit Agricole à des projets d’exploitation de sables bitumineux au Canada.

Pensons à l’explosion du trafic aérien, qui représente actuellement 2,5 % des émissions mondiales de CO2 et devrait doubler dans les 20 ans à venir, notamment sous l’influence des compagnies dites « à bas coûts » qui représentent maintenant 25 % du trafic total.

Pensons aux réductions d’émissions globales de CO2, qui ne sont pas à la hauteur des engagements. En France, bâtiment et transport dépassent de plus de 12 % leur objectif. Quoi de plus parlant, pour résumer notre attitude à l’échelle mondiale, que ce cinglant graphique (bas de page) de Jean-Marc Jancovici, traçant la concentration atmosphérique de CO2 en fonction des conférences successives de la Convention Climat : croissance constante…

Les efforts déployés par l’humanité sont donc insuffisants.

Il faut changer de manière de faire de la politique

Depuis l’adolescence, je n’ai jamais compris qu’il existe des partis politiques écologistes. Que les électeurs puissent se demander « voulons-nous voter pour quelqu’un qui protègera l’environnement, ou pour quelqu’un qui s’en moquera ? ». Comment la protection de l’environnement peut-elle n’être qu’une option politique, alors que nous n’avons qu’une seule planète sur laquelle vivre ?

Les États, mettant l’écologie en sourdine, sont comme des marins à bord d’un bateau en feu, s’écartant des flammes et maintenant le cap, sans se soucier de l’incendie. Or, l’incendie finira par détruire le bateau, la dégradation de la planète rattrapera tous les États.

Tout le monde est concerné par les dégâts causés à la biosphère, et aucun parti politique ne sera à l’abri. Nous serons tous bientôt déstabilisés par le manque de ressources et l’appauvrissement de la biodiversité – selon certains scientifiques ce dernier facteur favoriserait d’ailleurs l’émergence d’épidémies comme celle de la Covid-19. Si nous restons inactifs comme nous le sommes, nous devrons dans quelques décennies réagir dans l’urgence absolue, dans la précipitation, exactement comme nous le faisons face au coronavirus. Il ne peut pas y avoir un seul ou quelques partis qui se réclament écologistes. Tous les partis politiques devraient l’être.

Doit-on inscrire la protection de l’environnement dans la Constitution des États ? La question est légitime. En France, la mesure a même été proposée en juin 2018 par Nicolas Hulot, alors Ministre d’État. Du point de vue juridique, cela semble ne pas avoir de réel intérêt, puisque l’écologie est inscrite depuis 2005 dans la Charte de l’Environnement, qui a même rang que la Déclaration des Droits de l’Homme. Reste que cela constituerait un symbole fort. Plusieurs ONG ont soutenu cette mesure, mais à ma connaissance elle n’a pas été adoptée.

Mais probablement qu’amender la Constitution ne changerait rien. Ce sont les actions concrètes qui importent, pas les belles déclarations. Le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat, le fameux GIEC et ses rapports dont nous entendons beaucoup parler ces dernières années, existe depuis plus de 30 ans déjà, et nous ne sommes toujours pas sur la bonne voie pour limiter le réchauffement climatique. En 2007 en France, le très attendu Alain Juppé était nommé à un poste important créé pour lui, Ministre d’État pour l’Écologie, mais contraint d’en démissionner un mois plus tard. En 2015, la pompeuse COP 21 de Paris débouchait finalement sur une absence d’actions concrètes…

Autant de beaux symboles non suivis de faits palpables. Les mesures politiques se succèdent, l’environnement continue de se dégrader.

Nous continuons de faire de la politique
comme avant Christophe Colomb

À vrai dire, nous continuons de faire de la politique comme en 1950, on pourrait même dire, comme avant Christophe Colomb. Comme à l’époque où l’humanité n’avait pas encore touché du doigt la finitude de la Terre et de ses ressources. La préoccupation première de chaque État est restée la même : exploiter les ressources pour élever son niveau de vie, tout en faisant la guéguerre à ses voisins pour essayer de les dominer.

Or, il n’y a plus de nouveaux territoires où s’enfuir quand les nôtres sont épuisés ou dévastés. Quoiqu’en dise Elon Musk, il serait irresponsable de croire que notre salut réside dans une autre planète. Maintenant, il s’agit d’assumer, de gérer ce que nous avons, et donc de modérer notre développement, d’assagir nos prétentions sur la Nature.

Nous nous obstinons avec les mêmes règles du jeu, mais le terrain de jeu, lui, n’est plus le même. Ce n’est pas un changement de constitution qu’il faut, c’est un changement d’intentions.

Priorité à la Planète, et l’Économie s’adapte

« L’intendance suivra », aurait dit le général de Gaulle en 1958, exprimant son opinion selon laquelle l’Économie devait être subordonnée au Politique.

Ces dernières décennies, le slogan mondial a clairement été « La Planète suivra ».

Il semble que les gouvernements se contentent de naviguer dans le courant de l’économie, et peinent à faire valoir leur autorité devant des multinationales au pouvoir toujours croissant. Le pays d’Angela Merkel porte haut les couleurs des énergies renouvelables, mais ses capitaines d’industrie la rappellent à l’ordre quant aux restrictions des émissions de CO2. Les activités humaines s’intensifient, polluent, consomment les énergies fossiles, les ressources minières et biologiques, et la Planète, trop absente des préoccupations politiques, fait comme elle peut.

Elle encaisse les coups et les coûts, elle se dégrade , elle « suit ».

Sauf que. On le sait aujourd’hui pertinemment, des dizaines de milliers de personnes dont de nombreux scientifiques le proclament haut et clair : la Planète ne pourra plus suivre bien longtemps. Eau, sable et métaux rares montrent des signes d’épuisement, tandis que le captage de CO2 par les forêts tropicales s’essouffle

(voir mon article : « Quand le sable vient à manquer »)

Avec le blocage économique que nous connaissons actuellement, sans précédent par son ampleur et sa cause, nous redécouvrons de manière inattendue que l’humanité peut prendre soin de la planète. Même si le répit temporaire dont profite l’environnement n’a fait l’objet d’aucune volonté politique, sa réalité est indéniable, et nous prouve de quelle ampleur d’actions concrètes et positives nous sommes capables. Nous redécouvrons aussi que les gouvernements ont le pouvoir de prendre des décisions sans compromis pour le bien commun. Qu’ils se réapproprient ce pouvoir pour avancer dans la bonne direction, pour s’attaquer aux vraies missions de notre époque. Qu’ils cessent de raisonner comme avant Christophe Colomb.

Sans minimiser le drame sanitaire actuel, prenons donc cet « heureux » accident pour l’environnement comme un rappel à l’ordre autant qu’une leçon qui nous inspire, et agissons pour de vrai en faveur de la planète, en cessant les annonces de façade et les rapport d’experts qui finissent à la poubelle.

La croissance de l’économie reposant sur les énergies fossiles doit cesser d’être la contrainte à laquelle la planète s’adapte. « La santé n’a pas de prix », disait le président Macron le 12 mars dernier. Oui, mais dira-t-il enfin la même chose, et avec autant de force, à propos de l’environnement ?

Le bateau est en feu, cessons de maintenir le cap car sinon nous coulerons tous. Notre priorité doit être d’éteindre l’incendie.

Renversons les contraintes politiques. Décrétons, à contre-pied des précédentes décennies, la protection de l’environnement comme priorité de tous les États, au même titre que leur priorité temporaire est actuellement la lutte contre l’épidémie de Covid-19. Faisons de la préservation de la planète la contrainte première, et que « l’économie suive ». Oui, le changement actuel de priorité des États déstabilise les populations, car il est trop brutal. Oui, le progrès social repose sur une bonne santé de l’économie, et donc au final sur les énergies fossiles, sur le progrès technique, sur le développement d’Internet. Mais il nous appartient de changer, d’adapter tout cela, et prenant le temps nécessaire pour une transition organisée vers des économies durables, qui se mouvront dans un cadre de pensée où la préservation de l’environnement sera une donnée, et non plus une option.

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